jeudi 15 mars 2018

"26 tours" - Philippe Jaffeux

Elle révèle un mouvement qui se règle sur un livre désobéissant

Ses tournoiements s'offrent aux traces d'un rythme universel

Les 26 tours, dont la couverture nous rappelle discrètement les 33 ou les 45, sont en fait au nombre de 49, et ne font donc sûrement référence qu'aux 26 lettres de l'alphabet et non pas au 12 coups de l'horloge, dont il est question aussi, comme des derviches tourneurs ou des forces cosmiques.

L'expérience d'une forme dialogue avec un risque fondamental

D'ailleurs, si les tours évoquent le cercle, il est question ici plutôt d'un carré, d'un cadre, qui se veut transfiguré et dépassé, puisque le carré tourne et qu'il est donc défait de sa structure lourde et trop bien réglée qui veut qu'un texte soit toujours bien policé, bien sage à l'intérieur même de la page - et il semblerait bien que ce soit une chose que veut dépasser l'auteur dans son œuvre en général, puisque « Vos phrases ensauvagées me détournent d'une lecture quadrillée  ».

La révolte d'un sens neuf oriente une critique radicale de l'écriture

Les expériences d'un mouvement investissent la puissance d'un objet

Le hasard se confond avec l'art pour former « les tours d'un hasart magique [qui] inspirent nos métamorphoses », serait-ce une volonté, une faute oubliée ? Mais le voilà qu'il revient déjà, quelques tours plus tard, égal à lui-même, et « sincère », semble-t-il. Et encore on se perd dans certains passages où rien ne semble accordé, où l'on passe d'une personne à l'autre, à un temps non marqué, où manquent un carré dans le carré ou un mot qui tressaute dans la phrase, faute d'en faire partie, on ne sait plus trop si c'est fait pour ou si c'est simplement là, oublié lors d'une relecture, tant...

Les remous d'un moule illisible effacent l'identité de ton texte

De quoi est-il question donc, dans ce texte qui se veut entièrement décousu, tellement déconstruit que les phrases semblent sans rapport l'une à l'autre, si ce ne sont des éléments redondants, en rapport avec ce qui tourne, comme l'horloge, associée au temps, qui revient de façon cyclique, comme les saisons, et aussi la musique, le disque, comme si le texte était une somme de cut-up (clin d'oeil à Burroughs) de paroles de chansons, une poésie rythmée qui aurait perdu le fil.

La matière de mes rêves se moule sur la logique d'un autre jeu

Un mythe électrique conteste le message d'une écriture obscure

Seront aussi évoqués beaucoup la vue, la forme, le mouvement, la transe, la géométrie, le sacré et l'universel, le nombre... Et en guise de ponctuation, des réflexions sur l'écriture et la lecture, une volonté de se dégager de ce qui la rend si mécanique pour la vouloir plus poétique, rebelle, joyeuse et contrastée, grâce à un effet de mise en page particulier et un langage haché, qui voudrait à la fois happer, confondre et questionner.

Vous stimulez des images qui accueillent une résistance élémentaire

La science d'une forme parle au souffle de ses transes sacrées

Un livre tournant éclipse l'écran de ton ordinateur pétrifié

Une partie de moi aurait souhaité un peu plus de parti pris graphique, un élan artistique qui accompagnerait cette volonté de faire du texte autre chose qu'un texte - mais bien sûr, c'est un peu pousser, un peu titiller. Voici donc un exercice de style, une variation de forme, une question de fond un peu survolée, une volonté de parler de beaucoup qui perd un peu, malgré un fil directeur qui aurait pu mener loin dans la spirale hypnotique, un petit livre qui se parcourt d'une traite, une chanson nouvelle aux images parfois évocatrices parfois trop personnelles ou lointaines que certains saisiront, d'autres non. Entrez dans la danse...

par Mrs.Krobb

26 tours de Philippe Jaffeux
Poésie française
Plaine page, mai 2017
10 euros

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