Affichage des articles dont le libellé est Essai. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Essai. Afficher tous les articles

mardi 25 février 2020

"Tu m'as donné de la crasse, et j'en ai fait de l'or" - Pacôme Thiellement

Elle me dit : les prêta sont des esprits. Ce sont les esprits qui furent naguère des hommes si avides de possessions matérielles ou spirituelles que, une fois morts, ils continuent à souffrir de leurs désirs inassouvis tels que la gourmandise, l'obsession sexuelle, la richesse, l'ambition... Si l'on a couru après les possessions, matérielles ou symboliques, toute sa vie, si l'on n'a pas accompli le grand détachement, on ne meurt pas. On meurt mais on n'est pas mort pour autant. On erre sur la terre, affamé, désœuvré, incapable de nourrir notre âme insatiable.
N'ayant jamais lu d'autre lire de l'auteur, je pourrai difficilement les comparer ensemble, néanmoins il semblerait que ce soit ici son livre le plus personnel - quand les autres sont plus centrés sur la culture cinématographique, musicale ou spirituelle. Je connaissais Pacôme Thiellement pour ses nombreuses interventions dans des émissions consacrées à Philip K. Dick, et je me disais qu'il était peut-être temps de découvrir ce qu'il faisait, lui. Il s'agit donc ici d'un livre à tendance autobiographique, qui retrace certaines périodes de vie, certains souvenirs - généralement de mauvaises périodes et des souvenirs désagréables, des deuils douloureux - et les utilise pour les transmuter, pour en tirer un enseignement, une certaine élévation, une opération alchimique pour transformer une chose "négative" en leçon "positive". Une sorte de mémoire sur papier pour se rappeler qui l'on est, afin de corriger sa trajectoire et devenir qui l'on a envie d'être.
Nous avons avec ce que nous n'aimons pas une relation secrète qui est de l'ordre de la passion brûlante. Nous sommes tellement plus ardents à ne pas aimer ce que nous n'aimons pas qu'à aimer ce que nous aimons. Tous les jours, nous trompons ce que nous aimons avec ce que nous n'aimons pas.
Je n'ai pas réussi à accrocher avec le côté intime autant que je l'aurais souhaité, comme souvent quand je lis des récits très attachés à la vie privée : je ne m'y sens pas à ma place, et plus encore, je ne peux pas en juger ici. Une vie n'a pas à être soumise à mon opinion. Néanmoins, l'idée de base est intéressante : se mettre à nu, vraiment, insister sur les recoins sombres, travailler avec son ombre, s'affronter dans le miroir et comprendre ce qui déconne, ce qui devrait être mieux, ce qui nous rappelle trop celleux que l'on n'aime pas, et ce qui ne nous rappelle pas assez celleux que l'on aime.
Si nous sommes fascinés par les « salauds de génie » ou par les serial killers, ce n'est pas pour le génie qui est en eux, mais parce que cette hypothèse excuse nos saloperies ou donne une forme à notre masochisme.
Amour, famille, amitié ; envie, jalousie, mépris ; attentes, déceptions, rêves, folie ; maladie, mort, deuil ; corps, esprit, spectres... Beaucoup de thèmes abordés, à la fois dans le cadre de la vie privée, mais aussi d'un point de vue plus spirituel, voire religieux ou mystique. J'ai plus apprécié le côté alchimique de l'histoire, les thèmes qui ont déjà dû être abordés dans le livre précédent de l'auteur La Victoire des Sans Rois, par exemple, que je lirai probablement par la suite - des thèmes qui ont beaucoup en commun avec L'Exégèse de Philip K. Dick, donc, pas étonnant que ça me parle beaucoup.
Mon corps imaginal - forme sans matière, âme électrique - se retrouva à flotter dans un espace entièrement noir et vert de connexions cosmico-informatiques. On se serait cru dans le ventre d'un ordinateur. Et là je pus compulser l'espace de quelques instants la totalité des dossiers de l'ensemble de l'humanité : on comprenait pourquoi chaque personne avait agi comme elle l'avait fait et pas autrement. Des liasses de récits de douleurs, des bottins de souffrances, de déceptions, de vexations, d'incompréhensions. Une algèbre de la misère de la taille du ciel, une étoile par personne.
Si je ne suis pas sûre que je retirerai beaucoup de ce livre - parce que je connais déjà les grands principes évoqués et que le reste est du domaine du privé -, je pense néanmoins que c'est un bon ouvrage pour ouvrir la voie à la bibliographie de l'auteur, et également une bonne alternative pour les personnes qui ne souhaitent pas se lancer dans un livre de développement personnel un peu creux ou dans un ouvrage approfondi de spiritualité gnostique ; pour les personnes qui apprécient la familiarité qu'offre à présent les réseaux sociaux pour faire le point sur sa vie et s'aider des expériences de soi et d'autrui pour améliorer son parcours. Je remercie Babelio et les éditions Massot pour la découverte de cet ouvrage !
Tu m'as donné de la crasse et j'en ai fait de l'or. Cette formule, je savais qu'elle n'était pas de moi mais d'un autre. Elle était la conjuration absolue du malheur. La rencontre du poétique, de l'écologique, de l'alchimique et du politique. Elle pouvait être le résumé de toute une vie. (...) C'est dans l' « Ébauche d'un épilogue pour la deuxième édition des Fleurs du mal », un poème inachevé de 1861, qu'apparaît sa « grande soeur ». (...) « J'ai fait mon devoir comme un parfait chimiste et comme une âme sainte. Car j'ai de chaque chose extrait la quintessence. Tu m'as donné ta boue et j'en ai fait de l'or. »

Bonus : interview sur la page Babelio de l'auteur + vidéo de présentation sur le site de l'éditeur + extraits 1, 2, 3, 4, 5

par Mrs.Krobb

Tu m'as donné de la crasse, et j'en ai fait de l'or de Pacôme Thiellement
Littérature française
Massot éditions, décembre 2019
18,50 euros

mercredi 16 octobre 2019

"Françoise d'Eaubonne & l'écoféminisme" - Caroline Goldblum

Françoise d’Eaubonne est une théoricienne et activiste incontournable de la seconde moitié du XXe siècle, à la fois par son implication mais aussi, et surtout, pour l’aspect pionnier de son œuvre. Son discours remet en question la mainmise des hommes sur la nature, les principes de la croissance et du progrès à tout prix et esquisse un projet de société égalitaire, autogestionnaire et décroissante.
Caroline Goldblum revient sur la vie, le parcours et les oeuvres de Françoise d'Eaubonne, en commençant par une biographie en dates clés et en expliquant son implication dans le féminisme, l'écologie, et "l'écoféminisme", un mot inventé par celle-ci dans les années 70 pour définir le mouvement dans lequel elle s'inscrit. « L’écoféminisme, mouvement atypique au sein de l’écologie politique, peut être défini comme une exhortation des femmes à prendre en main la gestion politique du monde – dirigé par le patriarcat – afin de sauver une humanité condamnée à brève échéance. » Militante, essayiste, romancière, Françoise d'Eaubonne est remise au goût du jour, presque 50 ans après ses années les plus fastes.
«Aucun régime politique, fût-ce celui de l’Âge d’or, aucune invention géniale ne changera ce petit fait désolant : notre planète ne compte que 40000 kilomètres de tour, et rien ne lui en ajoutera un seul. » (...) « La destruction des sols et l’épuisement des ressources signalés par tous les travaux écologistes correspondent à une surexploitation parallèle à la surfécondation de l’espèce humaine. Cette surexploitation basée sur la structure mentale typique de l’illimitisme et de la soif d’absolu [...] est un des piliers culturels du Système Mâle. » 
Féministe, elle revendique le droit des femmes à disposer de leurs corps librement, et donc notamment à pouvoir avoir accès à la contraception et à pouvoir choisir l'avortement, mais elle défend aussi celles qui refusent le mariage, celles qui ne veulent pas avoir d'enfants, ainsi qu'elle milite pour les droits des homosexuel•les. Pour elle, il est nécessaire d'abolir le patriarcat, non seulement pour libérer les femmes, mais aussi pour s'inscrire dans un courant écologique, faisant le parallèle entre la façon dont est traitée la planète et la façon dont sont traitées les femmes. Ce parallèle, elle le met en lumière dans son livre Le féminisme ou la mort, paru en 1974, et dans l'Appel des Femmes à la grève de la procréation (1).
De manière générale, en France, le rapprochement entre écologie et féminisme est sujet à controverses. Comme aux États-Unis, les féministes matérialistes françaises s’opposent avec virulence à l’essentialisme: pour nombre d’entre elles, évoquer la nature ou encore la «féminitude» est risqué. L’héritage de Simone de Beauvoir (la nature en tant que principe doit être dépassée et transcendée) est encore très présent. Bien que Françoise d’Eaubonne ne se soit jamais réclamée des théories différentialistes, l’essentialisme supposé de ses travaux a sans doute participé de leur invisibilisation, sinon de leur tenace mésinterprétation.
Mais, plus en avant encore, Françoise d'Eaubonne est farouchement anti-capitaliste, et prône la décroissance, la diminution du temps de travail, l'égalité des salaires PUIS l'abolition du salariat. C'était aussi une activiste antinucléaire. Selon elle, le retrait du nucléaire mais aussi la réduction de fabrication de plastique et la réduction et suppression de publicité excessive permettrait de se recentrer sur les énergies plus naturelles et durables, sur l'amélioration des sols et le reboisement. La croissance qu'elle prône, qui va de pair avec la décroissance, n'est donc pas économique mais écologique (2).
Le cycle consommation-production actuel lié inéluctablement à l’expansion industrielle, fruit des structures mentales du phallocratisme, peut être démonté de la sorte : 80 % de produits superflus dont 20 % environ parfaitement inutiles doivent être jetés sur le marché au prix d’une nuisance et d’une destruction du patrimoine en courbe ascensionnelle; pour ce faire, il faut disposer d’un temps de travail équivalent en gros à 80 % d’une vie humaine, c’est-à-dire à une aliénation pratiquement totale. Ce n’est pas tout : ces objets superflus ou inutiles doivent être éphémères et renouvelables, ce qui augmente la nuisance et la destruction.
Deux combats qui continuent toujours aussi fort aujourd'hui, d'où la nécessité de retourner aux sources des mouvements, de connaître les grandes figures de ce militantisme et d'y piocher des arguments, de voir les avancées (ou piétinements, ou grands bonds en arrière). Je ne connaissais pas Françoise d'Eaubonne, donc ça a été une découverte pour moi, et je remercie les éditions du passager clandestin, que je recommande par ailleurs chaudement, à la fois pour ses essais engagés et éclairés et sur sa collection de livres de science-fiction qui s'inscrivent toujours dans des luttes sociales, économiques, technologiques ou écologiques.
Le rétablissement et l’investissement dans la société internationale des valeurs jadis arbitrairement attribuées au «Féminin» à la fois pour en «débarrasser» les mâles au pouvoir et à la fois pour intégrer ces valeurs en parentes pauvres du système universel. Bien que calquées sur certaines structures de base des très vieux matriarcats agraires (pacifisme, quiétisme, sensibilité ludique, égalitarisme, jouissance plutôt que pouvoir et connaissance des limites plutôt qu’expansion), ces traits et ces dispositions se trouvaient aussi dans l’homme-mâle que le sexisme, grâce au patriarcat, a entrepris de mutiler de toute « effémination ».
Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5

par Mrs.Krobb

Françoise d'Eaubonne & l'écoféminisme de Caroline Goldblum
Littérature française
Le passager clandestin, septembre 2019
10 euros

mardi 20 août 2019

"La langue géniale " - Andrea Marcolongo

Ceux qui ont étudié le grec ne s'en rappellent peut-être rien du tout aujourd'hui, mais ils se souviennent certainement des après-midi passées à répéter en boucle le tableau des verbes irréguliers. Voilà ce qui arrive lorsque l'on apprend par coeur sans comprendre le sens de ce que l'on fait. Voilà le résultat de l'application de catégories, comme le temps, qui sont celles de notre langue à des langues qui en sont dépourvues : c'est l'oubli forcé.
Andrea Marcolongo se donne pour mission de faire aimer le Grec ancien - aux personnes qui ont dû l'apprendre au lycée, aux personnes qui le traduisent depuis longtemps, aux personnes qui ne l'ont jamais appréhendé. Le livre est simple d'approche, il ne s'agit pas d'un manuel pratique du Grec ancien, bien qu'elle aborde évidemment les quelques particularités de cette langue depuis longtemps inusitée, devenue depuis Grec moderne, mais d'un véritable discours amoureux pour ce langage, cette manière de penser les mots.
Le décalage entre le sens d'un mot et son interprétation grandit d'heure en heure, de même que les malentendus, les non-dites, de manière directement proportionnelle aux regrets et aux échecs. Peu à peu, nous perdons la capacité à parler une langue, quelle qu'elle soit. De nous comprendre et de nous faire comprendre. De dire des choses complexes avec des mots simples, vrais, honnêtes : et telle est la puissance du grec ancien.
En neuf chapitres, l'autrice aborde donc des règles grammaticales qui n'existent pas, ou qui sont différents, par exemple, en italien (et en français) :

• L'aspect des verbes (présent, parfait, aoriste) qui distingue le temps d'une façon parfois similaire, parfois radicalement différente de ce dont nous avons l'habitude.

Le temps, cette prison qui est la nôtre : passé, présent, futur. Tôt, tard, aujourd'hui, hier, demain. Toujours. Jamais. Le grec ancien se préoccupait peu, voire pas du tout, du temps. Les Grecs s'exprimaient en prenant en considération l'effet des actions sur le locuteur. Eux, qui étaient libres, se demandaient toujours comment. Nous, qui sommes prisonniers, nous nous demandons toujours quand.

•  L'aspect oral du Grec ancien, définitivement perdu, que l'on ne peut qu'imaginer, puisqu'il n'en reste que l'écriture. Néanmoins, certains signes dans l'écrit donnent un ton : l'esprit, l'accent, l'apostrophe, l'iota souscrit... 

• Les trois genres (féminin, masculin, neutre - le neutre étant attribué aux choses inanimées) et les trois "nombres" (singulier, pluriel, duel - duel qui sert à désigner des "couples" qui forment une entité solide, presque indivisible).
En italien comme en français, nous ne pouvons donner un visage, une couleur ou une nature aux choses du monde qu'à l'aide de deux genres, le masculin et le féminin. Le grec ancien possédait un genre de plus : le neutre. 
En italien comme en français, nous ne pouvons compter et mesurer la vie qu'à l'aide de deux nombres : le singulier et le pluriel. Le grec ancien possédait un nombre de plus : le duel.
• Les cas : nominatif, génitif, datif, accusatif et vocatif. Ce sont ces les déclinaisons d'un seul mot pour indiquer sa fonction dans une phrase : car oui, en Grec ancien, les mots pouvaient s'inscrire dans n'importe quel ordre dans une phrase, tant que sa fonction était exprimée à l'intérieur de lui-même.

• L'optatif, qui exprime le désir.
Jusqu'au IIIe siècle avant J.-C., la scriptio continua était d'usage courant en Grèce, c'est-à-dire une écriture sans espace entre les mots, toute en majuscules et sans signes diacritiques (de διακριτικός, "distinctif") pour distinguer les mots entre eux. Autrement dit, au premier coup d'oeil moderne, un texte original grec semble constitué d'un seul mot démesuré, incompréhensible et infini, tout en majuscules.

Les deux derniers chapitres sont dédiés à la bonne façon de traduire le Grec ancien et à son histoire, ses spécificités (Indo-européen, protogrec, dialectes...). Ce qui est intéressant ici, c'est la façon dont les langues évoluent, dont elles sont interprétées, ressenties, perçues par la personne qui traduit, quand bien même on a parfois du mal à s'approprier véritablement sa propre langue, souffrant parfois d'inexactitudes, d'approximations, d'une évolution naturelle et légitime qui fait qu'on oublie parfois les règles, les mots, l'orthographe, voire même le sens. Andrea Marcolongo rappelle qu'il est compliqué, lors de l'apprentissage du Grec au lycée, d'en saisir toutes les nuances, par manque de connaissances sur l'histoire, la culture, la politique (etc.) de la civilisation grecque de l'époque - connaissances qui aident énormément à mieux s'approprier la langue, en comprendre l'essence, les tenants.
Goethe, dans sa Théorie des couleurs, avait déjà observé que le lexique grec de la couleur est extraordinaire, c'est-à-dire loin de toute norme, tant il est différent du nôtre, tout comme leur langue était différente de la nôtre. Des associations chromatiques si inédites qu'elles ont conduit certains érudits du XVIIIe et du XIXe siècle à prétendre que les Grecs ne voyaient pas les couleurs. (...) Les couleurs étaient avant tout pour les Grecs vie et lumière : une expérience entièrement humaine et non physique, optique, et qui n'a rien à voir avec le spectre chromatique du prisme tel que l'a théorisé Isaac Newton. Homère, dans l'Iliade et l'Odyssée, ne mentionne que quatre couleurs : le blanc du lait, le rouge pourpre du sang, le noir de la mer, le jaune-vert du miel et des champs.
Voilà pour le cours accéléré d'introduction au Grec ancien. Malgré l'amour que voue l'autrice à cette langue, elle ne cache pas son propre désespoir au moment de devoir l'apprendre, sur les bancs d'école, ses grands moments de solitude face à un texte indéchiffrable, mais aussi la complicité qui se joue entre personnes ayant appris le Grec (et ayant vite souhaité l'oublier). Bien qu'elle reconnaisse l'élitisme du lycée classique italien, elle n'en fait pas preuve dans son livre. Oh, elle place bien sûr le Grec ancien et sa civilisation sur un piédestal assumé, en louant sa grandeur, sa façon de penser le monde, son Histoire, et parfois même un peu au détriment de notre société moderne et de l'évolution de nos langages et modes d'expression, mais le livre est facile à lire, même pour les novices comme moi (sauf quand c'est écrit en Grec).
Et pourtant il arrive bien souvent que nous ne connaissions même pas notre langue, alors inutile de parler d'une autre, qu'elle soit morte ou vivante. Combien de fois me suis-je surprise à dire durant toutes ces années en tant qu'helléniste : « Mais je ne sais même pas ce que ça veut dire en italien ! »

Dans le cadre du Prix des lecteurs Livre de Poche 2019

par Mrs.Krobb

La langue géniale - 9 bonnes raisons d'aimer le grec de Andrea Marcolongo
Littérature italienne (traduction par Béatrice Robert-Boissier)
Le Livre de Poche, février 2019
7,40 euros

lundi 12 août 2019

"Habiter en lutte" - collectif comm'un

À une vingtaine de kilomètres au nord-ouest de Nantes, près du bourg de Notre-Dame-des-Landes, un territoire de bocage vit une histoire bien particulière. Sur plus de 1 600 hectares, une zone d'aménagement différé (ZAD) en vue de la construction d'un aéroport est devenue zone à défendre (zad). Entre les hameaux se succèdent des paysages singuliers : tags le long des routes, champs de sarrasin, prairies, forêts claires, amas de pneus, cabanes, potagers, serres, belles longères couvertes d'ardoises, carcasses de voiture, phare improbable surplombant une bibliothèque à l'allure de bateau. Commencé dans les années 1970, sur un terreau de lutte encore vivace, le combat contre l'aéroport de Notre-Dame-des-Landes a duré plus de quarante ans. Il est de ceux qui inspirent et méritent d'être contés.
L'ouvrage retrace l'historique de la ZAD de NDDL en huit chapitres. Des années 70 au début des années 2000, où le projet d'aéroport a commencé à former la ZAD mais sans aboutir, puis des années 2000 à 2012, où le projet est remis sur le tapis mais fait largement controverse (notamment pour des soucis écologiques notables, dont la destruction d'une vraie biodiversité), et plus précisément de 2007 à 2012 ou la ZAD devient "zone à défendre. Fin 2012, les premières tentatives d'expulsion commencent, et frappent fort, mais sans réussir à déloger les occupant•es ni à effrayer suffisamment pour enrayer le mouvement. Jusqu'en 2013, la ZAD est sous occupation militaire, puis, jusqu'en 2018, la ZAD devient une sorte d'utopie autonome, avant une seconde vague d'expulsion, qui marque néanmoins la fin du projet d'aéroport.
Quelques extraits concernant des périodes et évènements spécifiques : 1, 2, 3, 4, 5, 6
Le jeudi 12 avril [2018], la préfecture annonce officiellement la fin de l'opération d'expulsion. Pour les gendarmes, reste l'objectif d'empêcher toute reconstruction et de garder les routes circulantes : autant dire que les combats ne vont pas cesser pendant plusieurs jours, même si leur niveau d'intensité va décroissant. En quelques jours, 11 000 grenades ont été tirées, plus de 200 personnes blessées. La plupart des lieux de vie, concentrés à l'est de l'ancienne route des chicanes ont été rasés. Quelques cabanes vont encore être détruites, au mépris des déclarations faites (...) Le dimanche 15 avril, un appel à réoccupation réunit entre 5 000 et 10 000 personnes qui parviennent à déjouer les barrages policiers pour se retrouver à Bellevue.
Au-delà de l'aspect lutte contre un projet d'État, la ZAD est avant tout un territoire, avec ses spécificités, ses habitant•es historiques, son écosystème... et, bientôt, les occupant•es, qui vont se mêler à la population locale, qui vont s'approprier le terrain et aider les propriétaires à garder leurs maisons et leurs terres. Une zone de partage, d'apprentissage, de "métissage", de collectivité. De nombreuses nouvelles structures vont s'ériger, que ce soit des cabanes de fortune, des nouveaux hangars, des champs cultivés, des maisons laissées vides puis squattées. Il est beaucoup question d'ailleurs de la vie en squat, de ses particularités, de ses forces et de ses faiblesses, et de la façon dont cela apporte à la vie en commun, au partage des valeurs et au lutter ensemble contre un système (voir extraits 1 et 2).
Cette situation rapproche la zad par certains aspects d'une TAZ (Temporary Autonomous Zone ou Zone autonome temporaire) - concept développé en 1990 par Hakim Bey, qui incite chacun•e à créer des espaces de liberté dans les fissures et les failles de notre monde, ici et dès que possible. L'expérience de zone autonome de la zad, vouée à rester une aventure éphémère, s'est enracinée dans dix années d'occupation. Dans cet espace de liberté, les idéaux des un•es et des autres se traduisent en actes, déclinés en séries de gestes au quotidien. Les occupant•es ont souvent mis leur ancienne vie de côté pour venir vivre à la zad, sont sorti•es de leur zone de confort et ont trouvé des allié•es politiques hors de leurs réseaux habituels : agriculteur•ices, riverain•es, habitant•es des environs et de la métropole voisine.
On y découvre donc une population très diverse, mais qui n'hésite pas à se serrer les coudes, et aussi à en découdre quand il le faut, qui vit le plus possible en autarcie, et qui tente de se libérer du système. Production alimentaire, élevage, menuiserie, construction, électricité et eau, récup', et aussi mise en place de marchés à prix libres. Au-delà de ça, c'est toute une organisation sociale à faire tourner, mais aussi un fort aspect culturel. Entre la bibliothèque, la radio, les concerts, les évènements de partage de luttes, les ateliers, les conférences, les festivals... Il y a de quoi s'enrichir à tous les niveaux, et ce sans parler d'argent. Quelques extraits sur les différents aspects de l'organisation de la vie en commun et de la vie culturelle : 1, 2, 3, 4, 5.
Dans les fermes occupées et toutes les cabanes construites, des modes d'habiter, de travailler, de penser ensemble se sont inventés librement. Une économie s'est élaborée avec ses différents types d'échanges, la mise en commun permanente du matériel et des ressources et ce qui a été appelé le « non-marché », où les un•es et les autres peuvent se procurer à prix libre les productions locales. Une gestion du politique - au sens de l'organisation de la cité - est née, avec ses assemblées, ses prises de décision horizontales, sans vote et sans hiérarchie. Des savoir-faire se transmettent et qui veut apprend à fabriquer, réparer ou construire ce qui s'achète dans la grande distribution ailleurs. Ici, les habitant•es cherchent en conscience à penser un autre rapport, plus responsable, à leur environnement, mettent en place des chantiers collectifs pour entretenir haies, routes, chemins et forêts.
Pour qui souhaite approfondir le sujet de la ZAD de NDDL qui a beaucoup retenti ces dernières années, ou pour qui souhaite mieux comprendre comment peut s'organiser la vie en-dehors du système, comment lutter efficacement, comment réfléchir l'environnement, l'habitat et la communauté, cet ouvrage est très complet et simple à assimiler. Écrit de façon collective, avec notamment deux personnes habitant à la zad depuis plusieurs années et deux soutiens réguliers, il se veut proche des habitant•es et des occupant•es, et donc proche de la lutte. Écrit en langage inclusif, ce qui est un bon point, avec une couverture très agréable au toucher, de chouettes illustrations et de nombreuses photos en noir et blanc pour se rendre compte de la vie du lieu. Une chronologie vous attend en fin d'ouvrage pour mieux vous repérer, ainsi qu'une carte du territoire à chaque chapitre pour comprendre comment s'organise la zad entre occupation et expulsion. C'est un livre qui appelle à la résistance, et en ces temps de politique plus que pourrie, c'est donc un livre d'utilité publique.
Habiter revient à éprouver sa propre appartenance à un territoire que l'on doit défendre envers et contre tout. L'étymologie du mot « habiter » vient d'ailleurs du latin « habitare », dérivé de « habere » qui signifie « avoir ». Habiter implique donc la notion d'appartenance - au sens où le lieu appartient à celui ou celle qui l'habite. La pratique des occupant•es de la zad va dans ce sens : elles et ils considèrent que c'est l'usage du lieu qui donne le droit de l'occuper. En même temps, à travers des slogans comme « Ce n'est pas la nature que nous défendons, nous sommes la nature qui se défend », ils et elles renversent cette conception : l'habitant•e appartient davantage au territoire que ce dernier ne lui appartient. Habiter ne correspond donc pas uniquement au lien que l'on entretient avec sa maison. D'ailleurs, le terme renvoie aussi à une autre racine latine - « habitus » - qui signifie habitude ou manière d'être. Chez les occupant•es, habiter est une façon d'être engagé•es dans leur vie.
par Mrs.Krobb

"Habiter en lutte : ZAD de Notre-Dame-des-Landes - Quarante ans de résistance" du collectif comm'un
Littérature française
le passager clandestin, mars 2019
20 euros

mardi 4 juin 2019

"Votre Cerveau vous joue des tours" - Albert Moukheiber

Une formule célèbre dit que « nous ne voyons pas le monde tel qu'il est mais plutôt tel que nous sommes ». C'est une vérité profonde que les travaux de science cognitives confirment aujourd'hui  le monde nous renvoie en permanence une multitude de signaux, nous en réduisons l'ambiguïté en choisissant ce que nous voulons voir. Ainsi, petit à petit, notre interprétation du monde nous façonne psychologiquement, culturellement et socialement. Cela ne veut pas dire pour autant que nous pouvons voir tout le temps ce que nous voulons voir, en d'autres termes que rien n'existe vraiment et que nous sommes libres de façonner notre propre réalité simplement en l'imaginant dans notre tête (...). Le réel existe et il est intangible, quand bien même on ne saurait l'appréhender sans que notre cerveau ne l'interprète.
Ce livre s'inscrit fortement dans les problèmes actuels de fake news (infox), et tend à faire comprendre de façon simple et accessible sans la vulgariser la façon dont "notre cerveau nous joue des tours", mais aussi la façon dont nous sommes aisément manipulé•e•s sans forcément nous en rendre compte. La première partie se concentre sur deux choses très essentielles dans la perception du monde : les yeux et le cerveaux, en partant de choses ludiques comme les illusions d'optiques et les tours de magie, pour approfondir en allant comprendre le fonctionnement du cerveau dans l'assimilation l'analyse des informations. Puis l'auteur introduit l'approximation, l'intuition et la réflexion.
Suite aux travaux de Kahneman et de Tversky, des centaines de biais cognitifs ont été répertoriés et des chercheurs continuent à en identifier régulièrement. Deux des biais dont on parle le plus en cette période d'avènement des infos, nouveau terme utilisé pour parler d'informations fausses ne reposant sur aucun fait, sont le biais de confirmation et le biais de la preuve anecdotique : le biais de confirmation nous pousse à ne prendre en compte que les informations qui renforcent nos opinions, nos convictions et nos croyances, et de rejeter comme fausses toutes les autres idées qui pourraient nous être présentées. Le biais de la preuve anecdotique intervient quand nous utilisons un exemple anecdotique pour justifier notre raisonnement.
Ensuite, nous voyons comment le stress influence notre comportement et notre vision du monde, de même que l'illusion des certitudes et des connaissances, la dissonance cognitive, le locus de contrôle, et l'impuissance acquise. Albert Moukheiber définit les différents biais cognitifs : biais d'ancrage, biais de confirmation, biais de notoriété, biais de représentativité, biais de sélection, biais de stéréotype négatif, biais de surconfiance, biais du moment présent, biais fondamental d'attribution et biais négatif d'interprétation... Que vous pourrez retrouver dans le glossaire de fin d'ouvrage si ces notions ne vous sont pas familières. Il aborde également les différentes erreurs que nous pouvons faire régulièrement dans nos jugements : erreur de la cause unique, erreur de la fausse équivalence, erreur de la preuve anecdotique, erreur du raisonnement binaire...
Nous surestimons en permanence notre capacité à comprendre le fonctionnement du monde, l'important est d'en avoir conscience et de ne pas nous arrêter au pic de confiance chaque fois que nous découvrons une nouvelle discipline, que nous sommes confrontés à de nouvelles idées. Au contraire, acceptons de plonger dans le vertige de la connaissance : nous l'accepterons d'autant plus que, comme en témoigne la courbe [de l'effet Dunning-Kruger], après le découragement face à l'étendue de ce qu'il nous reste à apprendre vient la remontée vers une connaissance plus solide.
Bien que le livre s'attarde beaucoup sur la façon dont nous nous dupons nous-mêmes sans s'en apercevoir ou volontairement, il laisse aussi une grande part à la manipulation volontaire des individus grâce à la dissonance cognitive, les fake news, mais aussi le gaslighting. Il prend en exemple une fable de La Fontaine, une expérience collective dans une secte de culte apocalyptique, l'effet « Franklin », l'effet Barnum... mais aussi, plus récent : l'exemple de la ligue du LOL.
Le gaslighting est un autre type de détournement cognitif qui s'appuie sur une manipulation de la mémoire : il s'agit de faire douter sa victime de sa mémoire ou carrément de sa santé mentale en présentant certains faits de façon tronquée, en modifiant quelques éléments du souvenir initial en lui disant qu'elle a tout inventé, ou qu'elle perd la raison. Cette forme d'abus émotionnel peut prendre plusieurs formes. (...) C'est aussi ce qu'ont fait certains membres de la « ligue du LOL », groupe Facebook créé en 2010 et composé quasi-exclusivement d'hommes, qui ont décidé de harceler en ligne « pour rire » des journalistes et des militantes féministes. Cela n'avait pourtant rien d'un jeu d'enfants : des membres de la ligue du LOL ont utilisé des images pornographiques pour faire des montages avec les photos des visages de certaines journalistes, d'autres les ont harcelés de messages haineux. (...) Lucille Bellan, journaliste, raconte dans Slate le harcèlement qu'elle a subi, et parle du moment où elle a senti qu'elle commençait à douter d'elle-même et à se dire qu'elle ne valait rien : « C'est difficile de s'assumer en tant que victime. Surtout là où tout peut être recouvert par le vernis de l'humour. Les mauvais jours, on se répète "je n'ai peut-être pas compris correctement", "mon papier n'était pas si bon que ça", et puis on encaisse. »
Pour finir, l'auteur réserve un chapitre à l'importance du contexte et un autre pour améliorer sa flexibilité mentale. Il est à noter que pour chaque notion, il fait appel à de nombreux exemples d'expériences quotidiennes et à des études scientifiques et sociales pour nous aider à comprendre et à mettre en contexte ces concepts de pensée et de perception. Le livre est donc d'utilité publique et facile à lire, à comprendre, et fait un tour assez global de la question de la perception de la réalité. J'aurais aimé en apprendre encore plus, mais c'est une approche très claire et limpide qui s'appuie sur de nombreux exemples récents afin de mieux poser ces concepts dans l'actualité. Albert Moukheiber est Docteur en neurosciences, psychologue clinicien et chargé de cours à l’Université de Paris 8 Saint-Denis. Il est l’un des fondateurs de Chiasma, collectif de neuroscientifiques s’intéressant à la façon dont se forment nos opinions, et a été notamment invité sur le plateau des TEDx pour cette vidéo.
Alors que chacun de nous est soumis à un flot continu d'informations, le défi est moins de lutter contre l'ignorance que contre l'illusion de connaissance. Il est plus facile d'apprendre des choses à une personne qui sait qu'elle ne sait rien, qu'à celle qui croit savoir alors qu'elle ne sait pas. 
Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10

par Mrs.Krobb

Votre Cerveau vous joue des tours de Albert Moukheiber
Essai français
Allary, avril 2019
19,90 euros

jeudi 30 mai 2019

"Caliban et la Sorcière" - Silvia Federici

Ce travail a également été motivé par la réémergence d'un ensemble de phénomènes, généralement associés à la genèse du capitalisme, qui accompagnent la nouvelle expansion mondiale des rapports capitalistes. Parmi ces phénomènes, on assiste à une nouvelle série d'enclosures qui a chassé des millions de producteurs agricoles de leur terre, une paupérisation massive, ainsi que la criminalisation des travailleurs par une politique d'incarcération rappelant le « grand renferment », décrit par Michel Foucault dans son étude sur l'histoire de la maladie mentale. Nous avons aussi été témoins, sur toute la planète, d'exodes allant de pair avec la persécution des travailleurs migrants, qui rappellent une fois encore les Bloody Laws [Lois sanglantes] introduites en Europe aux XVIe et XVIIe siècles pour permettre l'exploitation des « vagabonds ». Pour ce livre, le phénomène le plus important a été l'intensification de la violence faite aux femmes, y compris, dans certains pays (par exemple l'Afrique du Sud et le Brésil), le retour des chasses aux sorcières.
Cet extrait de l'introduction de Silvia Federici à son livre résume à lui seul la démarche de réflexion de l'autrice, qui parle de la chasse aux sorcières par le spectre de l'essor du capitalisme et de ses conséquences sur la propriété, l'accumulation, le rapport au corps et à la reproduction, et enfin la condition des femmes. N'étant pas moi-même très calée en histoire (il semblerait qu'il y ait des inexactitudes, mais n'oublions pas que l'autrice n'est pas historienne de formation), la première partie de son livre m'a beaucoup appris / rappelé les conditions de vie au Moyen-Âge et à la Renaissance, et quels étaient les rapports entre hommes et femmes, employeur•se•s et employé•e•s, souveraineté et peuple, etc. Le tour d'horizon dévoilé est très complet, précis et détaillé, et installe des bases assez solides pour comprendre comment se sont développés les rapports d'autorité et d'oppression. C'est donc un ouvrage à la fois social, économique et féministe, qui traite également de ce que la religion dominante a joué comme rôle dans cette évolution.
C'est au cours de la lutte antiféodale que nous trouvons trace de la première occurrence connue dans l'histoire européenne d'un mouvement populaire de femmes s'opposant à l'ordre établi et participant de l'élaboration de modèles de vie communautaires alternatifs. La lutte contre le pouvoir féodal produisit aussi les premières tentatives organisées de mettre en cause les normes sexuelles dominantes et d'établir des rapports plus égalitaires entre hommes et femmes.
La deuxième partie du livre s'attarde sur le mouvement de la chasse aux sorcières telle qu'elle s'est déroulée dans différentes parties d'Europe, mais aussi telle qu'elle s'est déroulée lors de la colonisation des Amériques, lors de la traite des esclaves d'Afrique. Silvia Federici offre un parallèle intéressant, sans comparer nécessairement ce qui ne peut l'être, mais en montrant comment ces mouvements se sont inter-influencés et les répercussions que cela a eu par la suite pour les populations et individuEs qui ont subi, plus qu'une oppression généralisée, une véritable hécatombe. Cette partie explique le choix du titre choisi par Silvia Federici, qui fait référence à La Tempête de William Shakespeare.
Et en effet, les anciennes religions furent préservées en grande partie grâce à la résistance des femmes. La signification des pratiques associées à ces religions se transforma. Bien que les cultes soient devenus clandestins, au détriment de leur aspect collectif dans la période précoloniale, les liens avec montagnes et autres sites des huacas ne furent pas détruits. On trouve une situation similaire dans le Mexique central et méridional où les femmes, surtout les prêtresses, jouèrent un rôle important dans la défense de leur communauté et de leur culture. D'après Resistencia y Utopia [ Résistance et Utopie] d'Antonio Garcia de Leon, dans ces régions, et à partir de la conquête, les femmes « dirigèrent ou conseillèrent toutes les grandes révoltes anticoloniales ».
Je ne vais pas faire un travail d'analyse poussée sur cet ouvrage (d'autres que moi l'ont déjà fait), car je n'ai pas les connaissances nécessaires pour le faire, mais je peux vous donner mon ressenti. Il s'agit pour moi d'un ouvrage plutôt pointu sur la question et qui utilise de nombreuses sources pour étayer les réflexions dont il se fait le porte-parole, et qui nécessite de vraiment prendre le temps d'assimiler et de questionner ce qui est dit. J'apprécie le fait que même s'il est principalement question de la condition européenne, on fasse aussi le tour de ce qui s'est passé ailleurs au même moment afin de mieux poser ce qui s'est déroulé sur une même période et de comprendre ce qui a induit un système d'oppression et de répression absolument cruel pour une population donnée. Il est très intéressant de noter que même si le sujet fait date, il est toujours autant d'actualité d'aujourd'hui, alors que les femmes ne disposent pas toujours de leurs propres corps, de leurs propres possessions, du fruit de leur travail, de leur droit à ne pas avoir envie de faire des enfants, et que la société dominante blanche est toujours aussi raciste, sexiste, classiste, (etc.), ce qui induit que les populations opprimées subissent encore le colonialisme au quotidien.
Ce qui mit fin à la chasse aux sorcières (comme Brian Easlea l'a démontré de manière convaincante) fut l'annihilation du monde des sorcières et la mise en place de la discipline sociale dont le système capitaliste victorieux avait besoin. En d'autres termes, la chasse aux sorcières prit fin, à la fin du XVIIe siècle, parce que la classe dominante se sentait alors de plus en plus en sécurité quant à son pouvoir, et non parce qu'une vision plus éclairée du monde avait émergé.
Vous pourrez retrouver sur cette page toutes les citations que j'ai regroupées par thèmes et qui vous donneront un bon aperçu des sujets explorés et de la direction prise par Silvia Federici pour expliciter la chasse aux sorcières. Je vous laisse également lire cet article détaillé pour chaque chapitre du livre, écrit par Franz Himmelbauer sur La voie du jaguar.
Les chasses aux sorcières qui ont lieu actuellement en Afrique et en Amérique latine sont rarement signalées en Europe et aux États-Unis, de la même manière que les chasses aux sorcières du XVIe et XVIIe siècles furent longtemps délaissées par les historiens. Et même lorsqu'elles étaient mentionnées, leur signification a généralement été sous-estimée, renvoyée à l'idée courante que de tels phénomènes appartiennent à une époque depuis longtemps révolue qui n'a rien à voir avec « nous ». Mais si l'on tire les leçons du passé, on réalise que la réapparition des chasses aux sorcières dans de nombreuses parties du monde au cours des années 1980 et 1990 est un signe évident du processus d' « accumulation primitive ». Cela signifie que la privatisation de la terre et des ressources communales, la paupérisation des masses, le pillage et la discorde dans des communautés qui étaient unies sont à nouveau au programme, à l'échelle mondiale.
par Mrs.Krobb

Caliban et la Sorcière - femmes, corps et accumulation primitive de Silvia Federici
Littérature américaine (traduction par le collectif Senonevero)
Entremonde, mars 2017 (original : 2004)
24 euros

mercredi 22 mai 2019

"Quel monde voulons-nous ?" - Starhawk

"Anarchiste" désigne quelqu'un•e qui conteste toutes les formes de hiérarchie, de coercition et de contrôle  enracinées dans la domination. Certain•e•s anarchistes refusent l'État dans son intégralité, d'autres acceptent certains compromis. L'anarchisme entretient la vision d'un monde plus libre, où les gens ne seraient pas gouvernés par la crainte et la force mais par démocratie directe et accords volontaires.
Écrit en 2002, ce livre est la suite de Chroniques altermondialistes - Tisser la toile du soulèvement global, paru en 2016 chez Cambourakis (mais il peut se lire indépendamment du premier), et fait furieusement écho aux mouvements militants de ces dernières années (et bien plus encore). Starhawk, qui s'identifie entre autres comme païenne, féministe, sorcière et anarchiste, est surtout connue pour sa participation à des actions directes non-violentes depuis les années 70 jusqu'à nos jours. Dans ses textes, elle essaye de concilier le monde spirituel et le monde politique, tente de trouver des solutions pour construire un monde meilleur et réveiller le pouvoir intérieur des gens pour se libérer du pouvoir de domination exercé sur elles et eux.
Tous mes écrits et mes pratiques activistes proviennent d'une vision alternative du pouvoir. Le pouvoir-sur, ou la domination, est le pouvoir qui nous est familier, le pouvoir qu'a un petit groupe de contrôler les ressources ou de limiter les choix des autres. Au bout du compte, il a pour source la violence et la force et s'appuie sur la police et les formes armées d'un État.
Mais le mot "pouvoir" ne se réduit pas à cela. Chacun•e de nous avons un genre différent de pouvoir : le pouvoir qui vient de l'intérieur de nous-mêmes ; notre capacité d'oser, de faire et de rêver ; notre créativité. Le pouvoir-du-dedans ne limite rien. Si j'ai le pouvoir d'écrire, cela ne diminue pas votre pouvoir ; en fait ce que j'écris pourrait vous inspirer ou vous éclairer.
Il va donc être ici question des différents pouvoirs de domination contre des minorités, comment leur système s'inscrit durablement et parfois inconsciemment, comment essayer de les contrer, les changer, les défaire. Il va sans dire que son point de vue reste celui d'une personne blanche qui bénéficie de certains privilèges et elle admet volontiers devoir défaire elle-même des préjugés encore tenaces, distillés par une culture principalement dominante. Néanmoins, son approche entrera en résonance avec les personnes qui s'identifient comme militantes, activistes et anti-oppressives, tout en étant conscientes de leurs propres pouvoir-sur, volontaires ou involontaires.
Même au sein de groupes qui se définissent comme antiracistes, qui veulent être accueillants à tou•te•s et accroître leur diversité, des comportements oppressifs demeurent. Le sexisme, le racisme, le classisme, l'homophobie, etc. de la société où nous avons grandi imprègnent notre personnalité. Ils nous mènent à répondre aux personnes différentes de nous sur des modes inappropriés, souvent inconsciemment. Ils créent des taches aveugles, où nous ne pouvons littéralement pas voir notre propre comportement. Tenter d'examiner et de défaire ces comportements nous entraînent sur un terrain émotionnel hautement instable, à la surface duquel affleurent la honte, la culpabilité, la haine, la rage et la douleur.
Starhawk commence par le plus global : l'environnement, le rapport entretenu avec la nature. Il est bien fait mention du fait que l'on sépare encore nature et humanité, comme si nous n'en faisions pas partie mais étions une entité bien différente. Ce travers qui fait que l'on a plus de facilité à se dissocier de son environnement et à ne pas s'en sentir responsable. Bien qu'il paraît clair qu'il est difficile pour les habitant•e•s des villes de se sentir proche d'un environnement non-artificiel, et donc de se préoccuper d'un aspect de la nature qui n'est pas côtoyé chaque jour, nous avons aujourd'hui le souci et la responsabilité d'agir pour la durabilité de l'écosystème, chacun•e à sa manière.
L'environnement semble moins réel que le bilan comptable ou les derniers résultats des sondages d'intention de vote. Et à mesure que je pensais à cela, mon autosatisfaction se dissipait. Car je devais avoir l'honnêteté d'admettre que pour la plupart des gens des villes, même pour la plupart des environnementalistes et aussi des païen•ne•s qui affirment honorer la nature, l'environnement avait effectivement quelque chose d'irréel : un espace de détente occasionnelle, que nous apprécions esthétiquement, mais sans saisir au plus profond combien nos vies en dépendent. Ma famille et moi avons été arrêtées pour avoir essayé de protéger des forêts primaires, mais la vérité est que, avant que nos ami•e•s nous aient emmené•e•s en randonnée, nous n'aurions pas nécessairement reconnu une forêt primaire si nous en avions vu une.
Il est donc posé que la plupart des humains se détachent de l'entité nature, mais il est tout aussi troublant que les humains se détachent à l'intérieur même de leur propre espèce, pour se placer toujours plus au-dessus, pour toujours plus exploiter, contrôler, profiter, diminuer. Et c'est d'autant plus inquiétant que si l'humain n'est pas capable de respecter ce qui lui ressemble, il est donc incapable d'avoir du respect pour sa propre maison et sa famille élargie. En cause ici, principalement : racisme, sexisme, hétérosexisme, classisme, etc. mais aussi appropriation culturelle, réappropriation des luttes... D'où viennent ces préjugés, comment s'en défaire, comment être un•e bon•ne allié•e, quelles sont les erreurs à ne pas faire, comment mieux vivre ensemble : un mini-traité qui ne se veut jamais exhaustif et qui prend en compte ses propres œillères tout en tentant de faire toujours mieux.
• Être un•e bon•ne allié•e signifie développer des relations personnelles et pas seulement politiques. Cela signifie apprendre à connaître les gens dans toute leur densité, aller prendre un café ou une bière, passer du temps, inviter les gens à dîner et pas seulement à des réunions.
• Être un•e bon•ne allié•e signifie poser la question de la diversité dans des groupes qui ne s'en sont pas encore préoccupés, observer qui est inclus•e et qui ne l'est pas, mettre en question les politiques et les pratiques qui produisent de facto des exclusions.
• Être un•e bon•ne allié•e signifie partager les ressources, l'attention des médias, les occasions de parler et d'être entendu•e.
• Être un•e bon•ne allié•e signifie contrecarrer les oppressions, ne pas laisser passer les remarques racistes ou sexistes, ne pas laisser le groupe ciblé avoir toujours à se défendre lui-même.
• Être un•e bon•ne allié•e signifie apporter notre soutien aux questions des autres sans abandonner les nôtres.
Et puisqu'il est question de tout ça, il est donc question de violence. Starhawk donne sa propre définition de la violence : « Je définis comme « violence » la capacité d'infliger de la douleur physique, de nuire, ou de tuer, la capacité de punir en restreignant la liberté ou en limitant les choix, la capacité de s'accaparer des ressources vitales ou pécuniaires et de les redistribuer à sa guise, la capacité de blesser émotionnellement ou psychologiquement, de faire honte et d'humilier. » Elle admet également qu'il est difficile d'établir une définition de la violence qui soit la même pour tou•te•s et en toute circonstance. Elle fait aussi le tour de ce qui constitue une action « non-violente » et à quel moment il peut être acceptable de laisser parler sa colère et faire preuve d'une certaine violence si ça peut mener à des résultats concrets.
Néanmoins ce sont Gandhi et King qui sont encore et toujours invoqués comme les auteurs de la philosophie de la non-violence, dont les portraits sont brandis dans les manifestations et dont les textes sont cités. Beaucoup de pacifistes se qualifient de gandhiens mais je ne connais personne, y compris parmi les femmes, qui se qualifie de paulienne ou de pankhurstienne ou d'ellabakerienne ou de rosaparksienne. Que nous prenions les hommes pour autorités morales et effacions la contribution des femmes donne une mesure du sexisme intériorisé au sein même du mouvement. (...) Alors que personne à ma connaissance ne fait de la chasteté une condition pour participer à une campagne d'action directe, pour Gandhi elle était indispensable.
L'autrice termine par un chapitre qui répond à la question première du livre : Quel monde voulons-nous ? Voici ce que nous voulons. Cela passe par "la viabilité des systèmes qui entretiennent la vie sur la planète", le respect du "domaine du sacré", le contrôle des communautés sur leurs propres ressources, droits et héritages, la responsabilité des entreprises, le soutien équitable pour tou•te•s, une juste compensation du travail, le droit à la dignité et à la sécurité, la responsabilité collective et la démocratie. Les rôles de l'économie sont définis ainsi : la sécurité, l'abondance, l'équité, l'efficacité, la durabilité, la solidarité. Et si nous voulons être de bon•ne•s allié•e•s : être honnêtes, faire de la place, nous définir autrement, approfondir nos savoirs, demander la permission et reconnaître les dettes, contrecarrer l'oppression, donner en retour, penser aux enfants.
La Police du Langage. Changer notre langage, apprendre de nouvelles manières de dire et de penser les problèmes fat partie de la réponse à donner aux syndromes de la domination. Il y a certains mots qui doivent tout simplement être bannis du vocabulaire des personnes conscientisées, et beaucoup de concepts et d'images doivent être repensées. Mais souvent, dans les groupes, quelqu'un•e semble rôder comme une mante religieuse, se frottant les mains dans l'attente d'une erreur sur laquelle il ou elle pourra se jeter. (...) La Police du Langage peut de manière consciente ou inconsciente essayer de se montrer comme véritablement antiraciste, mais son zèle sape le travail de mise en cause effective de l'oppression. Un groupe dont les membres commencent à ne plus vouloir s'exprimer de peur de commettre une erreur qui heurte la sensibilité devient morne et étouffant. Or, le langage peut être mis en question sur des modes susceptibles d'activer la créativité plutôt que de faire taire.
Ce livre est un bon rappel pour toute personne déjà un peu engagée ou qui souhaite l'être encore plus, encore mieux. Du bon sens, des vérités simples, des prises de conscience, du pragmatisme, des solutions, pas de moralisme, une tentative de rassembler, réfléchir, reprendre le pouvoir ou donner un peu de sa part... Pour celles et ceux qui ne se sentent pas spécialement d'affinité avec le côté "sorcière" mais qui se sentent plus ancré•e•s dans le quotidien pratique, ce livre conviendra parfaitement pour s'initier à la vision de Starhawk.

Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10

par Mrs.Krobb

Quel monde voulons-nous ? de Starhawk
Littérature américaine (traduction et préface par Isabelle Stengers)
Cambourakis, avril 2019
21 euros

lundi 6 mai 2019

"Fille de révolutionnaires" - Laurence Debray

Je n'ai jamais rien compris, ni à leur engagement politique, ni à leur vie dissolue. C'étaient mes parents, a fortiori des personnes intimes, mais à mes yeux incernables. Ils étaient - et restent encore - incompréhensibles. Leurs moteurs - à part celui d'avoir la paix pour lire et écrire - demeurent énigmatiques ; leurs bonheurs, inconnus ; leurs angoisses, pléthoriques et existentielles. Leur point commun : un sens de l'analyse aigu et le sentiment d'être mal aimé. Tout être a ses mystères, bien sûr. Parfois le masque tombe et l'autre devient moins impénétrable. Mais ils ne tenaient pas à être déchiffrés. On parlait d'eux dans les médias, je les voyais à la télé, mais à la maison, ils ne révélaient rien, et expliquaient encore moins. Je m'étais conformée à cet état de fait.
Sur la couverture du livre, on peut voir Laurence Debray assez jeune, avec une arme à la main. On comprend qu'elle a dû être prise lors de son séjour dans un camp pionner communiste à Cuba (séjour "surprise" offert par ses parents sans l'en aviser auparavant, alors qu'elle a dix ans). Laurence Debray est la fille de Régis Debray et d'Elizabeth Burgos, c'est d'ailleurs ce qui la définit ici, dans cette multiple biographie qui retrace l'histoire de ses parents, et aussi un peu de ses grands-parents, mais aussi l'histoire de sa propre vie.
En juin 2014, un jeune et sympathique journaliste me demanda si j'étais bien la fille de l'intellectuel français qu'on accuse d'avoir donné le Che lors de son arrestation en Bolivie. Je le questionnai sur sa source. Wikipédia. Évidemment. (...) À mon retour à Paris, j'interpellai mon père. Ne pouvait-il pas s'expliquer une fois pour toutes sur ce sujet ? Sans belles périphrases, sans métaphores alambiquées, sans références intelligibles uniquement aux bacs +8. Juste les évènements, sobres et détaillés. Le silence n'aide pas à comprendre.
Pour celles et ceux qui, comme moi, n'ont pas honte d'ignorer qui sont ces personnes, ce récit plutôt intime redessine le parcours de ces deux révolutionnaires, des années 60 à nos jours, mais surtout l'emprisonnement et le procès de Regis Debray en 1967. Une importante partie du livre est consacrée à rétablir une certaine vérité sur l'affaire (et à comprendre, pour son autrice, qui sont ses parents, réellement). Ce n'est pas forcément à lire comme un récit historique, mais plus comme une recherche, un approfondissement du passé familial.
Qu'avait donc fait mon père pour provoquer tant de haine chez certains, ou d'intérêt chez d'autres ? En septembre 1966, il s'était consacré à l'étude du terrain le plus propice à l'implantation d'un foyer révolutionnaire au coeur de la cordillère des Andes. Avec comme couverture une étude de sociologie rurale mandatée par un institut de recherche français, il avait arpenté durant deux mois le haut Beni et le Chapare, obtenu malicieusement des cartes militaires, cerné les lieux de repli, et étudié la logistique. Ces régions présentaient l'avantage d'une population dense, de communications faciles entre les villes, et de l'influence du Pérou où un noyau rebelle s'était déjà constitué. Il rentra à la Havane avec deux rapports précis et détaillés, illustrés par des photos, qui furent analysés en haut lieu.
L'autre partie du livre est consacrée à l'enfance de Laurence Debray, prise entre deux parents fortement politisés et actifs dans le monde, qui savent mieux faire la révolution que s'occuper d'un enfant. Bien sûr, elle n'aura pas été seule, ni démunie. C'est presque plus la confrontation entre un milieu très bourgeois, aisé et bien sous tout rapport et le désir d'être toujours au coeur du foyer de la revendication, du changement, de se libérer du confort pour aller aider celles et ceux qui en ont besoin. Une échelle de valeur s'impose alors à l'enfant : suis-je moins importante à leurs yeux que des personnes lointaines ?
Ils avaient hérité de leur milieu de solides règles de conduite qu'ils se faisaient un devoir de transgresser. Le faisaient-ils par dépit ou par mal-être ? Le militant est-il forcément fourbe ou donjuanesque ? La famille faisait partie de ces valeurs à renier, remplacée par le clan, idéologique, solidaire et lyrique. Et ils n'avaient que faire de l'aspiration au bonheur personnel. Comme le père de Karl Marx l'écrit à son fils  « Je me demande si tu seras jamais capable de goûter un bonheur simple, les joies de la famille et de rendre heureux ceux qui t'entourent. » Alors comment élever un enfant lorsqu'on rejette le contrat familial, lorsque les épreuves politiques ont plus fissuré que soudé un couple ?
Globalement, on peut dire que ce texte oppose un idéal communiste et un attrait pour le capitalisme, dans leurs facettes tant sociales qu'économiques et aussi dans une vision toute personnelle. Je me suis sentie un peu distante parce que je ne connaissais pas les personnes en question et je ne me suis pas sentie particulièrement touchée par le récit, mais j'ai aimé en apprendre un peu plus sur un passage de l'histoire qui m'était étranger - tout en restant bien consciente des possibles partis pris. Pour le reste, c'est de l'ordre de l'intime et du familial, presque du règlement de compte et de l'étalage de grands noms, mais c'est un livre qui se lit facilement.

Dans le cadre du Prix des lecteurs Livre de Poche 2019

Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5

par Mrs.Krobb

Fille de révolutionnaires de Laurence Debray
Essai français
Le Livre de Poche, février 2019
7,70 euros

vendredi 29 mars 2019

"Pourquoi les bananes sont-elles courbées ?" - Jean-Baptiste Giraud

Tradition, tradition, quand tu nous tiens ! En Belgique, quand vous commandez au serveur un demi, je peux vous assurer qu'il vous apportera bien un demi-litre de bière ! En France, pour boire un demi-litre de bière, c'est un "distingué", un "baron", un mini-chevalier", une "chope", une "pinte", voire un "sérieux" qu'il faut demander ! Subtile arc-en-ciel lexical. Explications : dans de nombreuses régions, il y a encore une soixantaine d'années, on utilisait "la chopine" comme unité de mesure, qui valait presque un demi-litre, et la chope, qui elle valait la moitié de la chopine, 25 centilitres donc. La chope est donc une demi-chopine, bref un demi. L'expression est restée.
 Pourquoi les aiguilles d'une montre tournent-elles de gauche à droite et pourquoi on écrit dans ce sens également dans notre langue ? Comment l'aspirine vient-elle à bout du mal de tête ? Pourquoi baille-t-on ? À quoi servent les années bissextiles ? Pourquoi une panne d'ordinateur est-elle appelée "bug" ? Pourquoi les cerfs ont-ils des bois ? D'où vient la sensation de "déjà-vu" ? ... Plus de 250 questions qui concernent autant la vie animale que le corps humain, la Terre et la Lune, les expressions couramment utilisées, le fonctionnement scientifique ou mécanique de certaines choses, les unités de mesure, les objets de la vie quotidienne, etc.
Surprise, les dernières études laissent penser que bébé, même s'il ne parle pas encore, comprend et connaît plusieurs centaines de mots dès l'âge de un an. À tel point que l'on déconseille aujourd'hui de parler... bébé ! Arrêtez de doubler les syllabes : cela lui ferait perdre du temps dans son apprentissage de la langue. Certains surdoués n'attendent d'ailleurs pas qu'on leur fournisse un vocabulaire, une syntaxe et une grammaire pour communiquer. Les frères Bogdanov, les présentateurs de l'émission-culte Temps X, mais aussi savants émérites, sont réputés avoir parlé une langue créée de toutes pièces par eux, pour eux, alors qu'ils étaient encore dans leurs berceaux respectifs.
J'aime beaucoup ce genre de livres, parce qu'ils sont toujours utiles, et parce que quelque part, et surtout vers 1 ou 2 heures du matin, juste avant de dormir, j'ai des dizaines de questions existentielles qui me viennent, dont les réponses devraient déjà m'être évidentes, mais qui demeurent des mystères. Alors aujourd'hui c'est plus simple, avec internet, les réponses tombent assez rapidement, de façon concise ou élaborée, au moment même où on se pose la question. Néanmoins, c'est aussi toujours un plaisir de comprendre certaines choses qui ne nous étaient même pas venues à l'esprit.
Ainsi, les tablettes rongo-rongo de l'île de Pâques sont semble-t-il écrites en "boustrophédon", mais inversé ! En gros, on lit la première ligne de la gauche vers la droite, puis on fait tourner la tablette de 180°, on lit également la deuxième ligne de la gauche vers la droite, et ainsi de suite. À noter que, jusqu'ici, la langue utilisée sur les monuments vestiges de l'île est toujours impossible à décrypter, faute de pierre de Rosette pour traduire en autre chose de connu.
 Ce livre répond à plein de questions très diverses, parfois de façon vague (parce que les réponses se sont perdues avec le temps et qu'on se base donc sur des suppositions) et parfois de manière très précise et simplifiée. J'ai parfois eu la sensation de rester sur ma faim, mais globalement j'ai appris énormément de choses, d'autres que je savais déjà mais qui m'ont été rappelées. Un seul reproche, cependant, c'est que je n'ai pas trop accroché à l'humour utilisé ici. Je trouve ça bien d'aborder l'apprentissage de façon ludique et décontractée, et ça fait que le livre est très accessible, mais personnellement j'ai trouvé que c'était prétexte à des remarques parfois un peu bof. En dehors de ça, c'est un bon livre de chevet pour briller un peu plus en société. Merci à Babelio et aux éditions de l'Opportun !
Ray Tomlinson, un ingénieur américain considéré comme le père - ou l'un des pères - des messages électroniques (...) chercha donc une locution permettant d'associer les deux informations et décida d'utiliser le @ ou arobase, qui n'était utilisé dans aucun nom ou mot d'usage courant, mais dont on trouve pourtant la trace dès le Moyen Âge et qui servait à beaucoup de choses jusqu'à tomber en déshérence. Un choix d'autant plus pertinent que le @ se prononçait "at" en anglais, ce qui signifie "chez" !
 Bonus : extraits 1, 2, 3

par Mrs.Krobb

Pourquoi les bananes sont-elles courbées ? de Jean-Baptiste Giraud
Littérature française
L'Opportun, janvier 2019
9,90 euros

lundi 18 mars 2019

"Zéropolis" - Bruce Bégout

Le nul qui compte, le néant du néon. Ville du degré zéro de l'urbanité, de l'architecture et de la culture, ville du degré zéro de la sociabilité, de l'art et de la pensée. Ville quelconque où tout recommencer à zéro, toucher le fond et remonter à la surface, en accumulant des zéros sur un écran. Ville du vacant, du rien et de l'absence qui fait pourtant ville. Ville du trop qui devient sans, de l'excès qui se mue en défaut, de la profusion qui tourne en privation. Atome de ville et ville atomique, contradiction faite ordre, délire architectural et confusion sociale, Las Vegas essaie tant bien que mal de se construire une image intègre, en opposition constante au désert qui la cerne de partout et qui lui rappelle sans cesse sa vacuité originelle.
Welcome to Fabulous Zeropolis Nevada, proclame la couverture. Et déjà elle donne le ton : du néant noir absolu du fond de l'image et qui recouvre le livre, flottent dans le vide des points de lumière, des panneaux à néons, des phares de voitures. Une rangée d'autos et d'immeubles qui s'auto-reflètent. Zéropolis, Las Vegas, ville nouvelle créée à partir de rien, qui ne proclame rien, malgré son fracas terrible qui saute aux yeux et aux oreilles et qui avale tout cru. Bruce Bégout en fait le tour (la ligne)(rapide) en peu de pages, avec une simplicité tout efficace qui contraste avec l’exubérance.
En 1513, sur ses brochures, l'Atomic View Motel garantissait pour sa part une vue imprenable, de n'importe laquelle de ses chambres, sur le phénomène. Aujourd'hui les dangers de l'irradiation nucléaire sont mieux connus, et cet épisode tragique de l'histoire de la ville semble vouloir être passé sous silence (la plupart des spectateurs ne sont d'ailleurs plus là pour en témoigner). Toutefois les effets secondaires de la Bombe se font encore largement sentir. Presque tout, dans la manière d'être la plus habituelle de la ville, rappelle en effet une déflagration : explosion démographique, boom économique, ville champignon, etc. Las Vegas est née pour briller, fuser, éclater. Ville nuclaire mais sans noyau, où tout, des places de parking aux chambres de motel, des casinos aux centres commerciaux, devient fission et effusion, où la technologie la plus moderne le dispute à l'occupation la plus ancienne : le jeu. Gouffre d'énergie, dévoreuse et rieuse, la cité du jeu s'est donc placée sous le double sceau de l'électricité et de l'atome, de l'onde et du choc.
Ce qui ressort en premier, avant tout, c'est l'électricité, la lumière, le son, l'aspect "feu d'artifice" qui fait autant exploser les sensations que le porte-monnaie. Et comme l'électricité, ce que promeut Las Vegas est impalpable : un sentiment, une exaltation, la promesse du vide, de repartir à zéro, d'être hors du monde, de n'avoir rien à faire d'autre que le fun. De toute façon il n'y a rien d'autre à faire : Las Vegas n'a pas d'histoire culturelle ni sociale, elle ne promet que des histoires, des fabulettes, de la poudre aux yeux. Elle vous promet de faire partie de l'histoire, à sa manière, d'une façon totalement inconséquente mais satisfaisante.
Que ce soit des institutions (mariage, baptême, etc.) ou des traditions, Las Vegas se moque de tout. Chaque réalité, elle la tourne en dérision. Sans se soucier de l'histoire, elle broie tout évènement humain dans un chyme électrochimique et parodique qui ne laisse absolument rien intact. Ce faisant, elle révèle la scène primitive de la société : l'impossibilité de croire à la vérité de l'autre. Elle fait d'autrui un parfait inconnu, puisque tout ce qui signale sa présence, la culture et la civilisation, est ici proprement ridiculisé. Pour la première fois l'excès se mue en défaut, et la capitale de l'exagération laisse poindre des moments de déficience totale : indigence culturelle, sociale, esthétique. Sous son hémorragie de lumières et de spectacles en tous genres, elle met au jour une vérité cruelle et pourtant nécessaire à affronter si l'on veut pouvoir continuer à vivre : "tout n'est qu'une immense et grotesque farce".
Telles des enfants, les personnes qui viennent à Las Vegas pour écumer les casinos ont comme l'impression de jouer à la dinette : l'argent est dissimulé, plastique, on est là seulement pour faire comme si, pour s'amuser, sans penser aux conséquences réelles pour soi - et plus globalement, aux conséquences directes de la ville en terme d'écologie / économie. Las Vegas est un parc d'attraction pour adultes, qui brouille tous les codes et les recrache en une bouillasse indigeste pour tous les sens.
Séparé du monde par une pellicule atmosphérique, on assiste en direct à la retraite de toutes choses, au deuil de toute proximité. Cryogénisé vivant, on est l'enfant-bulle sous cellophane qui tente tant bien que mal de retrouver le contact perdu avec la réalité. Il nous semble avancer sur un coussin d'air permanent, nager sans effort dans une ambiance indéfinissable qui annihile toute sensation d'apesanteur et de résistance. Sans corps ni présence, on flotte dans les allées comme un spectre, au front duquel les quelques minuscules gouttes de sueur qui se dessinent timidement se transforment aussitôt en cristaux de glace, nous indiquant par là que notre procès en minéralisation est en marche.
Parlant de parc d'attraction, c'est un thème plutôt familier à Bruce Bégout, puisqu'il a aussi écrit Le ParK. On est donc en terrain déjà conquis. Il n'y a pas grand chose à apprendre de nouveau de son analyse de Las Vegas, et d'ailleurs ça résonne bien avec une de ses phrases d'entrée : « Je ne serais pas très loin de la vérité, me semble-t-il, si, à celui qui, d'aventure, me poserait la question de savoir ce que j'ai appris à Las Vegas, je répondais tout simplement : "rien". Par là, non seulement je voudrais dire que la ville ne ressemble elle-même à rien, pur chaos urbain, mais je signifierais aussi que je n'y ai rien vu que je n'aie déjà su. » Néanmoins, c'est un livre que j'ai réellement apprécié - quand bien même la simple pensée de Las Vegas me donne des frissons de fièvre -, parce que j'aime tout particulièrement l'écriture de Bruce Bégout. Lucide, simple, parfois pragmatique, parfois fantaisiste, cynique - clairement, analytique et joueuse. Après Le Sauvetage qui m'avait quelque peu laissée sur ma faim, j'ai lu avec un vrai plaisir ce livre-ci, seulement parce qu'il arrive à m'entraîner là où je n'ai pas envie d'aller et à me rendre plaisant un voyage que j'aurais détesté.

Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6

par Mrs.Krobb

Zéropolis de Bruce Bégout
Littérature française
Allia, janvier 2002
6,50 euros

mardi 26 février 2019

"Chez soi" - Mona Chollet

Un logement digne de ce nom ne devrait pas représenter un but, une finalité, mais un point de départ - vers des destinations inconnues et imprévisibles. Car il n'est pas seulement un abri : il est aussi un tremplin.
Chez soi, c'est quoi ? C'est d'abord un espace où vivre et assurer ses besoins, un espace pour échapper au monde, un espace pour être dans le monde, un espace où une famille évolue, quelle que soit sa forme, un espace où on peut être soi... Mona Chollet propose une "odyssée de l'espace domestique", en plusieurs étapes, et réussit à couvrir ce sujet assez vaste malgré, souvent, sa petitesse en terme d'espace. Partant de son expérience personnelle, elle couvre le thème de façon globale. Bienvenue chez vous.
« On estime que, dans vingt ans, un habitant de la planète sur trois vivra dans un bidonville ou dans un camp de réfugiés. La réalité, c'est que le monde de demain ne ressemblera pas à Dubaï : il ressemblera plutôt à Lagos, Nigeria. Malgré cela, on continue à former la grande majorité des étudiants en architecture de façon à ce qu'ils sachent construire de ces horribles édifices au milieu du désert, alors qu'on devrait leur apprendre à concevoir des logements adéquats et abordables pour 90% des habitants de cette planète. »
Le premier abord du chez soi, c'est donc d'y être. Dans une société où le travail ne laisse que peu de temps à être chez soi, le logement ne remplit presque plus que des besoins vitaux : manger, dormir, se laver, et surtout, avoir un toit. Mais il n'y a pas que le travail, il y a aussi l'injonction à vivre dans le monde, et donc à sortir, voir du monde, faire des choses, optimiser son temps, s'intéresser au reste du monde... Rester chez soi quand on pourrait être ailleurs est donc souvent mal vu ou dénigré. Pour vivre dans le monde, il faut aussi voyager... Et pour une journaliste, c'est une injonction d'autant plus forte. Quelques extraits qui concernent ce chapitre : 1, 2 et 3.
Geography of Home date de 1999, c'est-à-dire de l'époque où l'usage d'Internet commençait seulement à se répandre dans le grand public. Mais son auteure devine déjà les bouleversements que le numérique va provoquer dans notre relation au savoir. Celui-ci ne réside plus, ou plus seulement, dans des livres concrets et dénombrables tapissant les murs d'une pièce : il se réfugie dans le disque dur des ordinateurs, et ces ordinateurs sont connectés. Vous pouvez bien chasser le monde par la porte : il revient par la fenêtre qui scintille sur votre bureau. Et cela change tout. Dès lors, s'isoler chez soi ne revêt plus du tout la même signification.
Deuxième partie : Internet. Ou le fait d'être totalement dans le monde sans sortir de chez soi. Un chapitre qui me touche particulièrement, puisqu'étant à la fois un peu ermite en ce moment mais aussi très connectée à chaque heure de la journée. C'est une partie qui touche à la fois à la solitude et à l'hyper-connectivité avec l'autre, et qui déconstruit les préjugés que l'on peut avoir sur ce fait. Mona Chollet réfléchit sur l'avant et l'après Internet, sur la façon dont ça a changé nos espaces intérieurs, notre rapport à la culture, aux relations, à l'espace vital, aux informations, mais aussi le besoin d'efficacité, de rapidité, de connaissance, de réponses... Quelques extraits qui concernent ce chapitre : 1, 2, 3, 4.
Une telle situation amène les plus âgés à voler au secours de leurs enfants ou de leurs petits-enfants. En Europe du Sud, région dont les pays talonnent la France en matière d'inégalités entre les générations et où la crise provoque l'envol des taux de chômage, des familles entières emménagent chez les grands-parents, faute de pouvoir encore payer un loyer, ou subsistent grâce à leur pension de retraite, qui, si maigre soit-elle, a encore le mérite d'exister. Se dessine alors un renversement du principe selon lequel les enfants, une fois devenus adultes, sont censés veiller à la sécurité matérielle de leurs parents.
Ensuite, il est question de la façon dont l'économie affecte le logement. Qu'il soit question de devoir habiter en ville ou la campagne, de continuer à vivre chez ses parents ou ses enfants, de devoir passer tout son revenu dans son loyer, de devoir habiter dans "une boîte à chaussures"... Ou qu'il soit question du temps personnel dont on dispose une fois les obligations passées. Bref, quand le chez soi n'est pas une évidence ni un lieu où se sentir réellement bien : extraits 1, 2, 3.
La naissance de la famille moderne au XIXe siècle a marqué l'aboutissement d'un long processus. Dans Caliban et la Sorcière, Federici évoque les chasses aux sorcières qui se déroulèrent aux XVIe et XVIIe siècles, en Europe comme au Nouveau Monde. Elle les replace dans le contexte de l' « accumulation primitive » qui a permis l'essor du capitalisme et pour laquelle ces persécutions ont été aussi importantes, dit-elle, que « la colonisation et l'expropriation de la paysannerie européenne ». Au terme d'un « processus unique d'avilissement social », les femmes, affaiblies, privées de tout pouvoir, ont pu être exclues du travail salarié, assujetties aux hommes et vouées à la procréation. Elles produisaient en effet une ressource qui allaient devenir de plus en plus cruciale : la main-d’œuvre.
Et qu'en est-il de la famille ? Du travail ménager ? Un chapitre féministe qui englobe surtout la charge mentale de la femme, qu'elle soit femme au foyer ou femme active, et qui a le "devoir" de subvenir au besoin de toute la maisonnée. Bref, quand le chez soi représente un travail harassant, parfois en plus d'un autre travail en sus. Et... des solutions potentielles, qui consistent en un logement collectif où se réunissent plusieurs ménages, de personnes célibataires, en couple, avec ou sans enfants, en logement légal ou en squat. Quelques extraits pour ces deux chapitres : 1, 2, 3, 4, 5.
Difficile aussi pour un ingénieur ou un architecte de rivaliser avec le réalisateur de film d'animation Hayao Miyazaki lorsqu'il crée le « château ambulant ». Cet assemblage vivant et hétéroclite, hérissé de pistons et de cheminées, se déplace sur des pattes de poulet dans une débauche de cahots et de fumée ; grâce à une poignée intérieure magique, sa porte peut desservir des lieux aux antipodes les uns des autres. Ce coeur domestique foutraque et poussiéreux transbahuté à travers le vaste monde correspond à un vieux rêve.
Et pour finir, un peu de rêve, d'imaginaire, de grands espaces bien faits, où tout est permis, où chaque chose est bien conçue... Une dernière partie sur l'architecture, celle qui fonde donc le chez soi, une des premières actrices du logement. Une partie qui propose donc à la fois châteaux et palaces, mais aussi solutions concrètes pour le logement de personnes qui en ont un besoin urgent suite à une guerre, une catastrophe, une migration...  Un voyage entre la pensée orientale et la pensée occidentale, entre fiction et réalité, entre désirs et besoins. Quelques extraits concernant cette partie : 1, 2 et 3.
De prime abord, l'usage de matériaux humbles ou naturels peut susciter le scepticisme chez ceux qui n'y sont pas accoutumés. On lui accordera une admiration polie, en le jugeant « poétique », mais sans le prendre au sérieux, quand on ne lui témoignera pas franchement du mépris. (...) Les abris à base de carton de Ban, comme la Paper Log House, créée en 1995 après le séisme de Kobé, ont cependant permis de fournir un toit à des victimes de guerre ou de catastrophe naturelle dans plusieurs pays : Inde, Chine, Rwanda, Italie, Philippines... Ils lui ont valu de devenir conseiller auprès du Haut-Commissariat des Nations unis pour les réfugiés.
C'est un livre que j'ai beaucoup aimé lire, parce qu'il me parle, parce qu'il concerne un sujet d'une grande importance et que Mona Chollet a réussi à englober énormément de thèmes dans la toute petite maison qu'est le livre, et à en parler de manière concrète, poétique, sensible, concernée. Il est évident qu'il y aurait encore beaucoup à dire sur le "chez soi", mais ce livre offre déjà une réflexion bien approfondie, claire, et construite. Un livre que l'on apprécie d'autant plus car il nous fait apprécier le simple bonheur d'avoir un moment pour soi, pour lire, découvrir, se poser sans contrainte. Bref, quand habiter est un acte politique, social, parfois révolutionnaire, mais surtout un droit, un besoin, une question de premier ordre en tout temps. Beaucoup d'évidences et de choses qui devraient tomber sous le sens, et pour lesquelles, pourtant, on doit toujours se battre, car même cette chose fondamentale n'est jamais acquise. Voilà un bon préambule pour moi, avant de me plonger dans Beauté fatale et Sorcières tout bientôt.

par Mrs.Krobb

Chez soi : Une odyssée de l'espace domestique de Mona Chollet
Littérature française
La Découverte, octobre 2016
11 euros