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jeudi 23 avril 2020

"Aubépine, t.1 : Le Génie Saligaud" - Karensac & Thom Pico

Aubépine déménage avec ses parents dans une maison située à la montagne, car sa mère, ornithologue, est la seule qui peut aider à contrer le fléau de la migration des oiseaux. Ces oiseaux, dérangés par la construction d'un barrage dans les montagnes et empêchés de vivre et se reproduire correctement, sont devenus furieux et ont commencé à ravager les environs, si bien que les habitants doivent se barricader. Dégoûtée de se retrouver dans ce lieu perdu loin de ses amis, Aubépine finit par rencontrer une bergère mystérieuse qui lui fait don d'un chien-moutonneux, et par réveiller par mégarde un étrange génie-grenouille qui mérite bien son nom.

Sur fond de réflexion écologique et de rébellion contre les parents, on a ici une histoire qui ne manque pas d'humour, de douceur et de bon air frais. Il y a un côté assez fantastique avec la grand-mère sans âge qui garde des créatures chimériques et qui protège la montagne, les monstres qui habitent les maisons quand on n'y est pas... et un génie pernicieux qui trouve toujours les failles dans les vœux qu'on lui adresse. Enfin, c'est quand même très chouette de pouvoir parler avec son animal de compagnie ?



Le scénario est plutôt original, on oscille entre futurisme (avec les oiseaux-robots), modernisme (jeux vidéos "qui prennent toute la bande passante"), et un aspect un peu mythique, mais globalement on sort du temps pour effacer la réalité autour de nous et plonger dans les montagnes avec Aubépine et Pelade. J'apprécie beaucoup les dessins de Karensac, qui a également illustrée une bande dessinée chroniquée ici : La Soutenable Légèreté de l'Être.


L'ouvrage se lit assez vite - en cent pages colorées qui vous feront regretter d'être enfermé'e's chez vous -, et les personnages sont très attachants, ça donne très envie de lire la suite de la série, qui se décline en quatre tomes... pour les quatre saisons ! Le dernier tome est déjà sorti au mois de février de cette année. Vous pouvez également retrouver un calendrier perpétuel Aubépine sur le site de l'éditeur.

par Mrs.Krobb

Aubépine, t.1 : Le Génie Saligaud de Karensac & Thom Pico
Bande dessinée française
Dupuis, avril 2018
9,90 euros

mercredi 1 avril 2020

"Eugène" - Quentin Vijoux

L'histoire commence un jour où Eugène se fait arrêter par un monsieur dans la rue qui demande à voir ses mains - pas pour lui lire l'avenir - et, satisfait, lui propose un boulot. Eugène accepte de se rendre loin de chez lui pour livrer de mystérieux colis dont il ne connaît pas le contenu, au péril de sa vie. Il sera accompagné d'un autre porteur de colis - mystérieux aussi, limite un peu espion - et d'une femme - mystérieuse tout pareil, qui veut se marier avec lui, qui est déjà marié. L'intrigue monte en crescendo, et vous feriez mieux de vous accrocher à vos membres.

Eugène est le genre de bande dessinée qui semble droit sortie d'un rêve : les choses commencent de façon banale, et des éléments de plus en plus étranges se rajoutent, jusqu'à ce que l'ensemble donne l'impression de marcher sur la tête. Le personnage principal ne se pose jamais de question : il accepte de travailler pour un inconnu qui ne lui explique pas sa mission, il s'embarque très très loin, avec d'autres inconnus, et ça finit avec des personnages dignes du Sans-Visage dans le dessin animé Le Voyage de Chihiro. Je n'en dis pas plus.



La singularité et l'obscur se mélangent à la simplicité du dessin, ce qui accentue d'autant plus les contrastes. Tandis que le dénouement devient de plus en plus étouffant (mais aussi cocasse), le trait de Quentin Vijoux va à l'essentiel : dessin au trait noir fin, avec parfois quelques éléments noirs, notamment des tunnels secrets et des personnages effrayants. Ça se lit vite, ça reste en tête comme un rêve-cauchemar labyrinthique qu'on n'arrive pas à oublier, duquel on doit se débattre pour revenir à soi, c'est aussi drôle que c'est intrigant, c'est totalement absurdorganique. On est comme Eugène, on se laisse porter, on ne se pose pas trop de questions - parce que les réponses risquent d'amener encore plus de questions - et on se retrouve à vivre l'expérience la plus intense sans verser jamais trop dans le trash ou le gore, avec un air presque même contemplatif. Bref, c'est tout ce que j'aime.



Bonus : interview de l'auteur sur le site de l'éditeur

par Mrs.Krobb

Eugène de Quentin Vijoux
Bande dessinée française
Michel Lagarde, janvier 2013
16 euros

jeudi 26 mars 2020

"C'est comme ça que je disparais" - Mirion Malle

"Hm. La première fois où j'ai eu le goût de mourir, j'avais genre euh 12 ans ? Mais ça compte pas, ça compte pas celle-là."

Cette bande dessinée raconte la dépression à travers le portrait de Clara, une jeune femme qui travaille dans une maison d'édition et dont le projet est de publier tout bientôt un recueil de poésies inspirées de sa dernière rupture en date. Le récit commence directement dans le vif du sujet, à travers une séance avec sa psy, où elle raconte son goût de mourir, avec l'air très détaché, comme si ça n'était pas si important, avec une psy qui semble sans empathie, qui l'enferme encore plus dans son isolement. Au début, Clara s'accroche et continue de s'entourer, de voir ses amies, et on la voit même s'occuper beaucoup des autres, les aider à surmonter leurs problèmes quand elle-même se voit couler petit à petit. Au fil du temps, la situation devient de plus en plus compliquée, et on voit Clara faire sa descente dans son enfer personnel, ne pas réussir à se concentrer sur son projet, refuser toute sortie, toute présence, jusqu'à finir par toucher le fond et trouver la cause de sa dépression.
"Tu vois... j'avais peur de creuser sous le vide parce que, quand ça explose, il y a tout ça, la rage, la colère, la détresse, l'impuissance... parce que c'est INJUSTE. C'est trop injuste. C'est insupportable. Et puis, dessous... j'ai de la peine... J'ai vraiment beaucoup de peine. J'aurais aimé... j'aurais tellement aimé profiter de ma vie. Profiter de ma vingtaine. Finir mon adolescence doucement. J'aurais voulu avoir ce droit-là."

Le récit s'attarde beaucoup sur la réaction de l'entourage face à la dépression et aux crises d'angoisse, sur la difficulté de s'ouvrir, par peur de ne pas réussir à expliquer, par peur de voir la peur de l'autre, par lassitude de recevoir des conseils inappropriés ou de ne pas être entendue. On y voit la difficulté de trouver un suivi psychologique adéquat, que ce soit à cause du coût financier ou parce qu'il est compliqué de trouver la personne idéale pour nous accompagner. Et puis il y a l'impunité, de ceux qui nous ont fait du mal, qui s'en sortiront toujours, un sujet très présent dans l'oeuvre de Mirion Malle, qui fait echo à la mouvance #MeToo ; il y a la blessure affective de Clara, qui se cache derrière la rupture dont il est question au début, cette rupture qui finalement paraît si peu insurmontable, par rapport à cette sensation d'avoir été souillée à vie, qu'elle exprime ainsi : "c'est moi la victime, mais c'est moi qui suis punie ?" 
"Je suis vide, je ne ressens rien, juste du vide. Avoir le coeur brisé me manque. Être triste me manque. En ce moment, tout est juste trop vide et trop plein en même temps."
Dans la bande dessinée, on alterne entre les pages pleines de dialogues, avec une forte présence féminine, des élans de solidarité, un besoin de perdre son vide dans le trop plein, l'omniprésence des réseaux sociaux, du téléphone et du web pour les personnes qui ont du mal à faire du lien "en réel". Et puis il y a ces pages où la solitude suinte, où l'on ressent à la fois tout d'un coup un grand vide comme un trou noir qui aspire le trop plein d'émotions, sur lesquelles on n'arrive pas forcément à mettre de mots mais qui s'expriment en grand fracas.
Je suis déjà absente
De mon corps, de ma tête
J'ai les yeux mi-clos qui ne s'ouvrent plus
Je pleure comme un ruisseau qui doit forcément couleur.
Je suis
Une petite coquille dure
Qui se brise doucement
Ce qui était à l'intérieur a disparu
C'est le premier livre de Mirion Malle que je lis, mais ça fait longtemps que je suis son travail sur son blog Commando Culotte, où vous pouvez d'ailleurs retrouver un extrait de C'est comme ça que je disparais. J'y ai retrouvé une forme d'intimité, qui fait echo aux blogs et aux journaux intimes, une grande sensibilité, un besoin d'extérioriser, de parler des choses qui ne sont pas toujours faciles à exprimer à son entourage ; il y a aussi, outre l'aspect très important de la santé mentale, l'aspect féministe, le besoin de sororité, et tout plein de petites références culturelles qu'on a déjà beaucoup vues sur son blog et qui sont recensées à la fin du livre : un travail "beaucoup inspiré du travail d'Éric Rohmer et d'Agnès Varda".

par Mrs.Krobb

C'est comme ça que je disparais de Mirion Malle
Bande dessinée franco-canadienne
La Ville Brûle, janvier 2020
19 euros

mardi 17 mars 2020

"Alma" - Tarmasz

"Chaque jour, l'oiseau Amun tient le Monde dans son bec.
Chaque nuit, le dragon Htara le relaie.
Ils n'ont chacun qu'un seul oeil, pour ne pas se laisser distraire."

Après Voyage en République de Crabe, qui nous faisait voyager dans une nouvelle contrée mystérieuse-mais-pas-si-fantasticogéniale-finalement, dans un super bel ouvrage noir et jaune/doré, voici Alma, un recueil de plusieurs récits en noir et rouge cette fois (avec toujours un peu de doré en couverture), dans un monde encore plus sombre, au pays des sorcières - de LA sorcière, dont le nom change selon le mythe qui l'entoure. Onze "histoires et légendes", dans les déserts, les grottes, les villages, autour d'un feu ou près d'un puits, dans lesquelles la mort rôde toujours.


 
"Au début, le monde était partagé en trois.
Les côtes pour les Hommes et les Bêtes,
La mer profonde pour les génies et les monstres,
Et le grand désert pour les démons et les spectres.

Avec le temps, les génies sont sortis de l'eau,
Les humains ont marché sur le désert,
Et les démons sont entrés dans les villes.
Alors il y a eu la guerre.
Et puis le monde a trouvé un équilibre différent."



Des récits de création de l'Univers, de rumeurs et ragots, de créatures mythiques, de vengeance et de cruauté, de cadeaux maudits, de démons et de sphynx, de mangeurs d'enfants, de vieilles dames protectrices, de squelettes dans le placard, de sages-femmes, de fléaux... On est loin des contes pour enfants, le genre d'histoires qu'on se raconte pour se faire peur mais qui sont aussi des histoires de puissance, de pouvoir, et de femmes fortes qui tiennent le monde dans le creux de leur main.


"Une nuit où le dragon Htara avait détourné le regard,
Une goutte de pluie est tombée sur le sol des enfers de Malbaz,
Un désert de craie et de sel où il ne pleut jamais."
 

Dans sa belle allure de livres de contes, à la couverture cartonnée, ornée de motifs étranges et dorés, avec son dos tissé et son rouge sang, Alma ressemble à un grimoire de magicienne - ce qui est fort à propos. Nous sommes de nouveau dans un monde créé de toutes pièces, qui semble pourtant très familier, un monde fragmenté en petites pièces de puzzle aux contours flous, qui nous perd de loin en loin et nous entraîne dans un univers mouvant, métamorphique, avec une cosmologie, une mythologie et un folklore qui emprunte beaucoup à ceux que l'on connaît déjà, et qui célèbre la figure de la sorcière - à la fois grand-mère et démon, prêtresse et dangereuse, inconnue et familière. Un livre qu'on dirait peint avec le sang de nos ennemis, ou celui des premières règles.


"De cette goutte est venu au monde un esprit redoutable.
À cet esprit, on donna un nom,
Clé de pouvoir,
Qui demeure secret.

Les humains, eux, la nommèrent Mala Dena."

par Mrs.Krobb

Alma - 11 Histoires et légendes de Tarmasz
Bande-dessinée belge
Même pas mal, octobre 2019
23 euros

mardi 21 janvier 2020

"La fille dans l'écran" - Lou Lubie & Manon Desveaux

Coline est une jeune fille déscolarisée qui décide de faire de l'illustration son métier - d'ailleurs, devant l'ultimatum de ses parents, elle n'a pas trop le choix : il faut qu'elle concrétise son projet ou qu'elle reprenne les études. Mais Coline a déjà dû quitter l'école et la ville à cause de ses angoisses, il est hors de question que ça n'aboutisse pas. En cherchant des références pour son livre illustré, elle fait la découverte du travail photographique de Marley, basée à Montréal. À partir de là, une vraie relation se crée, jusqu'à leur rencontre prochaine...

La bande-dessinée se divise en deux parties sur chaque double page : Coline à gauche, Marley à droite / Coline en noir et blanc, Marley en couleurs. Beaucoup de contrastes assez saisissants entre les deux personnages, qui vont pourtant entretenir un lien très fort, dès le début, jusqu'à la fin. Marley aspire au calme de Coline, qui rêve elle de pouvoir être aussi indépendante que Marley. Et surtout : chacune n'a de cesse d'encourager l'autre dans ses passions, ses aspirations. Tant et si bien que Marley remet également toute sa vie en question : son couple, sa carrière, sa vie dans un pays étranger...


Ce sont de belles tranches de vie, très ancrées dans le quotidien, qui me parlent énormément forcément puisqu'ayant déjà vécu plusieurs relations - amicales et amoureuses - à distance. Cette joie de trouver des personnes qui font vibrer, l'envie de se couper du reste du monde pour s'y consacrer, la joie d'avoir des conversations qui ont du sens. On voit aussi dans la bande dessinée le côté parfois un peu idéaliste des relations à distance, le fait d'imaginer l'autre très différemment, parfois des quiproquos très drôles... Mais aussi, et surtout ! Comme c'est clairement montré sur la couverture : il s'agit d'une relation amicale qui va bientôt se transformer en relation amoureuse, et cette BD en parle d'une belle façon, avec une très chouette fin.


Je trouve ça vraiment génial d'avoir eu deux points de vue (pour une histoire qui se joue à deux !), parce que même si ça peut arriver dans les romans c'est plus rare de le voir en bande dessinée. Et ici ça a d'autant plus de sens que les deux autrices/illustratrices vivent à distance et se sont rencontrées sur le Forum Dessiné lancé par Lou Lubie. Une belle réussite, donc, tout en symétrie, en douceur, en émotions et en bouleversements.



Bonus : j'ai découvert cette BD grâce à Lizzy Brynn (qui a écrit un livre dont je vous ai déjà parlé qui relate aussi d'une jolie romance entre filles, et qui a également une chaîne Youtube)

par Mrs.Krobb

La fille dans l'écran de Manon Desveaux et Lou Lubie
Bande dessinée franco-canadienne
Marabulles, janvier 2019
17,95 euros

mardi 17 décembre 2019

"Tout va bien" - Charlie Genmor

"Tout va bien", parce qu'il faut sauver les apparences. Mais la vérité, c'est qu'autour d'Ellie, tout ne va pas très bien. À commencer par elle, qui se retrouve à 20 ans à se questionner sur son manque de relation amoureuse, sur son manque d'attirance, et qui accepte de sortir avec Archimède, pour essayer. Mais c'est sans compter les crises de panique à chaque contact physique un peu poussé. Sans compter la dépression chronique, qui la touche autant que son compagnon. Sans compter sa famille, avec ses parents séparés qui peinent à comprendre leurs enfants, sa sœur trisomique perçue comme une anomalie par la société, son frère souvent en proie à la colère, qui ne va plus en cours. Sans compter sa meilleure amie Holly, qui vit assez mal ses propres ruptures, l'éloignement d'Ellie...

Dans ce récit autobiographique, Charlie livre des tranches de vie de façon sincère, ouverte, des réflexions sur l'identité, l'intime, la famille, l'amitié et l'amour. Mais comment réussir à aimer et à s'aimer soi-même quand on porte un secret lourd impossible à s'avouer ? Grâce à la douceur, la patience, l'écoute, que lui apportera Archimède, qui d'ailleurs demande toujours son consentement avant tout chose. Ellie se posera également quelques questions à propos de son genre (on pourra en voir l'issue à la fin de l'histoire) et de sa possible asexualité. La sexualité et l'orientation sexuelle sont aussi abordées, de façon très limpide, de même que la solitude.


Outre les sujets abordés qui m'ont beaucoup touchée, j'aimerais également parler du dessin et de la mise en page. Premièrement : tout est en nuance de bleu ! En dehors du fait que j'adore cette couleur, je trouve que ça retranscrit bien ce qu'on voit sur l'image de couverture : l'impression d'être sous l'eau, hors du monde, de se noyer un peu (mais de garder les yeux levés vers le ciel : tout va bien se passer). Je trouve le dessin de Charlie Genmor très expressif, on perçoit vite les émotions des personnages, même dans les non-dits (et je dis ça même alors que parfois j'ai du mal à déchiffrer les gens). Il y a parfois des jeux de nuance, de lumière ou d'ombre, de traitement, qui permettent d'aller encore plus loin dans le ressenti.

C'est toujours compliqué de juger de l'histoire quand il s'agit d'un récit autobiographique, mais pour le coup je trouve que c'est une histoire qui peut apporter beaucoup, à plein de gens. J'ai trouvé dans cette bande dessiné des personnes qui me ressemblent, j'ai trouvé des questionnements très pertinents, et surtout une sensibilité qui me touche particulièrement. Autant dire que j'ai tout lu d'une traite et que je suis passée par une palette très variée de sentiments. Et, je vous rassure, si tout ne va PAS bien, on a droit à la plus chouette des fins, et surtout il y a énormément de bienveillance là-dedans, malgré toutes les difficultés. Par ailleurs, je ne peux que vous conseiller de suivre le travail de Charlie, Holly et Bande de Déchets sur Instagram !



Bonus : vous pouvez lire quelques pages sur le blog de Bande de Déchets

par Mrs.Krobb

Tout va bien de Charlie Genmor
Bande dessinée française
Delcourt, mars 2019
18,95 euros

lundi 29 avril 2019

"Vers la ville" - Tom Gauld


Je ne vous présente plus Tom Gauld, étant donné que j'ai déjà parlé précédemment de Vous êtes tous jaloux de mon Jetpack et En cuisine avec Kafka. Avec Vers la ville, nous quittons le monde des courts strips à gags immédiats pour suivre sur 60 pages l'aventure de deux personnages qui quittent le no man's land pour se diriger, lentement mais sûrement, vers la ville (comme vous l'auriez peut-être deviné).


Le livre s'ouvre sur un carré noir et se referme sur un carré jaune, et entre deux : tromper l'ennui, découvrir ses rêves, s'entraider, et marcher marcher marcher. Sac à dos et brouette, détermination et rêverie, les deux héros gravissent collines et serpentent routes pour trouver la ville - ville dont personne n'est jamais revenu, ville hypothétique, prometteuse et lointaine.

Mais pas si vite, encore, puisque, comme le dit l'adage : l'important, ce n'est pas la destination mais le voyage. D'ailleurs, de la destination, on n'est pas vraiment sûr•e•s, si ce n'est que toutes les routes mènent en ville ?



Une histoire simple dans un style simple, mais pas simpliste non plus, puisque Tom Gauld sait parfaitement y faire en terme de découpage, contrastes, respiration, pics et vallées, et chaque page, chaque case est soignée - il faut dire que ce récit était publié à la base à un rythme hebdomadaire dans le Time Out London.

Il ne s'agit pas d'une aventure épique, mais d'une avancée presque aussi banale que les départs en vacances, et c'est peut-être ça qui fait si bien "tilt" : point de réflexion philosophiques sur le voyage, la traversée, le changement, mais un réalisme presque absurde. Et c'est d'ailleurs pour ça que je n'userai pas de longues phrases ou de grands mots et vous laisse tout le plaisir de faire le chemin sans rien en attendre de plus.
 

Ajoutons à ça un livre très soigné avec une belle mise en page, une chouette présentation de l'éditeur et une couverture toilée, et vous avez (encore) un combo gagnant. Il ne me reste plus qu'à me procurer Police lunaire pour aller toujours plus loin (vers l'infini ?) et boucler la boucle.

par Mrs.Krobb

Vers la ville de Tom Gauld
Bande dessinée anglaise
Éditions 2024, octobre 2015
15 euros

jeudi 21 juin 2018

"La Soutenable Légèreté de L'être" - Éléonore Costes et Karensac

Lolo va avoir trente ans bientôt. À cette occasion, elle passe un court séjour chez ses parents, en famille, et c'est aussi l'occasion de se rappeler quelques souvenirs... Parce que oui, voilà, elle a plutôt très mal au ventre et vu qu'elle voit sa vie défiler, c'est probablement qu'elle va mourir bientôt. Son cadeau d'anniversaire ? Une hospitalisation suite à un malaise. Est-ce que c'est dans la tête ? Est-ce que c'est dans le ventre ? Est-ce que la vie vaut vraiment d'être vécue de toute façon ?


Éléonore Costes nous délivre ici une bande dessinée très intimiste, puisqu'il s'agit d'un récit autobiographique. Elle arrive, en toute simplicité et totalement à l'aise - genre, totalement -, à partager ses doutes, ses pensées, ses questionnements, ses peurs, son enfance, ses relations... et surtout à mettre le doigt sur une chose très importante, notamment pour les jeunes femmes, qui est la peur de ne pas être prise au sérieux sur sa souffrance physique et mentale. Bref, une transition à l'âge - vraiment ? - adulte qui ne se fait pas ici sans douleur, mais qui finit par donner de belles fleurs.


Les dessins de Karensac sont vraiment au top, très simples, en belle ligne claire, avec des plans maîtrisés et des personnages très expressifs. Elle arrive très bien à rendre une ambiance - souvent pesante, parfois légère - et à retranscrire des émotions dans leurs extrêmes. Lorsque l'héroïne ressent, exprime, déborde, ça se voit et ça se sent. Du bleu pour le présent, du jaune pour les flash back : un peu comme si le soleil de la jeunesse était caché par un sombre nuage et faisait déjà place, au crépuscule de la trentaine, à la nuit. Cette simplicité donne un tout cohérent et harmonieux, qui aide aussi à bien se repérer. Bref, ça donne envie d'aller jeter un coup d’œil à son autre bande dessinée, sortie récemment (et qui va avoir un tome 2) : Aubépine.


Bonus : la chaîne Youtube d'Éléonore Costes + un court-métrage tiré d’un extrait de la BD réalisé par Marion Séclin + le blog de Karensac

par Mrs.Krobb

La Soutenable Légèreté de L'être de Éléonore Costes (scénario) et Karensac (dessin)
Bande dessinée française
Delcourt, mai 2018
16,95 euros

lundi 11 juin 2018

"Voyage en République de Crabe" - Tarmasz

C'est toujours super impressionnant de retrouver le travail de personnes qu'on connaît dans les rayons de librairie et c'est un peu la pression pour trouver les meilleurs mots histoire de faire une super pub pour les copain•e•s qui se lancent. Alors voilà.

Maya est coursière pour une société de livraison en mains propres qui garantit une livraison au top dans le monde entier, et ce en une semaine maximum. Quand on l'envoie avec un colis sur une île mystérieuse qui n'accueille qu'une dizaine d'étrangers par an, c'est une occasion en or (notez le clin d'oeil pour plus tard). Après un long trajet, elle arrive au fort de l'île et passe par toutes les étapes et transitions absolument infernales d'une administration intransigeante. Commence alors un long périple sur l'île de Crabe.

Ce qui fait tout le charme de cette bande dessinée, c'est le côté découverte, carnet de voyage, encyclopédie, avec des petits inventaires de tout ce qui caractérise la République de Crabe. Architecture, objets, faune et flore, écussons, mythologie, politique, saisons, métiers... tout y est vu à travers l'oeil de Maya qui découvre en même temps que nous, ce qui donne un point de vue subjectif entre innocent et ironique, souvent plein d'humour, et en tout cas super intéressant. Plus que l'histoire en elle-même, c'est ce micro-univers ultra détaillé qui montre l'étendue du talent de Tarmasz à inventer, créer et broder autour de multiples références et idées personnelles. Mille fois mieux que le guide du routard, on s'y croirait, on sent déjà l'odeur des oignons. Sauf que...
Ce qui est aussi bien pensé, comme elle l'a expliqué elle-même dans un podcast, c'est que le monde décrit est volontairement pas du tout paradisiaque. L'île de Crabe est même plutôt étouffante, à vrai dire, on sent d'ici la moiteur, les odeurs, la tension et la méfiance. L'administration nous prend en grippe, le voyage est interminable, les gens sont assez peu chaleureux. Bref, on est contents d'être de l'autre côté du livre. Et pourtant, Tarmasz réussit à nous enchanter à l'aise.

L'histoire est très bien bouclée, le passage entre narration et volets encyclopédiques est bien mené. Concernant les visuels, le tout est très dynamique, alternant différents formats de cases et pleines pages, le contraste entre les lavis de noir et la couleur jaune / dorée est simplement parfait pour nous mettre dans l'ambiance. Les personnages sont super expressifs, en général, même dans leurs façons de ne pas l'être, et la technique de dessin de Tarmasz les rend très mouvants, loin d'être figés ; les décors s'emboîtent harmonieusement.


Bref, j'ai tout adoré, et je suis impressionnée de la maîtrise de l'ensemble, à la fois très minimaliste et complexe, et même si je n'ai pas envie d'une suite parce qu'il n'y en a pas besoin, j'ai envie de voir encore des nouveaux mondes et des missions impossibles ! Points en plus pour le format et la dorure.

Bonus : le blog et la boutique de Tarmasz

par Mrs.Krobb

Voyage en République de Crabe de Tarmasz
Bande dessinée franco-belge
Delcourt, avril 2018
19,99 euros

mardi 23 janvier 2018

"En cuisine avec Kafka" - Tom Gauld

Après le très drôle Vous êtes tous jaloux de mon jetpack, voici la nouvelle-tout-aussi-hilarante bande dessinée de Tom Gauld traduite en français chez les terribles éditions 2024, qu'il serait bon de déjà connaître, surtout si vous aimez les beaux livres. Ici, donc, si vous avez saisi la référence, il sera plutôt question de littérature, et puisque c'est sûrement votre domaine, vous allez bien vous fendre la tranche. Par contre, si vous étiez là pour parler cafard, c'est un peu raté (mais vous en trouverez quand même).


Tom Gauld réussit dans ce livre à saisir tout ce qui pimente le quotidien des amoureux.se des livres, se moque gentiment des auteurs.rices avec cette affectuosité et cette empathie de celui qui est lui-même auteur, mais aussi des lecteurs.rices, ces pauvres diables qui n'ont jamais assez à se mettre sous la dent, aussi critiques que leur bibliothèque est mal rangée. Et surtout, il assaisonne le tout de nombreuses références littéraires, classiques ou contemporaines (coucou Neil Gaiman et Jonathan Franzen), qui feront mouche à chaque fois. Bien entendu, il sera aussi question de la vétusté du livre papier, de l'incomplétude de la liseuse numérique, de l'inutilité des prix littéraires et de l'audace éhontée des adaptations. Entre autres.


Mais surtout, outre le fait que le thème principal est bien rodé et essoré dans son essence même, ce que vous apprécierez ici, c'est l'immédiate efficacité qui sans jamais trop en faire chatouille au plus profond, en toute sobriété de trait et en subtilité d'humour. Une histoire par page, dans un format qui permet de picorer avec suffisance à l'heure de la pause ou de dévorer juste avant le prochain livre, chacune mise en page en souvent quelques cases mais sans jamais adopter un schéma figé. Le dessin, comme toujours, est clair, sobre, minimaliste et à la limite de l'inexpression, qui se range presque dans la case du logo graphique, est pourtant très riche et donne à rêver de mondes fantastiques, de robots et de petits animaux.


Bref, encore une réussite dans toute sa force de frappe, qui montre qu'on peut bien rire de tout à condition d'avoir la finesse d'esprit, la bienveillance de n'opprimer personne et la subtilité qui fait tout le charme d'une blague que tout le monde peut raconter sans problème. A mettre absolument dans les mains de tout rat de bibliothèque, écrivain.e en herbe, dévoreur.se de livres et intellectuel.le qui aimerait bien quand même rigoler de temps en temps, à se passer en famille, à dévorer tous les dimanches.

Bonus : pour les anglophones, voici certains strips disponibles sur le site du Guardian

par Mrs.Krobb

En cuisine avec Kafka de Tom Gauld
Bande dessinée anglaise
Editions 2024, octobre 2017
15 euros

lundi 8 janvier 2018

"Culottées" - Pénélope Bagieu

J'ai découvert et suivi les Culottées lorsqu'elles apparaissaient sur le blog, chaque semaine, jusque fin 2016. Et j'ai tout de suite adoré ! Je suivais déjà de loin le travail de Pénélope Bagieu mais là, c'était la révélation.

Alors, qui sont ces culottées ? Il est dit que ce sont des femmes qui ne font que ce qu'elles veulent. Garanti 100% histoires vraies, des vies de femmes parfois inconnues qui ont à leur façon bouleversé le monde, amélioré la vie et les conditions d'autres femmes, qui ont mené leurs propres révolutions. Des femmes du monde entier, de toutes les époques, qui se sont levées, qui ont osé, qui ont démonté le patriarcat, qui ont trimé, qui ont bataillé, des femmes devant qui on s'incline finalement. Autant dire que ça s'inscrit tout à fait dans l'actualité, que ça permet de donner de la voix, de la force, de l'impact et du courage à toutes celles qui veulent briser le silence, qui se sentent parfois désespérées, qui en ont marre, et qui n'abandonnent pas.


En une soixantaine de cases colorées avec parcimonie mais caractère, l'autrice-slash-illustratrice raconte le parcours d'une de ces femmes étonnantes, souvent brisée ou brimée, qui finit toujours par reprendre en main son destin, peu importe ce que ça lui en coûte. Un dessin souvent sobre, clair, qui cohabite avec un récit dont le ton privilégie l'humour quand il est de bon ton mais surtout fort en émotions, en colère, en révolte, en peine et en victoire.

Autant dire que j'ai été hypnotisée et sous le charme du pouvoir et de la volonté de ces héroïnes sorties de l'ombre. Pour n'en citer qu'une (mais c'est très dur, parce qu'elles sont toutes merveilleuses), qui m'a touché particulièrement pour des raisons personnelles, je vous invite à découvrir Temple Grandin - j'ai vu par la suite le film avec Claire Danes, que je conseille aussi, tiens.


Bien sûr, pour ceux et celles qui veulent découvrir, il est tout à fait possible de lire encore ces histoires sur le blog qui est toujours accessible. Personnellement, c'est le genre d'ouvrage qui me donne envie d'investir, de soutenir et de partager, et c'est avec grand bonheur que je lève mon poing de loin, avec enthousiasme que je crie un grand BRAVO à Pénélope Bagieu.

Et si vous voulez tout savoir, ce coffret a bien circulé chez nous pendant les fêtes, n'hésitant pas à s'offrir à tout le monde, en grande pompe.



par Mrs.Krobb

Culottées : le coffret de Pénélope Bagieu
Bande dessinée française
Gallimard, novembre 2017
43 euros

dimanche 8 janvier 2017

"Alien Triste" - Pedro Mancini

J'ai reçu cette bande dessinée grâce à Babelio, et ça a été une découverte totale, puisque je ne connaissais ni l'illustrateur, ni l'éditeur. Je trouvais que la couverture était chouette, et j'aime généralement bien le genre "alien triste" - peut-être parce que ça me parle souvent.

Donc, il s'agit d'une sorte de biographie assez terre à terre mais légèrement romancée et métaphorique, où l'auteur, Pedro Mancini, se met en scène sous la forme d'un alien humanoïde - Luis - avec une tête-tentacule à plusieurs yeux globuleux, remuant comme une Jell-O un peu datée. Bien apprêté, en costume bien repassé, le contraste est saisissant. Des scènes de trois cases, tout au long de la bande dessinée, tentent de résumer la vie quotidienne de Luis, de manière redondante - parfois un peu trop - mais avec toujours une pointe d'humour - noir ou jaune, c'est selon. Entre les galères financières d'être un illustrateur, la difficulté à être reconnu, le manque de variété dans les activités et l'asociabilité, beaucoup se retrouveront peut-être, sûrement. Surtout les fans de Moebius et Burroughs, voire de Flaming Lips.



Initialement publiées sur internet, les scènettes fonctionnent à mon avis mieux si on ne les lit pas toutes d'un coup, au risque de trouver la chose trop répétitive et finalement assez peu variée. En revanche, le trait est impeccable, noir sur blanc, bien tracé, et l'univers légèrement extraterrestre aurait mérité de trouver un peu plus sa place pour rajouter un peu d'étrangeté dans le quotidien trop plat. L'ambiance, dépressive à cent pour cent, est rattrapée par un peu d'humour, sans pour autant réussir à donner vraiment le sourire. Mais ceux pour qui le dessin, le fanzine, la bande dessinée sont le gagne-pain, ce sera une bonne occasion de revoir tout ce qui foire et tout ce qui vaut le coup dans ce milieu-là.

Vous trouverez en fin de l'ouvrage une petite postface de l'éditrice et une courte biographie de l'auteur pour compléter la lecture de quelques informations.

par Mrs.Krobb

Alien Triste de Pedro Mancini
Bande dessinée argentine (traduction par Cécile Ramirez)
Insula, septembre 2016
17 euros

lundi 12 septembre 2016

"Encore une Partie de Campagne Gâchée par le Crocodile" - Stephen Collins

Ceux qui ont adoré la simplicité stylistique et l'humour absurde de Vous êtes tous jaloux de mon jetpack de Tom Gauld vont fatalement tomber sous le charme de cette bande dessinée improbable.

Il s'agit ici de courtes histoires d'une page chacune, dans un style graphique simple, coloré et efficace, dont la ligne directrice est toujours basée sur un humour blasé, typiquement anglais, en se référant au monde actuel pour en dénicher tous les vices et travers. Sans trop en faire, avec un cynisme bien dosé et un regard lucide, Stephen Collins ratiboise la nouvelle génération hyperconnectée et désabusée et enfonce le doigt partout où il trouve une faille. Son plan d'attaque principal ? La technologie invasive (internet, télévision, téléphone, applications...) qui devient peu à peu un des organes principaux du corps humain, jusqu'à le contrôler tout à fait - comme un virus informatique, une bonne grippe ou une invasion extraterrestre. C'est ainsi qu'il détourne également la mythologie et la religion en imaginant ce que ça aurait pu être si ces technologies avaient déjà été là auparavant. Il y a également une grande moquerie pour les célébrités, le show business, le marketing et la politique, ainsi que de nombreuses références littéraires et musicales, faisant ainsi presque un tour complet de la culture moderne.

Il n'hésite pas non plus à créer un décalage encore plus poussé en donnant la parole et le pouvoir à certains objets, animaux et parties du corps. Et si le Monde entier dépendait des abdos de Poutine et des cheveux de Kim Jong Un ? Et si vos objets se retournaient tout à coup contre vous ? Et quid de l'invasion spatiale ?

Bref, n'hésitez absolument pas à y jeter un coup d'oeil ! Ça se lit vite (trop vite), ça se relit également avec toujours autant de plaisir. C'est franchement drôle, souvent piquant, et ça tape dans le mille à chaque fois. Ceux qui n'ont de cesse de rappeler que "c'était mieux avant" vont très largement y trouver leur compte !



La partie de campagne - ce qui nous rattachait à la nature et au plaisir de vivre le moment présent - a été définitivement gâchée par ce monstre géant que sont les médias et l'appât du "buzz". L'apocalypse a déjà eu lieu, mais ne vous en faites pas, on vous garde les bébés chatons et les gifs d'Emma Watson.

par Mrs.Krobb

Encore une Partie de Campagne Gâchée par le Crocodile de Stephen Collins
Bande dessinée anglaise (traduction par Cécile Guais)
Cambourakis, novembre 2015
15 euros

vendredi 29 avril 2016

"Le temps des mitaines" - Loïc Clément & Anne Montel

Un petit village habité par des animaux très singuliers, presque humains, qui ont chacun un pouvoir magique, qu'ils développent à l'adolescence. L'histoire débute à l'école du village, où l'on apprend qu'un des élèves a disparu sur le chemin du retour. Quelques élèves décident de mener l'enquête, face au silence des adultes, et collectent les indices et les rumeurs.

Une chouette aventure qui ne se contente pas d'élucider les disparitions, mais qui est aussi une ode au passage à l'adolescence, lorsque l'on se sent parfois dérouté, démuni, pas à la hauteur ou encore exclu. L'arrivée dans un monde nouveau, l'attente de recevoir son pouvoir (ou d'atteindre la puberté), les premiers amours, les chamailleries, la relation aux parents ou aux professeurs... Tout y est dépeint subtilement, sans morale mais au contraire avec beaucoup de malice et de complicité, d'humour, de décalage et de bienveillance.

Un dessin haut en couleur, tout doux, fluide et des personnages tout à fait attachants, chacun dans leur caractère très différent de celui des autres, chacun dans son affirmation (parfois très cocasse) et son désir de s'émanciper. Il y a également une bonne diversité, beaucoup d'espèces d'animaux sont représentés. Ils semblent vivent sereinement dans un monde délaissé par l'homme : leurs bâtiments sont faits de briques de lait, de boîte de chips, de pot de miel ou de confiture, tous façonnés de façon ingénieuse. Le décor est fabuleux, minutieux, très esthétique et rappelant un peu le monde de Winnie l'Ourson mélangé à celui du Magicien d'Oz. C'est fin, adorable, plein de questions qu'on se pose à cet âge-là, mais aussi de courage, de bravoure et d'héroïsme.

A lire absolument, à tout âge à partir de huit ans, à l'heure du thé, avec des petits gâteaux à partager avec les abeilles sous un arc-en-ciel.

Rendez-vous vite sur le site d'Anne Montel et de Loïc Clément pour en voir plus, bravo à eux !
Et rendez-vous également début juillet pour la suite...

par Mrs.Krobb

Le temps des mitaines de Loïc Clément (scénario) & Anne Montel (dessin)
Bande dessinée française jeunesse
Didier Jeunesse, janvier 2014
14,90 euros

mercredi 6 avril 2016

B.ü.L.b comix



Il y a peu de temps - suite à mon article sur Vous êtes tous jaloux de mon Jetpack, je découvrais la petite maison d'édition B.ü.L.b comix qui a, elle aussi, eu l'honneur de publier Tom Gauld. Move to the city, désormais épuisé dans sa première édition, a depuis été remis au goût du jour par les éditions 2024 (que vous avez eu l'occasion de voir ici quelques petites fois, n'est-ce pas ?)

Ce qui fait la particularité de B.ü.L.b, c'est tout d'abord l'envie de transmettre, de "passer", sans plus de mots ni d'images qu'il n'en faut pour vous happer l'oeil et vous donner l'envie de vous y plonger. Parfait pour ceux qui sont friands de découverte sans se ruiner ! Peu de budget, zéro subvention, moyens du bord, manufacture, et beaucoup d'humour.
Radicalisme: DIY (Do-It-Youself) inspiré de la mouvance hardcore straightedge au milieu des années 80, vente ferme 40% et sans retour, graphisme de couverture en deux couleurs uniquement, tirage maximum de 1000 exemplaires afin de gérer les coûts et la gestion des stocks, souci de qualité artisanale (choix de matériaux bruts de haute qualité) malgré les contraintes techniques et financières d’un tel tirage, pliage et emboîtage à la main dans le cas de la collection 2[w], impression et reliure suisses et investissement bénévole de la part de ses fondateurs et des acteurs. (...) Chaque collection porte le nom du wattage d’une ampoule et plus l’ampoule est puissante plus le format est grand. C’est plutôt basique, mais ça a le mérite d’ouvrir des perspectives. Les collections comme vous le verrez dans le catalogue d’appoint se déclinent pour le moment comme suit: 2 [w], 25 [w], 40 [w] et X [w].
Mise sur pieds en Suisse en 1997 par Nicolas Robel, aidé de Heidi Rœthlin, rejoint en 2002 par Mathieu Christe, la maison d'édition a poursuivi des buts bien précis et s'y est tenue, et a patiemment été jusqu'au bout pour finir par programmer sa propre fin. Enfin, l'aventure continue, ailleurs. Actuellement, les éditions B.ü.L.b ont arrêté de produire de nouveaux titres, mais vous pouvez toujours aller fouiller dans le catalogue composé de plus de 120 auteurs pour voir s'il ne reste pas de bons morceaux pour vous rassasier à l'heure du goûter. Je vous conseille au moins d'aller jeter un oeil sur le site, qui retrace l'historique et brandit le manifeste de ces jeunes anarchistes de l'édition. Même si je regrette de ne pas avoir connu plus tôt, je suis contente de voir qu'il existe encore des maisons d'éditions indépendantes qui savent miser sur la qualité, l'originalité, la patience, le fait-main, et la promotion d'illustrateurs de tout horizon, connu ou inconnu, tout en maniant les codes graphiques brillamment.

Pour en savoir plus sur les bédés présentées sur la photo :

Froncée est un petit livret de Alex Baladi de 40 pages, en noir et blanc. Une histoire parallèle entre une jeune fille coincée à côté d'un couple qui se dispute et des personnages de bande dessinée plutôt particuliers. Simple, drôle, renfrogné.

Fuc(k) est un ouvrage de Ron Regé Jr. un peu plus conséquent d'une soixantaine de pages, en monochromie, qui traite des relations amoureuses et sexuelles avec détachement, humour, dérision et un poil de désespoir, un regard plutôt adolescent. 

• Les 2wBOX, Set K et Set L, sont des petites boîtes montées à la main qui contiennent chacune 5 petits fascicules en accordéon à lire des deux côtés, imprimés en deux couleurs. Simplicité, peu ou pas de texte, qui prouvent que les histoires courtes peuvent aussi être les meilleures. Ils permettent de découvrir plein d'illustrateurs différents en peu de temps, et peuvent même servir de déco sur le bureau ou les étagères, une fois dépliés.

par Mrs.Krobb

vendredi 16 octobre 2015

"Changements d'adresses " - Julie Doucet

Julie Doucet retrace plusieurs périodes de sa vie dans une autobiographie en noir et blanc, choix judicieux étant donné l'ambiance globale. Dès le début, ça tape assez fort, avec une mise en bouche plutôt particulière : la découverte des garçons, brutale et peu fascinante. Puis les études artistiques, qui ressemblent plus ou moins à l'idée et au vécu qu'on a pu tous s'en faire en tant qu'artiste, dans leur aspect le moins passionnant et le plus contraignant - avec les à-côtés qui font qu'on ne s'en sort qu'avec justesse. Et l'entrée fracassante dans la grande New York, qui là aussi n'est pas montrée dans son écrin en velours, mais plutôt dans son emballage aluminium froissé dégorgeant d'une substance visqueuse.

Ce qui se démarque le plus, ce sont évidemment ses relations avec les hommes, très spontanées, irréfléchies, puis finalement regrettées. Si le concept est très familier, la façon détachée et honnête dont elle traite ce côté-là de sa vie est brut de décoffrage, sans concession, sans fard. C'est réellement traité comme un journal intime - on aime, ou pas, mais c'est bien abordé. Ceci dit, ce que j'ai retenu le plus, c'est la façon dont elle montre son parcours artistique plutôt chaotique en premier abord, puis assez bien abouti à son arrivée à New York, avec les fanzines auxquels elle participe en même temps que d'autres grosses têtes de la bande-dessinée. Son succès, plus grand que celui de son compagnon de l'époque, lui-même auteur de comics, sera d'ailleurs source de nombreuses disputes entre eux, reflétant bien la difficulté toujours très grande de percer en tant que femme sans que ce succès soit sexué d'une manière ou d'une autre.


Une bande-dessinée sans grande prétention, qui ne se prend pas trop au sérieux, qui prône plutôt l'auto-dérision et la légèreté, même sur des sujets qui pourraient sembler graves. Le dessin, à tendance très bordélique, très cru, très contrasté, est tout en détail - ce qui peut sembler d'abord assez lourd à la lecture, mais qui finalement m'a beaucoup plu, car ça rend l'image fortement vivante et réaliste, fort à propos dans son contexte. Rien de très novateur, mais ça fera sourire les jeunes et vieux dessinateurs.

par Mrs.Krobb

Changements d'adresses de Julie Doucet
Bande dessinée française
L'association, novembre 1998
14,20 euros

mardi 4 août 2015

"Nietzsche - Se créer liberté" - Max Le Roy et Michel Onfray

A la base destiné à être adapté au cinéma, "L'Innocence du devenir, La vie de Frédéric Nietzsche" de Michel Onfray a finalement trouvé sens sous les traits de crayon de Max Le Roy - même s'il se serait très bien inscrit dans la veine des biopics sortant ces derniers temps (Alan Turing avec Imitation Game, Stephen Hawking avec Une merveilleuse histoire du temps...). On y apprend plus sur l'homme et sur ses - quelques rares - relations que sur son oeuvre à proprement parler, ce qui au final colle bien avec le contexte de l'époque, à savoir que beaucoup le connaissaient mais peu se sont aventurés à lire ses écrits. D'ailleurs, rares ont été les éditeurs à vouloir le publier à ce moment-là.

L'homme qui nous est présenté, c'est avant tout le révolutionnaire. Celui qui s'oppose à la rigidité du christianisme, qui refuse de devenir pasteur comme tous les autres hommes de sa famille, celui qui se bat pour continuer à jouir des plaisirs de la vie. Paradoxalement, c'est aussi celui qui prône la nécessité plus que le désir, celui qui rejette l'espoir et les sentiments, ceux-ci n'étant qu'un déguisement habile de la nature pour continuer à se perpétuer. Un philosophe assez sombre, qui voit la vie de manière très simple mais peu poétique, et qui finira par être rongé par cette noirceur qui l'éloigne de toute relation. Un amateur de musique, un "sismographe d'émotions" que la maladie et la folie n'épargnera pas.


C'est donc davantage pour montrer l'opinion publique qu'aura suscité Friedrich Nietzsche et pour comprendre rapidement les grandes lignes de sa pensée plutôt que pour réellement se plonger dans de longues réflexion philosophes et sociales. Pour ce que j'en découvre, il semble avoir été un homme avec de grandes idées révolutionnaires, axé sur le besoin de refonder de nouvelles communautés moins étranglées par la religion - mais ça aura été de son vivant et sa pleine conscience quelqu'un d'impossible à suivre, à comprendre, à lire, quelqu'un dont les idées sont à la fois trop contradictoires et trop complexes, trop profondément noires pour ceux qui ne sont pas assez intellectuels à son goût.


Si vous aimez les bandes dessinées plutôt contemplatives, expressives, gestuelles, pouvant être à la fois froides comme la mort et chaleureuses comme Venise, vous pourrez aussi vous régaler de la musique de Wagner et d'un dessin qui sent bon la moustache charbonneuse.

par Mrs.Krobb

Nietzsche - Se créer liberté de Max Le Roy (dessin) et Michel Onfray (scénario)
Bande dessinée française
Le Lombard, mars 2010
20 euros

mardi 5 mai 2015

"Vous êtes tous jaloux de mon Jetpack" - Tom Gauld

Ceux qui viennent régulièrement ici auront peut-être déjà eu l'occasion de s'enthousiasmer sur les publications loufoques et graphiques des Editions 2024 (voir Les derniers dinosaures et Quasar contre Pulsar), les autres ne savent pas - encore - ce qu'ils ratent. Au risque de m'avancer un peu trop tôt, je dirai quand même que la totalité de leur éventail astucieux vaut le coup d'oeil, que ce soit pour leur humour décalé, leurs projections de couleurs atomiques ou leur subtilité. En tout cas, la traduction française de cet ouvrage ravira ceux qui ont été bercés par Peanuts et les Monty Python.

Sur une base de construction simple, rapide et efficace, Tom Gauld concocte des petits gags-haïkus à l'humour absurde si cher aux anglais et si propre à ravir autant les jeunes que les vieux. Ce qui peut donner l'air parfois simpliste, cependant c'est ce minimalisme qui fonctionne le mieux, d'autant plus que ces strips ont d'abord été publiés dans The New York Times et The Guardian. Une sorte de grand saladier à amuse-gueule où l'on peut se servir jusqu'à satiété ou un peu de temps en temps pour faire durer le plaisir.

Nos amis les littéraires ne seront pas en reste car l'ouvrage foisonne de références à des auteurs classiques, qu'il se plait à revisiter de la manière la plus étrange qui soi. Il va sans dire que le thème de la science-fiction y est largement abordé, retourné, et magnifié, et que les idées ne manquent pas aux inventions tordues, aux machines détraquées et à l'architecture futuriste. Et si le ton général semble être - et fort à propos - à la rigolade facile, il n'en ressort par moins une réflexion globale sur la société, les comportements humains, la manière d'aborder la réalité et l'imagination et les promesses non tenues des années 2000 pour ceux qui attendent toujours la Dolorean magique de Retour vers le futur.



Pour lire les premières pages c'est ici, pour suivre régulièrement les nouvelles publications vous pouvez vous rendre sur le blog (en anglais).

par Mrs.Krobb

Vous êtes tous jaloux de mon Jetpack de Tom Gauld
Bande dessinée anglaise
Editions 2024, août 2014
15 euros