mardi 20 février 2018

"La grande histoire du monde" - François Reynaert

Pour quelqu'un comme moi qui a une passoire à la place de la mémoire et qui a du mal à bien situer les lieux / évènements dans le temps et l'espace, qui suit assez peu les actualités mondiales (sous peine de crise de nerfs aggravée doublée d'anxiété généralisée), ce livre constitue un condensé de rappel parfait pour se remettre dans le bain du monde (ou pas, de loin) et comprendre ou réapprendre un petit peu comment les choses se sont mises en place, comment les situations se sont succédé et comment l'humanité est devenue ce qu'elle est (spoil : elle n'a jamais vraiment changé en fait).
Dans la plupart des grandes civilisations anciennes ou actuelles, le temps est considéré de manière cyclique, comme les jours succédant inlassablement aux nuits, comme les saisons succédant aux saisons. Le christianisme et sa religion mère, le judaïsme, le rendent linéaire : le monde, lors de sa création par Dieu, a eu un début. Il avance vers une fin, celle qui a été annoncée par le Messie. L'idée de fin du monde a pu accoucher de conceptions pessimistes, tétanisées par cette perspective d'une Apocalypse dont les textes prédisent qu'elle s'accompagnera de grands malheurs. Jointe à la confiance grecque dans les capacités de l'intelligence humaine, cette conception linéaire du temps a pu aboutir, à l'inverse, à une idée optimiste : celle du progrès, qui veut que l'homme avance vers une amélioration infinie de sa condition.
Le défi lancé par François Reynaert est donc de résumer la grande histoire du monde en 900 pages + bibliographie et index bien fournis, soit : 5 000 ans et 5 continents. Bon, on me souffle dans l'oreille que ce monsieur aurait déjà une bibliographie personnelle bien constituée en ce qui concerne l'histoire du monde et la rectification des faits, et qu'il serait donc un bon auteur à suivre pour ceux et celles qui n'y touchent pas une bille mais qui veulent bien faire un effort. De ce que je peux dire ici, le pari est plutôt réussi puisque j'ai réussi à lire le livre sans décrocher et que j'ai plutôt bien compris, sans trop m'emmêler les pinceaux.
[La Seconde Guerre mondiale] a fait environ 55 millions de morts. Trente à 40 millions étaient des civils, dont 7 millions de Russes, 5,4 millions de Chinois, 4,2 millions de Polonais - le plus grand nombre de victimes en pourcentage de la population -, 3,8 millions d'Allemands. Les deux tiers des Juifs d'Europe ont été exterminés. Quarante millions de personnes déplacées errent sur les routes, victime de l'établissement de nouvelles frontières, à l'intérieur desquelles les minorités ne sont plus tolérées. Plus de 10 millions d'Allemands fuient l'Armée rouge, folle de vengeance après ce qu'elle a subi. L'Allemagne et le Japon sont à leur année zéro, vaincus, en poussière. Le Royaume-Uni est victorieux mais ruiné. La Chine est exsangue. L'URSS est détruite, elle a perdu plus de 13 millions de soldats, mais son prestige est immense. Les pertes américaines sont de 300 000 hommes, le pays lui-même est intact, et son industrie, qui a contribué à la victoire, tourne à plein. 
Une grande frise chronologique, donc, qui part des débuts de l'humanité à l'époque actuelle, et qui fait le tour des grandes civilisations, des grandes religions, des grandes conquêtes, des grandes guerres, des grandes inventions. Rien que de très connu et basique pour ceux et celles qui sont calées dans le domaine, mais je peux dire que j'aurais appris plein de choses. Soit que j'aie pas vraiment suivi à l'époque, soit que j'aie vraiment découvert ici un autre point de vue que celui présenté souvent en cours d'histoire. Ce que j'ai le plus apprécié, c'est surtout de m'envoler parfois loin de l'Europe pour mieux comprendre les autres civilisations et les resituer par rapport à ce continent. Bien entendu, soit par manque de sources, soit parce que "secondaires", soit parce que ne sont abordés ici que les puissants, les connus, les dominants, certaines civilisations sont très peu citées ici, et il faudra aller chercher par soi-même pour ce qui concerne l'Afrique et l'Amérique (par exemple) pré-coloniales.
L'autre grande spécificité de la Chine de cette époque est son énorme avance technologique. La plupart des grandes innovations, jusqu'au Moyen Âge, ont été chinoises [: le papier, l'imprimerie, la boussole, la poudre à canon] (...)
Et pourquoi ne garder que ces quatre inventions ? se demandent parfois les érudits de l'empire du Milieu. Il en est bien d'autres qui ne sont pas de moindre importance. Quatre siècles avant notre ère, est mis au point le harnais de trait, qui permet de labourer en fatiguant moins l'animal qu'avec la sangle de gorge qui l'étranglait. On a déjà parlé de la soie, dont le secret ne parvient à Constantinople qu'au VIe siècle. Grâce au kaolin, une argile d'un type particulier, les potiers font de la porcelaine, une céramique si fine et délicate qu'elle en est presque transparente. (...)
On peut ajouter à la liste les allumettes, le gouvernail axial, si important pour manœuvrer plus facilement les gros bateaux, ou encore la brouette, fort commode pour transporter des choses lourdes.
Citons enfin l'innovation qui révolutionne le commerce. À l'époque Tang, la monnaie tend à remplacer, dans les échanges, l'antique pratique du troc.
Ce que j'ai apprécié ici, surtout, c'est la déconstruction du mythe occidental bienfaiteur et salvateur, mais aussi de pouvoir remettre certaines inventions et certains fondateurs remis en perspective dans l'histoire réelle du monde et que soit "rendu à César ce qui appartient à César". Évidemment, ça reste un ouvrage fortement marqué par un passé et un point de vue occidental (difficile de faire autrement, ceci dit, quand ça nous colle si fort à la peau), mais on remarque quand même un effort de fait à ce niveau, qui tende le plus possible vers l'objectivité et favorise la compréhension et la bonne appréhension des choses plutôt que le jugement. 
Notre petit continent [européen] se retrouve ainsi, peu à peu, repoussé à la périphérie. Tant mieux. Sa position centrale a conduit à trop de conquêtes, de folies, de guerres, pour qu'on le regrette. Il a aussi réussi, au fil des siècles, à créer un espace où sont aujourd'hui partagées et protégées des valeurs précieuses : la concorde, la solidarité par la protection sociale, la liberté de penser, de parler, de critiquer, de croire ou de ne pas croire, l'égalité entre les hommes et les femmes, le respect des minorités. Il n'y a pas eu beaucoup de moments dans l'histoire du monde où ces valeurs ont été garanties à grande échelle comme elles le sont, aujourd'hui, dans les pays européens. Il faut protéger ce miracle rare et fragile contre les périls qui le menacent. 
Et, autre point majeur, autre manque crucial : l'absence (quasi) totale de femmes. Certaines sont quand même présentes de façon sporadique, et j'en aurai découvert peut-être une ou deux, mais on y voit clairement un ramassis d'hommes - le plus souvent belliqueux. Ce qui m'aura donné envie de chercher de mon côté un autre ouvrage sur l'histoire du point de vue des femmes.
En 1766-1769, Louis Antoine de Bougainville (1729-1811), commandant les voiliers la Boudeuse et l'Étoile, est le premier à faire faire le tour du monde à un équipage français. [1. C'est aussi la première circumnavigation effectuée par une femme, mais contre le gré du capitaine. Pour ne pas quitter Commerson, le naturaliste du bord, sa jeune servante et maîtresse Jeanne Barré avait réussi à s'embarquer, déguisée en matelot. La supercherie n'a été découverte qu'à Tahiti.] 
Pour finir, je dirai que je suis plutôt contente d'avoir fait l'effort de m'y plonger, que ça a soulevé certaines questions et bien répondu à d'autres. Je recommande aux personnes qui ont envie de se faire une petite rétrospective du monde sans forcément se perdre dans ses méandres, parce que le livre est accessible, facile à lire, ponctué d'anecdote pour susciter l'intérêt. Peut-être que ça m'aurait été bien utile de pouvoir le parcourir à l'époque où j'apprenais l'histoire, peut-être que ça m'aurait paru plus clair, que j'aurais mieux relié les choses entre elles. Et surtout, je pense que c'est très utile à cette époque qu'est la nôtre - qui semble être une période de "paix" et d'ouverture au monde - de se rappeler qu'on n'est jamais trop loin d'une guerre, d'un conflit, d'un attentat, et qu'il faut savoir qui est vraiment l'allié et l'ennemi et quelles sont les choses à ne plus laisser reproduire (car tout peut d'abord être très subtil).
Le fanatisme islamiste ne tombe pas du ciel, si l'on ose écrire. On l'a vu, il trouve son origine dans la succession de crises que le monde musulman a connues depuis deux siècles. Il est donc clairement une maladie de l'islam, exactement comme l'Inquisition espagnole fut un dérivé pervers du christianisme, et le nazisme un cancer propre au XXe siècle occidental. Est-ce pour autant qu'il faille résumer le christianisme aux tenailles dont se servaient les bourreaux de Torquemada, et la modernité européenne à l'incendie du Reichstag ? Comment ne pas voir que la majeure partie des victimes de ces errements européens furent des Européens, comme la majorité des victime de l'islamisme sont musulmanes ?
Faire porter la responsabilité des folies d'extrémistes sur l'ensemble d'une communauté est non seulement une erreur mais aussi une faute. La stratégie terroriste ne court qu'après un seul but : semer la panique. Les extrémistes cherchent à déstabiliser l'adversaire pour le forcer à rejeter les musulmans en bloc, de manière à pousser ceux-ci dans les bras des fanatiques qui prétendent les représenter. Il faut tout faire pour éviter ce piège grossier.
Bref, je remercie les éditions Livre de poche pour leur confiance et peut déjà dire que le livre mérite bien sa place dans la sélection du Prix des Lecteurs 2018.

Bonus : tout plein d'extraits bien trop nombreux à lister

par Mrs.Krobb

La grande histoire du monde de François Reynaert
Essai français
Le Livre de Poche, février 2018
9,90 euros

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