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jeudi 6 août 2020

"Les Employés" - Olga Ravn

Il y a les humains, et il y a les ressemblants. Ceux qui ont été enfantés et ceux qui ont été créés. Ceux qui vont mourir et ceux qui ne mourront pas. Ceux qui vont disparaître et ceux qui ne disparaîtront pas. Il y a Jeppe, le cinquième pilote, celui qui est si agréable à regarder, et lui, je l'aime bien. C'est l'un des employés ressemblants, c'est vrai. Mais il sent comme un humain et il sourit comme un humain. Qu'est-ce que cela veut dire ?
Nous sommes à bord d'un vaisseau (le six millième), très très très loin de la Terre, nous allons quelque part, c'est certain, et nous sommes probablement à un moment donné, mais quand ? En attendant, nous dérivons, entre humains et ressemblants, les employés. Des témoignages de ces personnes et moins-personnes sont recueillis pour mieux connaître leur expérience à bord du vaisseau. Avec eux, les objets. Mystérieux, indéfinis, apportant leur lot de curiosité, et d'impact sensoriel. Il se passe à la fois peu et plein. Tout est à la fois travail, sensation et souvenirs.
L'odeur de la salle a quatre cœurs. Aucun de ces cœurs n'est humain, c'est pourquoi je suis attirée vers eux. Au tréfonds de l'odeur de la salle, on distingue la terre et la mousse des chênes, la fumée et l'odeur d'un insecte emprisonné dans l'ambre. Une odeur brune. Épaisse et persistante. Elle peut imprégner la peau et le nez pendant toute une semaine. Je connais bien l'odeur de la mousse sur les chênes, parce que vous m'avez implanté cette odeur, comme vous avez implanté en moi l'idée de devoir aimer un seul homme, d'être fidèle à une seul homme qui m'aura demandée en mariage. Ici, nous sommes tous condamnés à rêver à l'amour romantique, même si personne de ma connaissance ne vit un tel amour ni ne vit une telle vie. Pourtant ce sont ces rêves que vous nous avez donnés.
Les récits s'attardent d'abord sur ces objets, incompréhensibles, qui ne ressemblent à rien de connu, pas comme les ressemblants qui ressemblent aux humains et dont les souvenirs d'humains ont été implantés, sans pouvoir faire sens néanmoins. Ce qui prendra d'ailleurs de plus en plus de place dans les témoignages des ressemblants. Qui sont-ils, pourquoi ont-ils été créés comme des humains, alors que rien des humains ne semble vraiment approprié. Et puis il y a des disparitions. Et l'étrangeté toujours croissante, à la fois des objets et des ressemblants, qui pourraient bien être la cause des disparitions.
Dans le programme, sous mon interface, il y a une autre interface qui est aussi moi et, sous celle-ci, une autre encore, et ainsi de suite selon un circuit qui se reprogramme lui-même. Je ne suis qu'une heure de nuit qui précède un soleil qui commence à poindre. Cette étoile va irradier mes canaux, d'où le programme jaillira comme une lumière.
Il faut se laisser porter, car narrativement, il ne se passe rien, tout est récit de chacun. Une trame se dessine petit à petit, mais l'important c'est ce qui est ressenti. Les mémoires, les odeurs, les rêves, les programmes, la nostalgie, le toucher, les craintes, l'avenir, le goût. Le vaisseau dérive toujours plus loin de la Terre, du connu, et il faut se laisser porter, quoi faire d'autre ? Les ressemblants sont à la fois trop humains et pas assez. Seront-ils la relève, dans un ailleurs, dans un après ? Il faut lire ce livre comme une expérience, une performance, ne pas trop chercher, se laisser porter. Devenir mousse, herbe, là où elle n'aura jamais dû pousser, devenir objet, impalpable, devenir abstraction, programme. Attendre la fin. Se télécharger dans l'infini. Un récit qui questionne sur la singularité, la frontière entre l'humain et l'artificiel.
Je vis, tout comme le chiffre, comme les étoiles, comme vit une peau tannée découpée sur le ventre d'un animal, comme une corde en nylon, comme chaque objet uni aux autres. Je suis comme l'un de ces objets. Je suis votre création, vous m'avez octroyé la parole, et maintenant je vois vos erreurs et vos lacunes. Je vois l'insuffisance de vos plans.
Bonus : extraits 1, 2, 3
par Mrs.Krobb

Les Employés de Olga Ravn
Littérature danoise (traduction par Christine Berlioz et Laila Flink Thullesen)
La Peuplade, février 2020
18 euros

mercredi 24 juin 2020

"Rosewater : Rédemption" - Tade Thompson

* * * Attention, il s'agit du dernier tome d'une trilogie : vous pouvez aller voir le 1er tome et le 2ème tome d'abord * * *
En 2068, comme les guérisons se produisent maintenant en permanence à Rosewater, et pas seulement une fois par an, il est presque impossible de tuer quelqu'un dans les limites de la ville. Les quatre membres de mon équipe tirent sur cet homme depuis quinze minutes, rechargent, lui logent des balles dans le cerveau afin que sa personnalité soit complètement détruite lors de sa régénération et que les extraterrestres ne puissent pas utiliser son corps.
Pour clôturer le cycle Rosewater, nous retrouvons un personnage un peu perdu de vue dans le deuxième tome : Oyin Da, aka Bicycle Girl. Elle est une des voix principale de ce dernier tome, et on va en apprendre beaucoup sur elle et le Lijad. Parallèlement, Koriko, la nouvelle représentante d'Armoise, l'entité extra-terrestre qui se terre à Rosewater, a complètement repris en main son environnement : exit le dôme, les guérisons sont maintenant instantanées, et un pacte avec le maire lui permet de sélectionner des morts pour y transférer les Originiens. Et, globalement, c'est : toujours la merde (entre clans, avec le Nigeria, avec les extraterrestres, du côté des fanatiques des extraterrestres et de leurs détracteurs...)
« Monsieur, je pense que nous devons ajouter une clause à notre accord avec les Originiens.
- Quel genre de clause ?
- Un transfert définitif. S'ils peuvent revenir dans un nouveau corps après leur mort, les synners n'en tireront aucune leçon. La mort doit être la mort, sinon Rosewater, le Nigeria et le monde entier ne seront pour eux qu'un jeu vidéo dans lequel ils pourront réapparaître à l'infini tandis que les humains ne seront plus que des personnages secondaires. »
Un des points les plus forts de ce tome, comme ça avait commencé à être le cas dans le précédent, est la question de l'humanité, de la dignité, des personnes gravement handicapées (voire des cadavres...). Il est beaucoup question des réanimés et de l'évolution de leur état physique/psychologique dans le temps, de procès pour interdire aux Originiens de s'accaparer des corps de personnes encore vivantes, pour finir par tenter d'arrêter les Originiens d'éradiquer l'humanité pour s'installer sur Terre.
Le premier effort du gouvernement nigérian pour ficher tous les citoyens grâce à des implants d'identification entraîna un véritable désastre : les membres du groupe pilote furent empoisonnés par des puces toxiques, contenant des métaux lourds, qui les rendirent fous avant de les tuer. Pas tous, bien sûr, mais environ soixante-dix pour cent (...). Maintenant, le [programme d'identification] est bien rodé ; dès sa naissance, chaque citoyen reçoit un implant. À l'âge de dix ans et de dix-neuf ans, la puce est repositionnée.
La question de l'humanité s'étend un peu plus loin que ça, avec la traçage des gens, les guerres très sanglantes, les robots-presque-humains, mais surtout... avec le nouveau discours du maire, qui s'inscrit assez peu dans la trilogie mais qui fait toujours plaisir : « Son intention est de soutenir les droits de chacun, quels que soient son sexe ou ses préférences sexuelles, déclarées ou non. En particulier, nous allons abolir l'interdiction du mariage et de l'adoption pour les couples du même sexe, ainsi que les lois réprimant l'homosexualité, le travestisme, le traitement de la fertilité et d'autres comportements ou situations que je ne vais pas détailler maintenant. Un fichier d'information concernant la nouvelle législation sera transmis sur vos implants d'ici une minute. Permettez-moi de dire que l'homophobie n'est pas une conception africaine. Dans notre panthéon, le sexe des dieux est ambigu et cela n'a jamais posé de problème. Retrouvons notre tradition de tolérance. » Et je rajoute encore, sous ce thème, la question de l'esprit des personnes coincé dans la xénosphère, si celle-ci devait être détruite, ainsi que la création d'un cerveau artificiel (pourrait-il développer une conscience ?).
« Elle n'a jamais été humaine comme toi et moi. C'est une idée incarnée, qui sait bien mieux que nous comment survivre dans cet univers. Ce dernier n'est pas réel, mais nos esprits en font un fac-similé du monde vivant que nous avons connu sur la Terre et nous suivons les mêmes règles que celles que nous connaissions, bien qu'elles ne soient pas nécessaires. Nous le savons, d'un point de vue intellectuel, mais nos esprits continuent de réprimer ce qui ne correspond pas à notre conception ontologique. »
J'aimerais en dire plus sans trop spoiler, mais ça devient compliqué. Il y a encore quelques retours dans le temps (et l'espace), avec l'arrivée d'Armoise, et même avant ça : les Originiens, et puis la naissance du Lijad, et même un tout petit aperçu du futur de Rosewater. Personnellement, je trouve que la trilogie va au-delà de la simple rencontre humains-extraterrestres, outre les enjeux politiques déjà présents, on retrouve clairement une forme de domination déjà présente à l'intérieur de l'humanité (et Tade Thompson y fait souvent référence au long des trois livres). Il s'agit d'extraterrestres comme il aurait pu s'agir de colons blancs, qui utilisent les indigènes, les rabaissent, les exploitent, les contrôlent. Parlant de contrôle, la question du flicage par les nouvelles technologies, et même la dépendance à celles-ci, est un autre des points centraux du livre. J'ai beaucoup apprécié la notion de xénosphère, qui apporte une réelle dimension en plus à l'histoire. De même que j'ai aimé voir autant de personnages féminins principaux, qui s'affirment de plus en plus, et encore plus dans ce troisième tome.
« Chaque esprit originien est encodé sur un serveur. Les systèmes qui maintiennent l'intégrité des données reçoivent un signal, puis associent cet esprit à quelques milliards de xénocytes. Lorsque c'est fait, le transfert s'effectue dans ce que vous appelez la xénosphère. Les xénocytes prioritaires de la sphère se trouvent dans l'espace central. L'intermédiaire escorte l'individu réincarné de cet espace psychique jusque dans le corps physique. Et ce dernier se réveille. Ici même. »
Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7

par Mrs.Krobb

Rosewater, t.3 : Rédemption de Tade Thompson
Littérature anglaise (traduction par Henry-Luc Planchat)
Nouveau Millénaires, mars 2020
21 euros

vendredi 19 juin 2020

"Terre errante" - Liu Cixin

Je n'avais jamais vu la nuit. Je n'avais jamais vu les étoiles. Je n'avais jamais vu le printemps, ni l'automne, ni l'hiver. Je suis né à la fin de l'Ère du freinage. La Terre venait tout juste d'arrêter de tourner. Quarante-deux années avaient été nécessaires pour interrompre la rotation de la planète, soit trois de plus que dans le plan initial dressé par le gouvernement de la Coalition. Ma mère m'a raconté comment elle avait contemplé en famille le dernier crépuscule. Le soleil était descendu, lentement, comme s'il avait décidé de faire halte sur la ligne de l'horizon. Trois jours et trois nuits s'étaient écoulés avant qu'il disparaisse enfin. Bien entendu, à compter de cet instant, il n'y a plus eu ni "jour" ni "nuit".
Trois siècles après la découverte par des astrophysiciens de l'accélération soudaine de la conversion de l'hydrogène en hélium à l'intérieur du Soleil, après l'envoi de sondes et l'émergence d'une prédiction concernant la "mort" du Soleil et son impact sur la Terre, alors que l'explosion est imminente d'une vingtaine d'années, nous voici donc sur une planète bien changée. Le voyage stellaire n'étant pas envisageable faute de planète habitable, il a été décidé de... sortir la Terre de son orbite et du système solaire, et de s'en servir comme vaisseau grâce à des propulseurs titanesques. L'Ère du freinage étant bientôt terminée, l'Ère de la fuite peut commencer, avant de passer à l'Ère... d'Errance.
Mais il y avait plus terrifiant encore : la chaleur produite par les engins. La température extérieure pouvait atteindre soixante-dix ou quatre-vingts degrés Celsius, si bien qu'il était indispensable d'enfiler une combinaison réfrigérante avant de mettre le pied dehors. La chaleur engendrait en outre de fréquentes tempêtes et le spectacle des faisceaux de plasma perforant les nuages noirs offrait une vision cauchemardesque. Ces colonnes de lumière se dispersaient pour former des halos frénétiques et multicolores. Un magma incandescent semblait alors maculer le ciel tout entier.
Nous l'avions déjà vu dans sa précédente trilogie, Liu Cixin ne fait pas les choses à moitié, et va au bout des idées les plus grandioses, au bout des grands bouleversements. La fin du monde, ok, le voyage stellaire, ok, les catastrophes, les morts inévitables, ok. Mais allons-y franchement. Il explore des terreurs fondamentales d'une façon qui me chamboule à chaque fois, plonge dans les angoisses métaphysiques et expose tout ça d'une façon pondérée et calme, en alternant avec des moments de douceur, de nostalgie, de contemplation et de moments en famille. Du Big Bang brodé sur un napperon en dentelle. Les passages sur les visions du Soleil et de Jupiter sont incroyables.
Mais les secousses qui ont suivi ont été encore plus terrifiantes. C'était comme si la main d'un colosse venu de l'espace martelait la Terre... Sous terre, nous n'avions qu'une impression vague de ces coups répétés. Cependant, nous pouvions sentir ces tremblements jusqu'au tréfonds de nos âmes. Sans relâche, les météores continuaient de pilonner la surface. Ces violents bombardements se sont poursuivis par intermittence pendant une semaine. (...) Le ciel était entièrement gris. l'atmosphère était saturée de la poussière soulevée par la chute des météores sur le sol. (...) Il a fallu attendre trois ans pour que la poussière retombe enfin. L'humanité a franchi le périhélie pour la dernière fois avant de faire route vers son dernier aphélie. Lors du passage au périhélie, les habitants de l'hémisphère Est ont eu la chance unique de pouvoir assister au lever et au coucher de soleil les plus rapides de l'histoire. Le soleil a bondi hors de la mer et traversé le ciel en trombe. Toutes les ombres ont alors tourné telles les trotteuses d'un nombre infini d'horloges. Ce jour a été le plus court que la Terre ait connu. Il aura duré moins d'une heure.
Bien sûr, on retrouve dans ce récit, tout comme dans sa trilogie plus tard, une dimension écologique et politique, entre la Terre déjà transformée énormément avant même l'installation des propulseurs qui achèvent de la détruire de l'intérieur, et les deux groupes en conflit qui se battent pour l'avenir de la planète et de l'humanité. Pour ce qui est de la réflexion sur les religions, je suis moins d'accord, mais soit, c'est un point de vue. Et évidemment, tout le côté "quel avenir, quelle Terre allons-nous laisser à nos enfants" prend une tournure hautement plus différente et périlleuse.
En raison de la terrible rudesse de l'environnement, la loi stipulait qu'un seul couple de jeunes mariés sur trois pouvait obtenir le droit de procréer. Et ce couple était désigné au hasard. Kayoko a hésité un long moment devant les dizaines de milliers de points de l'hologramme, avant d'en sélectionner finalement un au milieu. En voyant celui-ci devenir vert, elle a trépigné de joie. Au fond de moi, je n'étais pas sûr de savoir quoi penser.
Terre errante est un livre vraiment très court, 80 pages, presque une ébauche en regard de la très dense trilogie composée de : Le problème à trois corps, La forêt sombre et La mort immortelle, qui a été écrite des années plus tard. Pourtant on y sent déjà l'intensité de son oeuvre, le tragique, l'inéluctable, le cauchemardesque, l'infiniment grand et l'infiniment loin, le tout condensé drastiquement mais ne manquant absolument de rien, avec en bonus un twist de fin absolument ahurissant. En revanche, j'ai essayé de voir le film (Wandering Earth, sur Netflix) et n'ait pas réussi à tenir jusqu'à la moitié, tant je trouve que même si l'idée originale a été gardée, le film passe totalement à côté de l'histoire et de la narration de Liu Cixin.
Il m'était difficile d'exprimer verbalement la sensation de peur et d'écrasement ressentie devant le dévoilement progressif de ce monstre cosmique.
par Mrs.Krobb 

Terre errante de Liu Cixin
Littérature chinoise (traduction par Gwennaël Gaffric secondé par Laurent Pagani)
Actes Sud, janvier 2020
9 euros

mardi 9 juin 2020

"Destination fin du monde" - Robert Silverberg

« J’ai écrit When We Went to See the End of the World en juin 1971, alors que la guerre au Vietnam continuait d’ébranler les fondements de la vie américaine et qu’on remettait en question les certitudes héritées des années calmes et prospères de l’immédiat après-guerre. Cette histoire se voulait satirique (...). Nous avons survécu aux bouleversements des années 1970, quoiqu’au prix d’immenses transformations de notre société. À l’heure où j’écris ces lignes, un bouleversement plus vaste encore secoue le monde; nous sommes aujourd’hui à l’aube d’une terrible pandémie, le Covid-19, qui bouscule de fond en comble nos confortables N existences. Durant toute ma vie d’écrivain, j’ai essayé d’entrevoir l’avenir; ce à quoi j’assiste aujourd’hui est tellement effrayant que l’avenir, je l’espère, apportera cette fois un démenti à ma vision de demain. »
- Robert Silverberg, le 30 mars 2020
Dans ce court récit, de 18 pages hors introduction et postface, nous nous retrouvons à une soirée, parmi un cercle d'amis « américains aisés et brillants de l'époque (ndlr : années 70) ». La discussion porte sur la nouvelle attraction à la mode : une agence propose des voyages... dans le temps. Mais pas dans le passé, non, dans le futur ! Et précisément : à la fin du monde.  « Oui, c’est tout récent. C’est l’agence de voyages qui nous a suggéré ça. On t’installe dans une machine, une sorte de minuscule sous-marin, avec des cadrans et des leviers derrière une paroi en plastique pour qu’on ne touche à rien, et on t’expédie dans l’avenir. Ils acceptent toutes les cartes de crédit en cours. » Comme il est grisant d'assister en demiurges à l'extinction de toute espèce, à l'inondation de la planète, à la mort du soleil... Rien n'étonne plus les gens aujourd'hui, alors que le monde est déjà ravagé par toutes sortes de catastrophes humaines et écologiques. « Flotter au niveau de la cime de l’Everest, c’était du tonnerre ! Il n’en restait guère plus de trois mètres. Et l’eau ne cessait de monter. De monter, de monter... Finalement, elle a tout recouvert. Plouf ! Plus de terre ferme. Je dois reconnaître que c’était un peu décevant, sauf bien sûr la notion même du voyage. »
« Il y a deux semaines. L’agence de voyages m’appelle et me dit: “Devinez le produit qu’on propose maintenant: la fin de ce fichu monde!” Même avec toutes les options, ça ne coûtait pas trop cher. Alors, on a couru à l’agence. Samedi, je crois. À moins que ce ne soit vendredi... En tout cas c’était le jour de la grande émeute, quand ils ont mis le feu à Saint-Louis...
— C’était un samedi, fit Cynthia. Je rentrais du supermarché quand la radio a annoncé qu’ils se servaient d’armes nucléaires. »
Robert Silverberg offre un récit aussi court que percutant, fracassant de cynisme désabusé et de critique sur la société. Le monde s'effondre (littéralement), et plus rien ne semble avoir de sens, alors pourquoi pas aller directement à la fin ? Les catastrophes sont des sujets mondains, voire même balayés d'un coup de main. Plus personne ne sait ce qui s'est passé dans le monde aujourd'hui, tellement il y a d'évènements : c'est devenu normal.
« Quel tremblement de terre? demanda Paula.
— En Californie, dit Mike. Cet après-midi. Tu ne savais pas? Il a presque entièrement rasé Los Angeles et a remonté la côte jusqu’à Monterey. On pense que c’est le contrecoup de l’essai nucléaire souterrain dans le désert Mojave.
— Il y a toujours d’affreuses catastrophes en Californie, observa Marcia.
— Encore heureux que ce soit dans l’Est que ces amibes se soient répandues dans la nature! s’exclama Nick. S’ils avaient eu ça en plus à Los Angeles, ça leur compliquerait les choses !
— On parie ? rétorqua Tom. Deux contre un qu’elles se reproduisent par spores aériennes.
— Comme les germes de la typhoïde au mois de novembre dernier, renchérit Jane.
— C’était le typhus », rectifia Nick.
Le fait que ce livre paraisse maintenant est d'autant plus pertinent, troublant, dérangeant... et clairvoyant. La préface de l'auteur renforce encore plus ce sentiment que ce livre, écrit, en 1971, était presque une prédiction pour le monde de maintenant. Vous ne savez pas quoi lire ? Destination fin du monde est le porte-parole de la situation, la copie carbone de ces dernières années. Et vu son petit prix, je vous le conseille vraiment. Alertes sur les catastrophes écologiques dues au réchauffement climatique, aux activités humaines, alerte sur le renouveau des maladies hyper contagieuses ou l'apparition de nouveaux virus, alerte sur le désintérêt des gens pour la politique, alerte sur l'intérêt porté davantage à l'économie qu'au social...
Ruby demanda à Mike : « Tu appelleras l’agence de voyages le lendemain des obsèques ? » Mike le lui promit, mais Tom déclara qu’il y avait des chances pour que le nouveau président soit assassiné à son tour et qu’il y ait d’autres obsèques. Ces funérailles flinguaient le produit national brut, fit remarquer Stan, puisque les entreprises devaient tout le temps fermer leurs portes.
Comme d'habitude, les livres de cette collection du passager clandestin s'avèrent être des textes terriblement visionnaires, malgré le fait qu'il s'agisse de réédition de textes des années 50 à 80 (vous pourrez retrouver le catalogue des publications par ordre chronologie en fin de livre). Ça fait un peu froid dans le dos... mais la qualité est au rendez-vous. D'autant plus qu'il est vraiment bienvenu d'avoir une introduction au contexte historique du récit, ainsi que des liens vers d'autres œuvres similaires. Pour qui souhaite s'introduire au genre science-fiction sans trop se dépayser, je vous recommande fortement la collection Dyschroniques.
« Eh oui ! La SF s’écrit maintenant au présent, ce qui veut dire qu’elle se vit au présent. Et le présent pouvant être schématiquement découpé en cinq ou six lignes de force précises (surpopulation, apothéose nucléaire, fascismes scientifiques, destruction de l’environnement, empoisonnement alimentaire et pharmacologique...), un écrivain de SF [...] ne peut pas ne pas tenir compte de ces données, ne peut pas ne pas les mettre à l’œuvre dans ses textes.»
- Jean-Pierre Andrevon, in Fiction, n° 265, janvier 1976
 par Mrs.Krobb

Destination fin du monde de Robert Silverberg
Littérature américaine (traduction par Michel Deutsch)
le passager clandestin, juin 2020
5 euros

lundi 18 mai 2020

"Rosewater : Insurrection" - Tade Thompson

* * * Attention : ceci est le tome 2 d'une trilogie. Retrouvez le tome 1 ici * * *
Les extraterrestres ont récupéré des données dans l'atmosphère, grâce au réseau de cellules artificielles interconnectées, les xénoformes, qu'ils répandent sur toute la planète pour constituer un univers mental appelé xénosphère. Tout comme quelques rares personnes, je peux accéder à ces informations et c'est la raison pour laquelle j'ai été recruté par le S45. C'est un talent utile, surtout quand on recherche quelqu'un. Le champ extraterrestre est lié aux esprits des gens et les données peuvent circuler dans les deux sens parce que les xénoformes ne se connectent pas seulement entre elles. Elles s'accrochent aux récepteurs de la peau humaine et peuvent ainsi accéder au cerveau pour en extraire en douceur des renseignements.
Nous retrouvons Rosewater peu après les évènements du dernier livre. Cette fois-ci nous quittons un peu le point de vue de Karoo (un des derniers réceptifs survivant) pour suivre un peu plus sa compagne, Aminat, qui étudie la condition des humains fortement infectés par les cellules extraterrestres. Nous suivons également Jack Jacques, le président de Rosewater, et sa gestion de la ville, de nouvelles crises et de la demande d'indépendance. À côté de ça, une mystérieuse plante fait son apparition et sème la pagaille, tandis que la conscience d'une extraterrestre est transférée dans une humaine. Anthony, l'avatar de Armoise, l'entité extraterrestre, enquête de son côté.
Tout la cuisine est envahie de végétation. Le supplice lui est infligé par une sorte de vrille qui enserre les orteils de son pied gauche. Du sang coule, mais faiblement. La vrille se retire. Son pied droit... Il n'est pas certain de ce qu'il voit. Son pied droit a disparu, remplacé par un entrelacs de racines. Bewon n'a pas mal, mais il a l'impression qu'un liquide froid parcourt son corps. (...) du pollen remplit l'air et, en le respirant, il se sent de nouveau apaisé. Son environnement se remet à briller. Bewon sait qu'il est en train de mourir. (...) Puis Bewon se libère de son corps, en ayant terminé avec la vie et l'univers. Mais l'univers n'en a pas fini avec lui.
Ce tome se concentre beaucoup sur l'origine d'Armoise, de la plante extraterrestre qui lui est liée, sur cette civilisation ancienne désormais disparue dont la conscience demeure et qui a pour projet de se télécharger dans l'humanité. Il y a aussi tout un aspect politique très présent qui n'était pas dans le précédent tome, et tout un aspect sur la création de Rosewater, l'importance au niveau du pays. On est tout à fait dans une gestion collective à la fois du côté des extraterrestres et à la fois du côté humain : comment sauver sa peau, sa communauté.
« Tu me demandes de t'aider à exterminer mon espèce.
- Vous autres humains, vous êtes déjà très doués pour vous exterminer vous-mêmes. Rosewater est bombardée en ce moment même, et il s'agit seulement de l'un des trente-trois conflits qui ont lieu actuellement dans le monde. Dois-je parler du gaspillage des hydrocarbures ? De la contamination de l'eau ? Des déchets nucléaires ? Arrête-moi quand j'arriverai à un scénario apocalyptique qui te semblera suffisamment impressionnant. »
Là où le précédent livre alternait beaucoup entre les différentes époques, nous restons cette fois-ci en 2067, mais nous alternons en revanche entre les différents personnages. L'histoire est en direct, et on la suit de toutes parts. Il y a également une prédominance de personnages féminins dans ce tome, dont quelques-unes étaient déjà présentes dans le précédent, et qui sont vraiment bien écrits. Insurrection est vraiment dans l'action, la réaction, la stratégie... On découvre assez peu de nouvelles choses comparé à toutes les révélations du premier tome, mais il s'inscrit bien dans ce nouveau contexte. C'est à la fois un tome-pivot et un livre tout en action. On ne sait pas trop où on va, mais on commence à y aller franchement. En fait, cette trilogie semble avoir un peu la même structure que celle de Jeff Vandermeer.
La créature est principalement verte, mais certaines parties sont rouges, mauves et brunes, sans parler des fleurs, un vrai festival de couleurs. Du pollen voltige dans l'air, ce qui explique pourquoi Dahun m'a fourni un masque de protection. Un hallucinogène, peut-être ? Ou du poison ? De temps en temps, un organe projette ces particules. Pour le reste, le végétal semble assez placide. Je n'ai pas à attendre longtemps avant que la plante n'expulse une de ses créatures. Des racines et des tiges se tortillent avec vigueur, puis se séparent lentement pour former un orifice dans lequel apparaît un humanoïde, maintenu par des vrilles qu'il doit casser pour se dégager. Après cela, il s'envole en agitant ses ailes. Il ne ressemble pas à un animal et son vol ne trahit aucune hésitation.
Dans ce tome, un débat commence à vraiment prendre forme : sur le droit d'exister. Les extraterrestres ont-ils le droit de prendre la place de l'humanité pour continuer de vivre ? Les humains ont-ils le droit d'avoir la main mise sur d'autres humains ? Quid des réanimés, toujours vivants, mais "vides" de conscience ? Comment faire quand on est à moitié humain et à moitié alien ? Et que dire des mi-humains/mi-robots ? Ce tome aurait pu s'appeler aussi "Désintégration" : on ne sait pas si le dôme ne va pas finir par être détruit, si l'humanité va être remplacée, si les extraterrestres vont être rayés de la carte... Il y a aussi une réflexion sur les nouvelles technologies. En revanche, il est difficile de savoir sur quoi va vraiment porter le troisième tome. Un indice porte à croire qu'on reverra la Fille à la Bicyclette. Et peut-être qu'on finira par en savoir plus sur la station spatiale. À suivre !
Pour la plupart des Africains, la fracassante révélation qu'un extraterrestre avait atterri à Londres en météorite et grandissait sous la terre ne signifiait pas grand-chose. Cela ne perturba pas beaucoup nos existences. On colporta des théories conspirationnistes plus intéressantes, voilà tout. Mais le prix du bol de riz demeurait toujours trop élevé.
Bonus : extraits 1, 2, 3, 4
par Mrs.Krobb

Rosewater, t.2 : Insurrection de Tade Thompson
Littérature anglaise (traduction par Henry-Luc Planchat)
Nouveaux Millénaires, août 2019
21 euros

lundi 27 avril 2020

"2312" - Kim Stanley Robinson

Vous êtes une créature du soleil. Vues d'aussi près, la beauté et la terreur qu'il inspire peuvent siphonner n'importe quel esprit de tout raisonnement, jeter tout un chacun dans un état second. C'est comme voir le visage de Dieu, disent certains, et il est vrai que le soleil donne naissance à toutes les créatures vivantes dans ce système, et que dans ce sens il est notre dieu. Son apparition peut vider votre tête de la moindre pensée. Et les gens vont justement vers lui pour cela.
XXIVe siècle de notre ère : le système solaire a été presque entièrement colonisé, aménagé, ou terraformé. La Terre a subi des catastrophes écologiques majeures, avec une montée des eaux spectaculaires. Les colons ont désormais la possibilité de rallonger leur espérance de vie pour pouvoir vivre un siècle entier, voire deux, ainsi que de changer leur morphologie, d'opérer des modifications pour devenir plus animaux. Un jour, la cité roulante de Mercure est bombardée de pierres, puis incendiée par le jour brûlant. On ne sait pas trop quoi incriminer : les qubes peut-être ? Des super AI implantées dans le corps de leur propriétaire, portées en bracelet ou encore... à demi humaines.
C'était une hypothèse ancienne, celle voulant que des humains s'accommodent de robots intelligents, soit dans un carénage quelconque, soit dans une enveloppe les rendant impossibles à distinguer des humains, auquel cas ils pouvaient devenir une autre sorte de personne. Entre ces deux visions, toutefois, s'étendait ce que l'hypothèse appelait "la vallée dérangeante" - la zone du pareil-sans-être-pareil, de l'identique-mais-différent qui provoquait chez tous les humains une répulsion instinctive, un dégoût viscéral, et la peur.
Ce livre développe son côté science-fiction de façon très poussée : il va falloir suivre et être très attentif've, pour vraiment saisir tous les détails techniques, qui font de l'aménagement des planètes et des terrariums des espaces viables, pour comprendre comment fonctionnent les qubes, et surtout comprendre les évènements qui se sont déroulés entre le XXIe siècle et 2312. Les détails étouffent parfois le récit au point qu'on ne sait plus trop au bout d'un moment quelle est l'histoire - d'autant plus que souvent, entre les chapitres, on peut retrouver des pages d'extraits (de quoi ?), des fragments de pensées (de qui ?), des listes, des résumés historiques... Histoire d'ailleurs qui dure sur plusieurs années alors qu'elle se déroule en un clin d'oeil sur les pages, tandis que les pages de descriptions s'étalent sur des chapitres entiers. Ce que je trouvais admirable au début a fini par me perdre, et il m'a fallu un mois et demi pour en venir à bout. Le contraire d'un page-turner. D'un autre côté, c'est plutôt bien écrit et le sujet a l'air vraiment maîtrisé, ce qui donne vraiment envie d'en venir à bout, mais tout ça pour quoi ?
Les gens étaient écœurés par la montée des eaux. Ils vomissaient les générations de la Grande Indécision ayant provoqué avec une insouciance coupable le dérèglement irréversible du climat qui devait s'accentuer dans les siècles à venir, lorsque la libération de l'hydrate de méthane et la fonte du permafrost avaient déclenché la troisième vague de gaz à effet de serre, sans doute la plus importante de toutes. 
Le livre aborde des thématiques intéressantes, sur l'écologie, la colonisation, l'adaptation de l'humain, du végétal et de l'animal à l'espace, l'intelligence artificielle, la politique inter-mondiale, les réfugiés, les modifications corporelles, les nouveaux genres... Mais c'est peut-être trop ambitieux pour être vraiment bien développé (malgré l'attention extrême portée à certains pans techniques), et personnellement, j'ai perdu l'engouement, même si j'ai tenu jusqu'à la fin.
Mais la technologie propre est arrivée trop tard pour sauver la Terre des catastrophes des débuts de l'Anthropocène. Il est ironique de constater que les Terriens ont réussi à modifier radicalement la surface d'autres planètes, mais pas celle de la leur. Leurs procédés utilisés dans l'espace étaient presque tous trop grossiers et violentes. C'est seulement en faisant preuve de la plus grande prudence qu'ils ont pu bricoler quoi que ce soit sur Terre, parce que tout y est lié de façon inextricable et sujet à un équilibre fragile. Tout ce qui donnait un résultat positif quelque part a provoqué un désastre ailleurs.
Les personnages principaux ne sont pas tellement sympathiques, on n'apprend pas grand chose des qubes non plus, les personnages secondaires le sont tellement qu'on les oublie... Donc, ce qu'il reste au final, c'est une intrigue enfouie, qui se résout rapidement à la fin, et un énorme pavé de hard-SF écrit assez petit qui s'éparpille beaucoup. C'est le premier livre de Kim Stanley Robinson que je lis (je me suis peut-être laissé emporter par le fait qu'il ait écrit une thèse sur Philip K. Dick, qui est probablement ce que j'aurais préféré lire), et honnêtement ça ne me donne pas trop envie d'approfondir. Tant pis.
former une phrase consiste à fusionner de nombreuses fonctions d'ondes superposées en un unique univers mental. En multipliant les univers perdus mot par mot, nous pouvons dire que chaque phrase efface 10n univers, n étant le nombre de mots dans chaque phrase. Chaque pensée condense des milliards de pensées potentielles. Ainsi nous obtenons une éclipse verbale dans laquelle le langage que nous utilisons structure la réalité que nous habitons. Peut-être qu'il s'agit d'une bénédiction. Peut-être que c'est pourquoi nous avons besoin de toujours faire des phrases
Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8

par Mrs.Krobb

2312 de Kim Stanley Robinson
Littérature américaine (traduction pat Thierry Arson)
Babel (Actes Sud), avril 2019
10,70 euros

lundi 30 décembre 2019

"Les Furtifs" - Alain Damasio

« Une ville dite "libérée" est une ville soustraite à la gestion publique et intégralement détenue et gérée par une entreprise privée. Son maire est nommé par les actionnaires, à la majorité simple des parts. En août 2030, la ville de vos parents, qui s'appelait Orange, a donc été rachetée par la multinationale du même nom, pour un prix dérisoire. Savez-vous pourquoi ?
- Parce qu'Orange, ils zont pas eu à racheter le nom de la ville ! Le nom, c'est ça qui coûte le plus cher, Madame ! »
 Nous voici dans la France des années 2040, une France dont les villes ont été rachetées par des entreprises, une société 100% contrôlée grâce à un asservissement volontaire au monopole de la data, où chacun•e voit ses données privées utilisées dans un but commercial, où il faut payer son accès à la ville et à ses structures par le biais de forfaits privilèges. « La Bague : un seul anneau pour nous gouverner tous ? » : le numérique a envahi le réel, sans possibilité d'en échapper, car sans Anneau, vous êtes également fiché•e. Voici le monde tel qu'il peut être lorsque l'on privilégie la sécurité à la liberté, lorsqu'on laisse l'algorithme prendre le pas sur l'aléatoire, lorsque le privé est rendu public. 
Genre le gars qu'a dix ans derrière lui à bourlinguer dans les communautés. Pour qui « pas de chef » est juste normal. Le prix libre, la norme quoi. Qui trouve évident de troquer et de jamais avoir d'oseille dans les poches : ils ont une appli qui décompte tout sur le serveur de la communauté. Tu dois juste être positif rapport à ta dette aux autres. Et sinon ? Sinon que dal, il se passe rien, ça ronchonne un peu et basta. Tu feras un peu plus d'heures les pieds dans la gadoue, à la rizière, c'est tout. Et si tu merdes vraiment, que tu fais le gros morpion qui suce ? Ben, on finit par te foutre dans la cale d'une péniche et on te ramène à Arles fissa. Tu deviens tricard ici. Ils dégagent deux trois mecs par mois comme ça. Que des mecs, pour le coup : les nanas foutent pas la merde. D'ailleurs elles sont en majorité sur l'île.
Évidemment, face à tout ça se dressent plusieurs groupes d'anarchistes, d'activistes, de communautés auto-gouvernées dans des zones à défendre, des personnages qui évoluent hors des normes, hors des cadres, hors du tout-numérique. Ces personnes revendiquent la liberté de penser, de bouger, d'assumer sa différence, mais aussi la liberté d'apprendre, car l'éducation même est totalement contrôlée. Également en dehors de la société, une sorte d'armée hors de l'armée, un groupe de "soldats" traque une nouvelle forme de menace... Les furtifs.
Le furtif est dedans. Ils le savent parce qu'ils ont activé les capteurs optiques, tactiles et thermiques, la résonance magnétique et l'artillerie d'écoute ; qu'ils ont mesuré les variations de l'hygromètre, le jeu des trains d'ondes et les infimes turbulences de l'air à l'intersection des murs.
Ni tout à fait animal, ni végétal ni minéral, ni humain ni inanimé, les furtifs n'existent que pour celles et ceux capables de les percevoir, entraînés à les entendre, les traquet, les comprendre. Totalement hors-champ, invisibles, espiègles, redoutables, mais aussi inoffensifs, l'apparition des furtifs fait penser à une invasion extraterrestre, et pourtant... terrestres, ils le sont déjà plus que nous. Et si Lorca, un des personnages du roman, décide de se lancer sur leurs traces, c'est bien parce qu'il pense que sa fille s'est enfuie... grâce aux furtifs.
« On a d'abord pensé qu'il pouvait s'agir d'une arme d'infiltration chinoise, issue du génie génétique. Puis quelques scientifiques ont suggéré la piste d'une mutation accidentelle des mustélidés, à partir de biohacks aventureux de type crispr-9. »
Ce roman de Damasio recouvre principalement ces trois thèmes : critique d'une société du futur où le numérique aura tout cloisonné, de même que les multinationales et l'État ; tentative d'échapper à la société, petites communautés qui repensent la vie en commun ; et enfin les furtifs, ces êtres mystérieux qui nous font repenser notre rapport à notre environnement. Plutôt dense, donc, beaucoup de revendications, une épopée à la fois digne de la Horde du contrevent mais plus ancrée dans le réel, tout en gardant une part de fantastique.
« Je comprends tellement que ce monde rêve d'un envers ! De quelque chose qui lui échapperait enfin, irrémédiablement, qui serait comme son anti-matière, le noir de sa lumière épuisante ! L'abracadata qui échapperait par magie à toutes les datas ! Je comprends que la fuite, Lorca, la liberté pure, l'invisibilité qui surgirait au coeur du panoptique, soient les fantasmes les plus puissants que notre société carcélibérale puisse produire comme antidote pour nos imaginaires. »
On sent ici l'influence énorme de la vie personnelle de Damasio, lui-même un peu échappé des réseaux, qui a pas mal cotoyé la ZAD de Notre-Dame-Des-Landes (entre autres). Il y a beaucoup l'idée de l'utopie, des zones à défendre / à reconstruire, des angles morts où tout est contrôlé / surveillé. Les furtifs, tout comme celles et ceux qui souhaitent changer le monde, sont ici mis en parallèle. Damasio brode dans le champ des possibles avec une très grande fantaisie dans les solutions alternatives proposées, et c'est parfois même un peu too much, ça ne laisse pas beaucoup d'espace pour qui ne sait pas voler dans les airs, construire des choses, hacker les ordinateurs ou torpiller la police, mais dans une époque où la révolte se fait sentir de toute part, c'est un doux rêve, un bel espoir à disposition pour repenser les choses. Dans ce décor, les furtifs tombent à pic, autant pour nourrir l'imagination de celles et ceux qui souhaitent un retour à la terre, au vivant, au mouvement, à la création, que pour dresser le portrait d'un nouvel ennemi, faire monter la peur, le besoin de sécurité. Je n'en dirai pas plus sur les furtifs, pour ne rien spoiler, mais je trouve que c'est vraiment un sujet hyper intéressant, bien amené, bien construit, riche et merveilleux, qui questionne sur la conscience, l'intelligence, l'adaptation, le langage, la réappropriation, le vivant...
Je trouvais la crainte qui cerne, accule. L'effroi sobre d'être en face non plus d'animaux, mais d'une conscience qui nous assimile. D'une intelligence qui nous observerait vivre, tapie en araignée dans l'angle mort d'un double plafond, goguenarde. L'objet d'étude se retournait - et c'était maintenant nous sous la mire.
Tout comme dans La Horde du Contrevent, l'auteur fait appel à une narration multiple, qui change au gré du roman et se signifie à l'aide de symboles attribués aux personnages principaux du livre. Là où c'était plus ardu pour le premier, ici nous avons beaucoup moins de personnages, ce qui rend plus facile à identifier. Il use de changements de style, de lexique, de langage, d'expressions, qui fait qu'on les reconnaît très bien, mais c'est parfois poussé un peu trop à l'extrême et les rend parfois moins crédibles, quand bien même ça rend les autres plus authentiques et sincères... De même que Damasio change de sujet et de point de mire régulièrement, passant de la dystopie à l'utopie, du concret au fantastique, en s'arrêtant sur la parentalité, le deuil, l'identité de genre, la spiritualité. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il s'agit d'un récit passionné, poignant, plein d'émotions, de rebondissements, de réflexions sur le monde tel qu'il est et tel qu'il promet de devenir. L'auteur nous offre encore du singulier, le genre de livre qu'on n'oublie pas après l'avoir lu, qui en fait parfois beaucoup (trop) pour sortir du lot, et qui y arrive. Les enfants perdus contre le capitaine crochet, avec les fées, les pirates, et un enfant à retrouver... version 2.0.4.1 ! Avec, en prime, un album à écouter pour se mettre dans l'ambiance, en collaboration avec Yan Péchin.
« La trace n'est-ce pas ? la trace ! La trrraccce... Empreinte ou marque que laisse le passage d'un être ou d'un objet, bien sûr... Une piste, une brisée, une foulée, un pas ou une passée... Marque laissée par une action quelconque, plus largement. Trace d'encre ou de sang, traces de coups, de freinage, traînée ou tache... Ce à quoi l'on reconnaît que quelque chose a existé, ce qui subsiste d'une chose passée : un reste, un vestige, un souvenir, une archive. Je m'interroge sur la frénésie d'un monde qui ne supporte plus que le présent passe - et passe sans laisser de trace - juste passe. Sur cette compulsion que vous avez, vous et vos affidés, à retenir et à capturer. À piéger dans l'archive, à aspirer sans cesse de la donnée. Sur ce que ça dit de notre inaptitude panique à vivre le présent. »
Bonus : interview sur Nova + extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20

par Mrs.Krobb

Les Furtifs de Alain Damasio
Littérature française
La Volte, avril 2019
25 euros

mercredi 20 novembre 2019

"L'Examen" - Richard Matheson

« Série de nombres », murmura Tom en essayant d'assimiler les mots à mesure qu'il les entendait prononcer. Mais les mots ne se laissaient plus assimiler aussi vite ; ils semblaient s'attarder sur les tissus de son cerveau comme des insectes sur un carnivore léthargique. Il les répéta mentalement : série de... série de nombres - là, ça y  était. Il regarda son fils et attendit.
« Alors ? s'impatienta-t-il après un moment de silence.
- Papa, je t'ai déjà donné la première.
- Euh... » Son père s'efforçait de trouver les mots appropriés. « Veux-tu avoir la bonté de me donner la... la... fais-moi le plaisir de... »
Cette nouvelle, publiée à l'origine dans les années 50, prend place en 2003 (le futur donc - même si pour nous c'est déjà du passé). L'auteur y décrit une société qui fait face à un grave problème de surpopulation, et notamment de la hausse du nombre de personnes âgées dans une société qui se doit d'être active, et où ces dernières sont perçues comme des poids, des assistées. Pour y remédier, une loi a été votée pour que les personnes de plus de 60 ans (et donc retraitées) doivent passer tous les cinq ans des tests d'aptitude afin de valider ou non leur droit à continuer de vivre. Les personnes qui échouent sont euthanasiées.
Encore heureux, songea-t-il, que les examinateurs ne soient pas les fils et les filles qui avaient voté la loi. Encore heureux qu'il n'ait pas à marquer du tampon noir INAPTE la fiche de son père et, par là, prononcer la sentence.
Dans le cadre de son histoire, Richard Matheson fait le choix de nous placer dans le camp du fils adulte de Tom, octogénaire, qui vit aux crochets de son fils Leslie et de sa femme Terry. Après avoir passé le test plusieurs fois, il devient évident que le vieux ne réussira pas cette année-ci. Alors que son fils lui fait passer des tests de révision avant le jour J, on le voit en proie à d'énormes troubles d'attention, de mémoire, de motricité... Et ensuite, on suit Les et Terry qui discutent du fait que ce serait quand même mieux que le père échoue. Le texte est très court, et se passe en 24h. Il ne s'agit pas tant d'une réflexion approfondie sur le sujet que sur une volonté de transcrire une tranche de la vie de cette famille, avec les émotions du fils, ses questionnements, ses contradictions, les injonctions de sa femme et le comportement embrouillé du père. Ce qui est probablement une tentative de l'auteur pour nous mettre dans la peau des gens qui seraient susceptible d'avoir voté cette loi, d'avoir des proches concernés, me fait penser à tous ces témoignages de parents d'handicapés : on n'a pas du tout le point de vue des personnes concernées. Et ici, le vieux est clairement montré comme un poids, comme un râleur, une gêne, quelqu'un qui ferait mieux d'accepter la mort plutôt que d'accepter... le cours normal de la vie, qui est de vieillir. Je ne cache pas que j'ai été très gênée par ceci, parce que quand bien même il s'agirait de montrer que ce genre de décision est horrible et ne devrait pas avoir lieu d'être, qu'on ne devrait pas avoir à choisir entre la vie d'êtres humains et le profit. Et on peut bien sûr faire le parallèle non seulement avec les personnes âgées (ici même, seulement retraitées), mais aussi avec les personnes handicapées, les personnes qui ne peuvent pas travailler, et même, carrément, les enfants. Bref, je pense que s'il s'agissait d'une critique virulente, l'auteur nous aurait donné le point de vue de celui qui risque sa vie plutôt que de donner les arguments pour / contre qu'on aurait en tant que personne qui a de l'autorité et ne risque pas sa propre vie, et de faire passer la mort du vieux comme quelque chose de, au final, bénéfique pour tout le monde.
Personne ne parlait de mourir. L'Administration envoyait des convocations, on subissait un examen, et ceux qui échouaient étaient sommés de se présenter au centre administratif pour leur injection. La loi fonctionnait, le taux de mortalité était stable, le problème de la surpopulation jugulé - le tout de façon officielle, impersonnelle, sans hauts cris ni scandale. Mais c'étaient toujours des personnes aimées que l'on tuait.
À la fin de la nouvelle, comme pour chacun de ses textes SF réédité de nos jours et publiés dans un contexte antérieur, l'édition du passager clandestin fait une brève revue sur l'auteur, mais surtout sur le contexte du récit : ici la question du vieillissement de la population occidentale à la fin du XIXe siècle, les maladies liées aux vieillissement, le programme de sécurité sociale de Roosevelt en 1935, la question de la dignité des personnes âgées, la transition entre les "mouroirs" et les maisons de retraite, l'euthanasie involontaire... et même le programme Hitlerien concernant les personnes handicapées, malades ou âgées. On peut donc comprendre toutes les étapes qui ont mené à une amélioration des droits des personnes âgées, entre le XIXe siècle et le XXe (et, maintenant, au XXIe siècle), et même si je pense que ce genre de réflexion est un peu brutale, le fait que ce texte sorte juste au moment de la réforme des retraites par le gouvernement français est particulièrement pertinent - néanmoins le sujet n'est pas forcément bien abordé de mon point de vue.

Bonus : interview des éditrices du passager clandestin sur le blog Un Dernier Livre

par Mrs.Krobb

L'Examen de Richard Matheson
Littérature américaine (traduction par Jacques Chambon)
le passager clandestin, novembre 2019 (original : 1954)
5 euros

mardi 10 septembre 2019

"BIOS" - Robert Charles Wilson

Isis et la douzaine de mondes biologiquement actifs détectés par l'interféromètre planétaire avaient démontré que la vie n'était pas vraiment une nouveauté pour l'Univers. Elle était, sinon inéluctable, du moins assez répandue dans la galaxie. Mais l'humanité avait eu beau écouter de toutes ses oreilles, elle n'avait jamais reçu le moindre signal intelligible, la moindre preuve de voyages spatiaux non humains, le moindre indice d'une civilisation intersidérale.
Lors du XXIIe siècle, l'humanité a déjà commencé le processus de colonisation de planètes éloignées, d'abord Mars, puis les colonies Kuiper, et maintenant... Isis. Le problème c'est qu'Isis est totalement non viable pour l'humain, et même les matériaux terrestres montrent des signes de faiblesse contre la biosphère isienne qui semble attaquer ces corps étrangers. Sa biosphère ressemble assez à celle que l'on connaît, si ce n'est qu'elle est aussi tout à fait radicalement différente. Évidemment, derrière un tel déploiement de technologies, de spécialistes et de matériel complexe, se trouvent les Trusts. Les Familles. Des riches terriens surpuissants, qui se font la compétition. L'objet de la compétition ici, est Zoé, un bébé éprouvette/clone devenu jeune femme, avec une combinaison toute nouvelle. Son rôle sera d'être la première femme à explorer Isis en personne, sans le faire à distance, par l'intermédiaire de drones et de robots.
« Le thermostat de l'âme », ainsi son professeur à Calcutta avait-il surnommé ce biorégulateur bien ordinaire, cette glande artificielle chargée d'égaliser les humeurs, de soutenir la vigilance et de supprimer la fatigue. Le régulateur surveillait en permanence la composition du sang et libérait des doses autosynthétisées de neurotransmetteurs et d'inhibiteurs. Anna Chopra elle-même en portait un, à l'instar de presque tous les techniciens et cadres terriens.
Robert Charles Wilson introduit beaucoup de choses dans ce roman : l'intouchabilité des puissances riches terrestres, qui font la course et n'hésitent pas à mettre un grand nombre de vies humaines en jeu ; les "thymostats", dont sont dotés beaucoup de terriens, qui les aide à survivre bien mieux que les autres, avec un système immunitaire boosté, et qui régulent aussi leurs humeurs, les sentiments et les émotions, le "soi" ; les différentes nouvelles races humaines par le biais notamment des kuiper ; la vie sur d'autres planètes, et comment elle pourrait être, comment elle pourrait interagir avec nous, comment se manifesteraient d'autres formes de conscience... Bien que le roman soit assez court en regard d'autres textes plus connus qu'il a produits, l'auteur réussit à introduire une histoire assez riche en réflexions, à la fois sur l'humain, sur la colonisation de l'espace, et sur d'autres formes de vie.
Impossible, bien entendu, de lire la moindre émotion sur ce visage, malgré tous les efforts de l'esprit humain. Nous nous projetons sur les autres animaux, se dit Zoé, nous croyons lire des expressions sur le visage des chats et des chiens... mais le mineur restait aussi impénétrable qu'un homard. Les yeux, se dit-elle. Toute créature plus grosse qu'un scarabée s'exprime d'abord par ses yeux, mais ceux du mineur n'étaient que de simples ovales noirs dans un lit de chair anguleuse. Des bulles d'encre. Des fenêtres à travers lesquelles une espèce de quasi-conscience l'observait avec calme.
BIOS est un roman intéressant en ce qui concerne l'approche d'une nouvelle forme de vie, hostile par ailleurs, mais qui semble apparemment inoffensive et même "arriérée" (pas de gros monstres, pas d'aliens, même s'il y a bien des formes de vie animaloïde). On a donc une sorte d'attraction/répulsion assez intense en ce qui concerne ce nouvel environnement, qu'on parcourt à la fois avec délice et crainte mortelle. Ce qui nous permet de nous dire que s'il existe une vie ailleurs, elle n'est probablement pas là pour être colonisée par l'humain, et, peut-être même, s'il existe une vie ailleurs - ou plusieurs -, elle pourrait dépasser tellement l'humain que ce dernier serait le maillon faible de la grande chaîne de la vie. C'est également une réflexion sur le transhumanisme et sur la conscience à un niveau plus métaphysique. Beaucoup d'action, avec des situations extrêmes et haletantes, et un dénouement que j'ai trouvé un peu trop rapide à mon goût. Je sais que l'auteur aime installer des univers, décors et personnages complexes avant d'entrer dans le coeur du sujet et que les dénouements se font souvent vraiment tout à la fin, mais ici ça m'a laissé un goût de pas assez - bien que j'ai trouvé l'histoire super. Mon seul bémol est le traitement de Zoé, bien que tout son parcours de vie explique assez bien son rôle dans l'histoire, ça fait encore un personnage féminin qui doit subir plein d'horreurs pour avoir un premier rôle, et servir d'expérimentation à tout un tas de gens (femme-objet), et ne pas savoir au final qui elle est, qui elle a envie d'être, ce qu'elle veut réellement faire (même si la réflexion et transformation vient en cours de roman).
Certaines nuits, elle s'imaginait que les étoiles pouvaient parler. Elle s'imaginait qu'en écoutant avec assez d'attention, elle entendrait leurs voix parler une langue aussi tranchante, aussi dure et colorée que des pierres précieuses. Elle attendit patiemment d'entendre ce langage éternel et de le comprendre enfin.
Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6

par Mrs.Krobb

BIOS de Robert Charles Wilson
Littérature américaine (traduction par Gilles Goulet)
ActuSF, mai 2019 (original : 1999)
18,90 euros

lundi 5 août 2019

"La Horde du Contrevent" - Alain Damasio

À l'origine fut la vitesse, le pur mouvement furtif, le « vent-foudre ».
Puis le cosmos décéléra, prit consistance et forme, jusqu'aux lenteurs habitables, jusqu'au vivant, jusqu'à vous.

Bienvenue à toi, lent homme lié, poussif tresseur des vitesses.
Faire partie de la Horde du Contrevent, c'est une véritable mission de vie, plus qu'un métier ou une aspiration, ça commence aux premières lueurs de la vie et ça termine avec la mort, voire plus tard encore. La Horde dont il est question ici, est la 34ème. La 34ème à remonter le monde de l'Aval à l'Extrême-Amont, ce point situé à l'autre bout du monde et qui en marque la fin. La source. La source du vent, qu'il faudra contrer, donc, sur tout le chemin. Et des vents, il y en a énormément, chacun a un nom, un souffle, une vitesse, une particularité, chaque souffle est une note, chaque vent une symphonie. La Horde est composée de 23 membres : un traceur, un prince, un scribe, un troubadour, un combattant-protecteur, un géomaître, un pilier, deux oiseliers-chasseurs, un fleuron, un éclaireur, deux ailies, une aéromaîtresse, une soigneuse, une cueilleuse-sourcière, un braconnier du ciel, un artisan du métal, une feuleuse, un artistan du bois, et trois crocs. Jusqu'ici, aucune Horde n'a jamais été jusqu'au bout de la mission, mais celle-ci y arrivera peut-être, sinon, ce sera probablement la dernière. Chacun, de sa voix propre, raconte l'histoire de la Horde.
Dans les carnets de contre que j'ai pu lire, durant ma formation de scribe, le furvent a toujours occupé une place à part. Il reste la figure active et imprévisible de la mort. Chaque horde en a rencontré - parfois jusqu'à sept ou huit, et chaque scribe a tenté, dans la mesure de son savoir et de ses moyens, d'en extraire des leçons qui puissent sauver les hordes futures. Ces leçons sont étranges, folles parfois, plus souvent profondes et saines. Elles sont toutes émouvantes par ce fil, par ce don qu'elles tendent, du bout des doigts, vers l'avenir. Comme si, même détruire, même disloquée, une horde gardait encore au fond d'elle-même, enkysté dans sa foi, l'espoir qu'une seule d'entre elles, plus tard et plus loin, peut-être des siècles et des siècles en amont dans le futur, atteindra enfin, grâce aux exploits cumulés des autres, l'Extrême-Amont - et qu'ainsi elles seront justifiées, toutes quoi qu'elles fissent, et pour toujours.
Je ne vais pas vous mentir, j'ai eu du mal à commencer ce livre. Et pourtant, depuis le temps que je voulais m'y mettre, c'était vraiment le bon moment pour le lire, la meilleure disposition de corps et d'esprit, juste après le chaos pétrifié de N. K. Jemisin (voir ici, ici et ici). Alors j'ai ramé, ou plutôt non : j'ai contré. Ça commence avec la présentation d'une vingtaine de personnages direct, et c'est chouette parce que ça permet d'y revenir plus tard, quand on comprendra rien à qui parle à qui, qui fait quoi, qui vient d'où. Mais du coup moi, j'avoue, j'ai oublié. C'était un livre numérique, alors c'était trop compliqué pour moi de revenir à chaque fois à la bonne page. Le défi. Pendant la moitié du livre, j'ai appréhendé cette masse sans visage, qui parle à tour de rôle, comme des cellules d'un même corps, presque anonymes sans leur fonction. Et quelque part, c'est pas plus mal ? Je veux dire, ça renforce l'idée de la Horde, le fait que chacun•e n'existe que par ce qu'il ou elle apporte au groupe. Pas le temps d'exister en tant que soi. Il y a aussi le fait que le chef, le Traceur de la Horde, m'était tellement antipathique. Robuste, vaillant, solide, capable de faire tenir un groupe d'une vingtaine de personnes, mais aussi imbuvable. Et soudain, arrivée à un certain moment, je les ai aimé•e•s si fort ?
À écouter les réactions des hordiers, je me rendais compte que nos visions des formes générées par le chrone différaient. Ces écarts me dérangeaient. Si le véramorphe révélait la vérité d'un être, pouvait-il y avoir des vérités flottantes, voire plusieurs vérités ? Ou fallait-il que j'en conclue, comme me le lança Sov avec un aplomb qui m'agaça, que l'être « en-soi » n'existait pas, qu'il n'y avait que des êtres « pour et parmi les autres », que chaque hordier n'était au fond « que le pli particulier d'une feuille commune », « un nœud dont la corde est fournie par les autres » ?
J'ai d'abord été intriguée par cet univers, je me disais : c'est quoi, une théorie bizarre sur une Terre plate ? La recherche des origines ou de la destruction du monde ? La quête spirituelle vers un Dieu souffleur de vent ? Une sorte de sport un peu loufoque ? Et puis, clairement : courir après du vent, ça semble un peu vain, au début. La vérité, c'est que sous des airs de vanité et d'impossible, la mission de la Horde est vraiment à la fois vide de sens et son contraire. Malgré une entrée en matière laborieuse, donc, j'ai contré, j'ai avancé contre un vent qui me rendait la lecture difficile d'abord, et ça a duré pas mal. Mais progressivement, et surtout à partir de la moitié du livre, le vent, au lieu de me prendre de face, m'a bousculé dans le dos, et m'a saisie au vol, pour que je finisse les dernières pages emportée dans un siphon, carrément. L'important, c'est pas la chute, c'est le voyage ? Ou un truc comme ça. Et pourtant, la chute ! Ah ! Je m'y attendais et j'ai quand même été surprise. J'ai adoré découvrir les dernières formes du vent, j'ai été fascinée par les chrones et les vifs, j'ai été soufflée par le courage et la détermination sans faille de la Horde alors que moi j'y croyais pas du tout, j'avoue. Je pensais que je décrocherai et la vérité c'est que j'ai fini tellement accroché que j'en aurai presque pleuré.
Il y eut à nouveau des chrones qui saluèrent et se retirèrent (en douce), mais je ne reconnus aucun pote. Des arbres furent refleuris ou recrachés secs, d'autres engrossés de chats, des cactées surgirent du sable pêle-mêle, des chars à voile firent coucou, des animaux du genre furtif laissèrent quelques traces impossibles. Pour épatant que ça vous paraisse, ce n'est rien en comparaison de ce qu'ils font (les meilleurs) là-haut. Parole de Larco ! Eux, les muages, ils créent à partir de rien, de vent pur, d'un peu d'air et d'eau (de lumière), ils façonnent des étoiles, des lunes planquées dans la voûte, ils t'inventent le temps qu'il fera, ils font pousser des forêts sur des couches de brume, et de vaisseaux (sans voile, tout confort) qui nous larguent discrètement du gibier quand ils nous savent bredouilles à la chasse.
Alors mon conseil, c'est de pas se décourager. C'est d'ailleurs là un des messages les plus forts du livre : s'accrocher, se souder, continuer droit, suivre son but, son idéal, continuer, coûte que coûte. Et franchement, si tu dépasses ça, alors vraiment, tu seras pas déçu•e. L'écriture de Damasio est une écriture qui lui est propre, il joue avec, il la fait chanter, danser, valdinguer, même, siffler ; elle est parfois lyrique, parfois piquante, parfois d'une lourdeur pâteuse, mais surtout, elle vous émerveillera quand il écrira un chapitre sur une joute verbale en plusieurs actes mêlant palindromes et escaliers de mots, et rien que ça c'est un exercice de style qui manque pas d'audace. Le personnage-troubadour Caracole va vous en faire voir, dans tous les sens et même sans les mains, sans les dents, sans le vent.
Un conte de Caracole, ce n'était pas une voix plus un récit, c'était un cosmos local, enfanté sur un feu. Il y avait certes une ligne, celle de l'histoire, qui partait d'un début pour aller vers une fin. Mais les contrepoints, qu'entre chaque laisse il faisait jaillir, brisaient à ce point cette ligne, lui imposaient une cadence si particulière, comme un galop tronqué, la doublaient de tant de claps, de tapes, mates, de bruits et de cris, de gestes, de tours et de tambours, l'habitaient de tant de dessins esquissés dans la cendre, de couleurs jetées sur une nappe, d'architecture de petites pierres, d'objets animés, amenés puis masqués, y ajoutaient une telle variété d'interprètes pris à la volée dans le public, de choristes complices, de musiciens alliés que le conte initial - cette pure voix chantante dont se contentaient tant de troubadours, même parmi les plus illustres - Caracole en éclatait princièrement le cristal, pour un résultat inouï.
J'avais lu et écouté plein d'interviews d'Alain Damasio, y avait pas de raison que j'apprécie pas ses livres, alors j'ai voulu commencer par celui-là, avant Les Furtifs, et je sais pas si c'est le plus facile, mais en tout cas, c'était celui qu'il me fallait, tout de suite maintenant. Un truc brut de décoffrage, qui s'affine, se raffine, et devient diamant brut, pas parce que c'est parfait et sans défaut, mais parce que ça a tellement pris en densité, en force, en solidité, en richesse. Je dédicace d'ailleurs cette chronique à ma maman (la meilleure), sans qui j'aurais encore relégué ce livre dans la pile en cascade des "à lire absolument mais je sais pas quand", et à ma soeur, qui m'a fait découvrir la collaboration entre Rone et Damasio (que vous retrouverez ici plus bas). Bref, à ma Horde, celle que j'ai du lien du sang, et à toutes celles et ceux qui ont contré mille vents avec moi, même si les escales nous ont éloigné•e•s, que les vents vous mènent vers l'infini et au-delà.
De mon passé de rafale, je n'ai jamais cherché à dégravoyer le lit. Mes souvenirs sont faits d'épaisseurs, de vents et de poussière. Je coule, j'avance à pas élastiques, délardé comme une pierre, étréci jusqu'au dense, jusqu'à l'axe. Avant même de naître, je crois que nous marchions. Nous étions déjà debout, la horde entière étalée en arc, déjà fermes sur fémurs et nous avancions avec nos carcasses raclées et nos côtes nues, les rotules rouillées de sable, à griffer le roc avec nos tarses. Nous avons marché longtemps ainsi, tous ensemble, à chercher la première de toutes nos prairies. Nous n'avons jamais eu de parents : c'est le vent qui nous a faits.
 Bonus : Rone ft. Damasio "Bora Vocal" (audio) + extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10

par Mrs.Krobb

La Horde du Contrevent de Alain Damasio
Littérature française
Folio SF, mars 2015 (original : 2004)
11, 40 euros

lundi 29 juillet 2019

"Les cieux pétrifiés" - N. K. Jemisin

* * * Attention, ceci est la fin d'une trilogie - retrouvez les autres tomes ici et ici * * *
À ceux qui ont survécu : Respirez.
Voilà. Encore une fois. Bien.
Vous êtes doués. Et même si vous ne l'êtes pas, vous êtes vivants. C'est une victoire.
Dernière ligne droite - nous retrouvons Essun, dont le processus de pétrification a déjà commencé, affaiblie et portée en brancard, alors que toute la communauté de Castrima est en route après la destruction de la cité-géode. De leur côté, Nassun et Schaffa détruisent Nouvelle Lune et libèrent les enfants orogènes, pour poursuivre leur route vers l'autre côté du monde. Mère et fille sont confrontées à ces questions : Faut-il sauver le monde tel qu'il est devenu ou accepter la destruction totale ? La fin des Saisons pourrait-elle être la fin des souffrances, sachant que ces souffrances ont commencé avant même les saisons ? Quel est le risque qui vaut le plus la peine d'être pris ? Rédemption de l'humanité ou vengeance du Père Terre ? Faire revenir la Lune ou en finir ? Et, aussi, mère et filles vont-elles enfin être réunies ?
Il faut que quelqu'un souffre pour permettre aux autres de vivre dans le luxe. D'après Syl Anagist, mieux vaut que ce soit la Terre. Mieux vaut réduire en esclavage une énorme chose inanimée qui ne connaît pas la souffrance et ne risque pas de protester. Mieux vaut la Géoarcanité. Toutefois, le raisonnement ne tient pas, car, au bout du compte, la cité n'est pas viable. C'est un parasite, dont l'appétit de magie ne fait que croître à chaque goutte absorbée. Le noyau de la Terre a ses limites. Il finira par s'épuiser, lui aussi, même s'il y faut cinquante mille ans. Et tout mourra.
La ligne de temps se fractionne à nouveau : le présent avec Nassun et Essun, encore, mais aussi le passé, raconté par Hoa, le mangeur de pierre, tel que vécu par lui et ses semblables. Où l'on apprend ce qu'iels sont, le but qu'iels servent, où l'on comprend les obélisques, la Porte de Cristal, le début des Saisons, l'exil de la Lune hors de son orbite normal. Où l'on comprend la différence entre magie et orogénie, où l'on comprend aussi ce que sont les Gardien•ne•s. Très intense, donc, car toutes les réponses sont données. Le rapport à la communauté, à la famille, et même à la maternité, le rapport complexe entre ces trois populations liées très étroitement. Il y a quelque chose d'à la fois très intime et très collectif, qui tient à la fois d'une oppression brutale et d'un amour plus puissant que tout. Il y a aussi la Terre, que l'on voit entièrement vivante dans ce tome.
Nous glorifions par notre seule existence le monde qui nous a fabriqués, de même que n'importe quel sceptre, statue ou objet précieux. Cela ne nous dérange en rien, car nos opinions et notre vécu ont été façonnés avec autant de soin que nous. Kelenli est là pour nous donner le sens de la communauté que nous formons, mais nous ne le comprenons pas. Ce concept nous a été jusqu'ici interdit, mais nous ne comprenons pas davantage pourquoi. Notre ignorance ne durera pas. Nous finirons par comprendre que les membres d'une communauté, les gens, ne sauraient être des possessions. Et, parce que nous sommes l'un et l'autre et qu'il ne devrait pas en être ainsi, un concept nouveau se dessinera en nous, bien que nous n'en ayons jamais entendu parler, car il est interdit aux contrôleurs de seulement formuler son nom en notre présence. Révolution.
Les indices disséminés par N. K. Jemisin ici donnent à penser qu'il pourrait s'agir de notre Terre, avec sa Lune, son Soleil, et que tout ce qui s'y passe, dans notre futur à nous, vient d'une utilisation déraisonnée de ses ressources, des énergies fossiles, voire même nucléaires, d'une oppression systématique des civilisations, d'un désir de pouvoir total et de contrôle sur l'environnement... Bref, il y a tellement de thématiques très pertinentes concernant notre monde, et pourtant ce n'est que suggéré, libre à l'interprétation. On pourrait en dire que c'est une trilogie très écologique, qui appelle à rétablir un contact fort à la planète, à la respecter, à la comprendre, à repartir sur des bases à échelle humaine, à fonder de petites communautés fortes et stables et autonomes, qui peuvent s'en sortir même en cas de catastrophe. Mais il y a aussi quelque chose qui relève de la perception de l'énergie, de la pratique magique.
Exploiter la magie leur a permis de créer des merveilles inimaginables, mais ils en ont ensuite voulu davantage que ne pouvaient en produire leurs vies et jusqu'aux vies et aux morts qui s'étaient succédé des millénaires durant à la surface de la Terre. Alors, quand ils ont vu que, juste sous cette surface, le monde débordait de magie qu'il leur suffisait de prendre... Peut-être la pensée ne leur est-elle jamais venue que toute cette magie - toute cette vie - pouvait être un signe de... conscience. Il ne faut pas oublier que la Terre ne s'exprime pas en mots.
J'ai trouvé cette conclusion très forte, et la fin du livre est vraiment intense, puissante, tout en action, en résolution, elle prend, elle retourne, elle installe une tension proche de l'explosion. Je suis contente d'avoir eu la chance de pouvoir lire les trois tomes d'un coup, parce que ça m'a permis d'être complètement dans l'histoire, d'être ancrée dans cet univers très riche, de ne jamais perdre pied, et de me laisser cristalliser entièrement. C'est véritablement une des meilleures trilogies que j'ai lues, et je ne saurai que trop remercier les personnes qui en parlent et qui la conseillent pour me l'avoir fait connaître, et la recommander vivement à mon tour, de tout mon cœur. C'est cruel mais magnifique, brutal dans son approche de la réalité mais tellement exact, c'est aussi bienveillant, courageux, et révolté, solide comme un diamant mais aussi fragile comme du talc. Par ailleurs, j'ai été très touchée par le mot de fin de l'autrice, qui remet l'histoire dans un contexte très réel, très personnel, et qui lui donne beaucoup d'ampleur, notamment dans le rapport mère-fille. Je rajoute également un bon point pour les couvertures des trois livres que j'ai trouvées très belles, ainsi que pour la façon de l'autrice de ne pas aborder que des relations exclusives et hétérocentrées, et je chéris déjà le moment où je relirai ces livres, parce qu'ils m'ont tant touchée, en plein cœur, en plein quartz.
Ils ont peur parce que nous existons, explique-t-elle. Nous n'avons rien fait qui justifie cette peur, à part exister. Nous ne pouvons rien faire qui nous vaille leur approbation, à part cesser d'exister. Alors soit nous mourons, comme ils le veulent, soit nous rions de leur lâcheté, et nous vivons notre vie.
Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14

par Mrs.Krobb

Les cieux pétrifiés - Les livres de la Terre fracturée, t.3 de N. K. Jemisin
Littérature américaine (traduction par Michelle Charrier)
Nouveaux Millénaires (J'ai Lu), septembre 2018
23 euros

lundi 22 juillet 2019

"La Porte de Cristal" - N. K Jemisin

* * * Attention, ceci est le deuxième tome d'une trilogie - retrouver le premier tome ici * * *

À ceux qui n'ont d'autre choix que de préparer leurs enfants à se battre.
L'histoire reprend là où nous étions resté•e•s, c'est-à-dire avec Nassun sur la route avec son père, Essun dans la cité-géode de Castrima, peu après son arrivée et Albâtre, dont on vient d'apprendre qu'il se trouve à Castrima, quoique dans un état critique après son violent coup d'éclat. Nous allons également retrouver Schaffa assez rapidement. Mais avant de parler des personnages, parlons des lieux, plantons le décor. Castrima - communauté hors du commun - fonctionne grâce aux orogènes (c'est la première cité où leur utilité ne leur cause pas de tort, bien au contraire) ; il y a donc une union tacite entre fixes et orogènes, qui donne d’abord à douter mais qui amène une situation vraiment soudée, finalement, lorsque l'adversité bat son plein, et la cheffe Ykka se montre très à la hauteur. Le Fulcrum quant à lui n’existe plus dans la cité mère de Lumen, détruite entièrement, mais des satellites du Fulcrum résistent encore, notamment en Antarctique, où l'on apprend que Schaffa a fondé une école nommée Nouvelle Lune. Il prétend aux fixes qui habitent ou passent dans les environs qu’il peut guérir les orogènes (c'est-à-dire: leur supprimer l’orogénie), afin que les « poussières » y soient amenées par les parents soulagés ; on apprend assez vite qu'il les entraîne en vérité. Cependant, il y a une déconstruction de plus en plus forte de ce qui a été imposé au Fulcrum, que ce soit par le biais d’Albâtre, d’Essun ou de Schaffa et Nassun. Cette nouvelle saison est celle qui renouvelle les orogènes, mais aussi les Gardien•ne•s.
« Dix mille ans, peut-être. »
Pour que le rift lumenien arrête de cracher des gaz et que le ciel s'éclaircisse. Une paille, à l'échelle habituelle de la tectonique. Le danger, le vrai, c'est ce que risque de provoquer la cendre. S'il s'en dépose assez sur la surface océanique chaude, la banquise risque de progresser aux pôles. D'où des mers plus salées. Un climat plus sec. Le permafrost. L'extension, l'avancée des glaciers. Sachant que s'il arrive une chose pareille, la région la plus habitable du monde, l'Équatorial, sera toujours brûlante, toujours toxique. En Saison, c'est l'hiver qui tue vraiment. La faim. Le froid. Or le rift déclenchera peut-être une ère hivernale qui durera des millions d'années, une fois le ciel éclairci. Peu importe, d'ailleurs, puisque l'humanité se sera éteinte bien avant. Il ne restera que les obélisques, dérivant au-dessus des plaines blanches infinies, sans personne pour s'interroger sur leur nature ni les ignorer.
Il y a beaucoup d’affrontements dans ce livre, en passant par des confrontations mineures à des conquêtes armées, et le livre termine d’ailleurs dans une grande apothéose. Il y a quelque chose de très politique, d’utopique et de militaire, une organisation qui se crée avec cette communauté. On commence déjà à comprendre la difficulté de survivre en saison, bien que la cité-géode soit bien protégée et que Nassun en soit relativement encore épargnée puisqu’éloignée. Le thème de la pierre est de plus en plus présent, non seulement avec les mangeurs•euses de pierre, mais aussi avec ce que découvre Essun en revoyant Albâtre : qu’un alignement trop puissant aux obélisques risque de transformer l’orogène en pierre et lui interdire d’utiliser ses pouvoirs sous peine de se transmuter complètement. On passe aussi énormément de temps dans Castrima, la cité dans la géode, pour en comprendre mieux le fonctionnement, et, bien sûr, avec les obélisques. Au pouvoir (encore mystérieux) des orogènes, s’ajoute un nouveau principe énergétique : celui de la magie, aussi représentée sous la forme de filaments d’argent - pas du tout évoqués dans le premier tome.
Le fonctionnement de l'orogénie n'a jamais été vraiment logique. Ça ne devrait pas fonctionner du tout. La volonté, la concentration et la perception, déplacer des montagnes ? Il n'existe rien d'autre au monde qui fonctionne de cette manière. On n'arrête pas une avalanche par une danse admirable, on ne suscite pas des tempêtes en affinant son ouïe. À un certain niveau, vous avez toujours su que ça existait, que c'était là pour matérialiser votre volonté. Ça... Quoique ça puisse être.
Albâtre a l'habitude de lire en vous comme dans un livre.
« La civilisation qui a créé les obélisques avait un nom pour ça, explique-t-il, acquiesçant à la révélation que vous venez d'avoir. Contrairement à nous. Et je ne pense pas que ce soit par hasard. C'est parce que depuis d'innombrables générations, personne ne veut que les orogènes comprennent ce qu'ils font. Tout le monde veut juste qu'ils le fassent. »
Encore une fois, bien que les personnages féminins se taillent la meilleure part du récit, il faut noter la présence de figures masculines, autoritaires, terrifiantes, toujours sur le fil du rasoir : Jija, le père de Nassun, Schaffa le Gardin, mais aussi Mr. Gris, le mangeur de pierre - Hoa et Lerna faisant l’exception. Albâtre reste toujours entre deux : bénéfique pour Essun car il lui apprend beaucoup malgré sa parcimonie apparente, mais aussi impétueux et dangereux pour le monde entier dans sa rage de se venger du sort réservé aux orogènes. Nassun et Essun gagnent en dureté, et deviennent de réels rocs, inébranlables : obstinées, presque même destinées à changer le monde, pour les orogènes, mais aussi pour les autres, les fixes, les gardien•ne•s, les mangeurs•euses de pierre… Le plus gros revirement reste celui de Schaffa, qui passe du Gardien de la mère au Gardien de la fille, et si le premier tome nous avait appris à le détester, le second nous fait voir une version plus torturée, plus nuancée, voire, réellement plus aimante. J'aurais été très dubitative du traitement de certains personnages si N. K. Jemisin n'utilisait pas tous ces rôles, féminins et masculins, d'une façon très intelligente, extrêmement nuancée, forte et servant un but.
« Quant à ceux qui restent, il n'est pas question qu'une partie de cette comm décide qu'une autre partie est dispensable. On ne décide pas de l'humanité de qui que ce soit par un vote. »
Au niveau de l’écriture, la temporalité est quasi-linéaire cette fois : on passe d’Essun à Nassun assez régulièrement, ce qui laisse à penser que leur histoire s’aligne, bien qu’elles soient en réalité très éloignées. C'est moins déroutant que dans le premier tome, tant au niveau de la chronologie que parce qu'il n’y a plus vraiment de grands mystères quant à l’identité et l’histoire des personnages, bien qu’on ait encore beaucoup à apprendre de leur passé en tant que civilisation. Néanmoins, il reste beaucoup de questions en suspens et d'autres mystères de nouveau soulevés, et il faudra attendre le dernier tome pour réellement comprendre les enjeux, les civilisations, les saisons... J'ai englouti ce livre en moins de temps qu'il n'en faut pour dire obélisque, réellement happée par l'apparition et l'évolution de Nassun, tremblant pour la cité de cristal. Je suis tombée amoureuse de cet univers, j'ai énormément d'attachement pour ces personnages, de curiosité pour leur histoire, pour le destin de la Terre. Restez proche, le troisième tome arrive très vite !
« Arrête, Albâtre. À t'entendre, on dirait que la planète est réelle. Vivante. Consciente. Mais les histoires du Père Terre n'existent que pour expliquer ce qui ne va pas dans le monde. Comme les sectes bizarres dont on entend parler de temps en temps. Il y en a une dont les membres demandent tous les soirs à un vieillard dans le ciel de veiller sur eux, quand ils vont se coucher. Les gens ont besoin de croire que l'univers ne se limite pas à ce qu'il est. »
C'est-à-dire de la merde. Vous le savez maintenant, après la mort de deux de vos enfants et la destruction répétée de votre existence. Pourquoi s'imaginer la planète telle une force mauvaise, en quête de vengeance ? C'est juste un caillou. C'est juste la vie : horrible, brève, menant au néant - avec de la chance.
Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6

par Mrs.Krobb

La Porte de Cristal - Les livres de la Terre fracturée, t.2 - N. K. Jemisin
Littérature américaine (traduction par Michelle Charrier)
Nouveaux Millénaires (J'ai Lu), avril 2018
23 euros