lundi 19 mars 2018

"La révolution antispéciste" - Yves Bonnardel, Thomas Lepeltier, Pierre Sigler

Les Français aiment les révolutions. Il y a celle de 1789, la grande ; celle, bizarre et manquée, menée par les frondeurs à la mort de Louis XIII. Il y a celles qui jalonnent le XIXe siècle ; il y a la Commune. Il y a peut-être Mai-68. Il y a aussi la Révolution nationale, de triste mémoire. Il y a encore et toujours celle que promettent les tenants de l'anti-capitalisme aux banquiers de ce monde, aux capitaines d'industrie, à l'internationale financière. Nous nous sommes inspirés en France et nous inspirons encore, pour faire ou rêver les nôtres, des révolutions américaine ou haïtienne, cubaine ou russe. Celle dont il est question dans ce livre, la révolution antispéciste, trouve sa source dans les thèses défendues dans Animal Liberation (Peter Singer, La Libération animale, 1975), un livre écrit par un philosophe australien formé à Oxford. Elle n'a eu lieu nulle part encore. Mais depuis quelques années, on l'évoque de plus en plus sérieusement. On l'appelle de ses voeux, on la réclame, on l'espère. On la prépare aussi. Les contours d'une société dans laquelle l'exploitation des animaux aurait disparu commencent à se dessiner, de moins en moins timidement. Pour bien des raisons et au premier chef parce qu'elle est, dans ses moyens et sa finalité, non violente, cette révolution, si elle advenait, serait bien différente de toutes les autres. Elle n'en serait pas moins considérable : il s'agirait même d'une rupture anthropologique tout à fait prodigieuse dans l'Histoire.
La question animale fait de plus en plus parler d'elle, sans être non plus tout à fait placée en haut des priorités, et on peut dire que globalement, les consciences (surtout occidentales, par rapport à d'autres qui ont déjà plus le souci animal ?) s'éveillent enfin. Je me rappelle qu'à la cantine, quand j'étais petite, c'était un affront, un outrage et un blasphème que d'oser dire que je ne voulais pas manger la viande imposée - j'y étais d'ailleurs forcée, en face d'une surveillante au besoin, lorsque mes ruses étaient trop flagrantes. Aujourd'hui, est-ce que ce serait pareil ? Peut-être. Au fond, l'idée que l'homme est un carnivore a la dent dure. Personnellement, j'ai grandi presque sans manger de viande, et je suis fière d'appartenir à une toute petite lignée familiale de végétariens.
On peut néanmoins constater une évolution notable des consciences. Il y a quelques années encore, il était en effet mal vu de dire que l'on refusait la viande pour ne pas cautionner la mise à mort d'animaux. Les végétariens et végétaliens, qui l'étaient ainsi pour des raisons éthiques, se voyaient moqués et méprisés. Passait encore que l'on s'abstienne de consommer des produits d'origine animale pour des raisons de santé et environnementale, mais le faire pour les animaux était vu, au mieux comme de la sensiblerie déplacée, au pire comme une sorte de blasphème, un crise de lèse-humanité.
Il y a de ça peut-être dix ans, j'avais participé à la distribution de tracts sur la cause animale visant à informer sur les méfaits et la dangerosité de traiter les animaux aussi mal (que ce soit pour la consommation, l'habillement, la recherche, la chasse pour le plaisir, etc.), et ça m'aura encore plus sensibilisée. Mais de fait, malgré une propension à être profondément compatissante et bienveillante envers les animaux, on ne peut pas dire que je sois tout à fait antispéciste, dans le sens où je ne me sens pas aussi radicale que les auteur•e•s de ce livre, bien que souvent dans une perspective auto-culpabilisante si je découvre que mes comportements font du mal à un être sensible (peut-être même aux animaux plus qu'aux humains, d'ailleurs). Pour en revenir au but du livre, est-il de faire culpabiliser ceux qui ne sont pas antispécistes ? Non. C'est un livre très complet qui tente d'expliquer, de définir et d'argumenter le plus possible, de façon juste, objective, raisonnée et éthique, ce qu'est l'antispécisme et pourquoi il est si important et tout ce qu'il englobe comme perspectives.
L'antispécisme est donc l'idée selon laquelle l'espèce n'est pas un critère pertinent de considération morale. Il faut prendre en compte l'intérêt (ou : les droits) des individus quelle que soit leur espèce. Par exemple, un poisson, une poule, un cochon et une vache, pour se limite aux animaux les plus consommés, ont un intérêt à ne pas souffrir et à ne pas se faire tuer. Leur bien-être et leur vie leur importent. Aussi faut-il essayer, dans la mesure du possible, de ne pas aller à l'encontre de cet intérêt. Pour cette raison, un antispéciste s'oppose à leur capture, à leur enfermement, à leur mutilation et à leur mise à mort, que ce soit dans les mers et rivières ou dans les élevages et abattoirs. Cela ne veut pas dire qu'il voudrait donner des droits équivalents aux animaux qui ont des intérêts, c'est-à-dire à ceux qui sont sentients. De fait, un cochon n'aurait que faire du droit au mariage. Ne sachant pas en user, il n'est pas dans son intérêt qu'on le lui accorde. Ainsi l'antispécisme n'implique pas une égalité de traitement de tous les animaux puisque cela n'aurait aucun sens, mais une égalité de considération.
Donc, qu'est-ce que le spécisme et qu'est son antagonisme ? Il s'agit ici de parler avant tout du règne animal en comparaison avec l'espèce humaine (qui fait partie du règne animal, donc), et de comprendre en quoi le terme d'espèce doit disparaître, surtout si, comme le terme de race dans un cadre humain, il doit signifier un jugement de valeur, une hiérarchisation entre ses représentants. Ce ne sont pas des concepts très anciens, en soi, et tout comme pour les personnes humaines qui ont vu leurs droits progresser petit à petit par rapport à un système de valeur, de nature, de race, de sexe et de classe, les animaux non humains commencent seulement à attirer un tout petit peu de respect, de sympathie et d'empathie.
Les Cahiers antispécistes ont d'emblée mis l'accent sur la question de l'élevage et de la pêche. Jusqu'alors, le milieu de la protection animale se focalisait sur l'expérimentation animale, la corrida ou la chasse, et refusait obstinément d'aborder la question de la viande. Quant aux végétariens, ils n'osaient bien souvent dire qu'ils l'étaient pour les animaux et se cachaient fréquemment derrière des arguments de santé ou des considérations mystiques. Les fondateurs des Cahiers ont également développé une critique poussée de l'idée de Nature et de l'humanisme (entendu comme suprématisme humain et non comme la défense des droits humains). Pour eux, ces idéologies, fondées sur une métaphysique essentialiste, servent en effet de justification aux pratiques spécistes. Implicitement, ces approches sous-entendent qu'il y a comme un ordre naturel avec, d'un côté, l'humanité et, de l'autre, le reste du monde.
En quelques textes, souvent issus de ces fameux Cahiers antispécistes, ou encore des inédits, les nombreux•ses auteur•e•s tentent de définir les critères, l'éthique, le sens philosophique ou encore scientifique de l'antispécisme, et vont pour cela définir ce qui différencie en soi la capacité à ressentir, le droit à vivre et la fausse perception de supériorité entre les animaux humains et non humains. De façon tantôt très accessible et simple, tantôt plus poussée et extrêmement rigoureuse, nous avons donc le loisir de faire le tour de la question et de se laisser convaincre ou non - à savoir : abandonner les idées scientifiquement, biologiquement et éthiquement fausses ou non.
L'outil était « le propre de l'Homme », jusqu'à la découverte d'un oiseau qui en utilise aussi. Comme il possédait le propre de l'Homme, on a déclaré que la vie de cet oiseau était sacrée comme celle d'un humain. Je plaisante ! On aura compris. En mangeant l'oiseau, on a dit : seuls les humains fabriquent des outils. Mais certains chimpanzés en fabriquent aussi, et ce filon tombe à l'eau. Autre filon : le langage. On a dit que les animaux n'avaient pas de langage mais, comme les chiens savent hurler, on a précisé : langage articulé. Depuis, on a appris à certains singes le langage gestuel des sourds-muets humains, syntaxe comprise (ils sont moins doués que nous, mais le principe y est), et on a abandonné aussi ce filon-là. De toute façon, comment l'absence de langage justifie le massacre ? On m'a expliqué que si un être ne peut pas dire qu'il souffre, on ne peut pas le savoir. Pourtant, tous les mammifères montrent les mêmes signes de souffrance que les humains ; ce serait étonnant que des phénomènes aussi semblables n'aient pas la même cause. Peu de sciences seraient possibles si l'on exigeait que leur objet soit doué de parole.
Comme dans tout « mouvement », il y a l'idée de base, et puis les extrêmes, et les choses plus ou moins acquises, assimilées. Dans ce livre, il y a clairement une volonté de bousculer les choses, ce qui fait que la personne qui le lira devra sûrement remettre pas mal de choses en question, accepter - quand c'est le cas - sa façon de penser et d'agir spéciste (comme il peut être désagréable de se rendre compte qu'on agit avec les autres personnes de façon involontairement raciste ou sexiste ou validiste). Peut-être même qu'il est difficile d'être en accord avec tout ce qui est dit ou qu'il y aura des "oui mais". Cependant, je trouve que la question est bien abordée, dans tout ce qu'elle peut comporter de vaste, et que les idées ont le mérite d'être claires, en accord avec l'éthique et parfois même audacieuses dans leur aspect révolutionnaire.
L'écologie, si elle tient à prendre pour référence la défense de la nature, d'une nature qui de quelque façon exprimerait une volonté indépendante, qui s'autorégulerait, est vouée à la disparition, par la disparition de son objet même. Ce qu'on appelle nature est déjà en grande partie et sera bientôt totalement artificiel, façonné et contrôlé par les êtres humains. Il en sera bientôt ainsi y compris de nos propres gènes, même si nous décidons de ne pas les modifier ; car dès lors que nous avons le pouvoir de les modifier, si nous ne le faisons pas, c'est encore par notre volonté qu'ils demeurent inchangés. Il en sera ainsi de toutes les espèces, animales ou végétales, qui subsisteront parce que nous aurons décidé de les préserver.
La question de la Nature est aussi bien abordée, dans sa définition même, dans sa sacralité puis sa désacralisation la plus totale, en passant par l'écologie, l'essence des êtres et des espèces, la prédation et bien sûr la sensibilité des plantes. Et donc, bien sûr, arrive en ligne de mire la responsabilité de l'humanité par rapport aux autres règnes animaux, végétaux, minéraux, et s'il est éthiquement mieux de laisser la Nature comme elle est, et donc de laisser le champ libre aussi à l'extinction, qui est en soi naturelle, ou d'intervenir pour améliorer le sort de tous ses représentants. Vaste programme, donc, qui suppose effectivement une révolution de grande envergure.
Ce qui est naturel est bien, répète-t-on. La Nature est un ordre, harmonieux, où toute chose est à sa place, qu'il ne faut pas déranger. Elle inspire un sentiment religieux de respect, au sens d'adoration et de crainte (comme de soumission devant tout ce qui nous paraît puissant et dangereux). Pourtant, si la nature désigne tout ce qui existe, alors rien ne peut être contre-nature. En revanche, si la nature désigne une partie de ce qui existe, alors il n'y a de sens à parler de « contre-nature » que si l'on suppose que cette nature non seulement existe, mais qu'elle est le siège d'une finalité. Or, rien ne soutient ce point de vue. (...)
En pratique, l'attitude est opportunément ambiguë : tantôt les humains dénoncent avec indignation ce qu'ils jugent contre-nature, tantôt ils célèbrent les conquêtes qui ont permis à l'humanité d'échapper aux rigueurs de sa condition primitive. Personne ne souhaite vraiment que nous imitions la nature en tout point, mais personne ne renonce pour autant volontiers à l'idée que la Nature doit nous servir d'exemple ou de modèle. Les considérations sur ce qui est contre-nature et ce qui est naturel (équivalent à : normal, sain, bon...) viennent trop souvent court-circuiter la réflexion sur ce qu'il est bon ou mauvais de faire, sur ce qui est souhaitable et pourquoi, en fonction de quels critères.
Et pour finir, bien sûr, on notera l'insistance à montrer que les humains entre eux se traitent déjà avec une échelle de valeur, de façon parfois « inhumaine », et qu'il est difficile de penser qu'un jour ils seront à même de traiter ceux qu'ils jugent d'une espèce encore inférieure de façon plus juste et décente. Le sujet de l'humanité (comme espèce et comme « honneur ») est assez abouti, que ce soit en début ou fin de livre, et montre que nous avons dans tous les cas de gros efforts à faire pour commencer à devenir des êtres non seulement sensibles mais aussi responsables, à la hauteur de ce qu'on aime à montrer comme des progrès vertigineux, une technologie de pointe, une supériorité en intelligence et en sentiments, en philosophie, en justice, en éthique et en respectabilité.
Statistiquement, plus une personne est fortement sexiste, plus elle sera fortement raciste et spéciste, et réciproquement. Inversement, moins une personne est spéciste, moins elle risque d'être raciste ou sexiste. De leur côté, Kimberly Costello, Gordon Hodson, Kristof Dhont et Cara MacInnis ont montré, à travers un certain nombre de travaux de psychologie sociale, que plus la distinction humain/animal est affirmée, plus la tendance à la « déshumanisation » ou « animalisation » de groupes humains marginalisés est importante. À l'inverse, plus les personnes perçoivent les animaux comme proches des humains, plus elles sont accueillantes envers ces « autres » humains.
Cette « convergence des oppressions » pointe vers la figure emblématique du dominant, dans laquelle « homme » et « humain » (mais également « adulte » ou « blanc ») ont tendance à se fondre en une seule identité à facettes multiples. De nombreux commentateurs ont ainsi noté que la figure du sujet souverain de la Modernité, la figure de l'humain rationnel et maître de lui-même, qui correspond à celle de l'homme (mâle) blanc adulte, se définit de façon très similaire à l'encontre de l'animalité, de la féminité, de l'enfance...
Pour finir, je remercie Babelio ainsi que les éditions Puf pour leur confiance.

Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13

par Mrs.Krobb

La révolution antispéciste sous la direction de Yves Bonnardel, Thomas Lepeltier, Pierre Sigler
Essai français
Puf, février 2018
17 euros

Aucun commentaire:

Publier un commentaire