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vendredi 21 août 2020

"Trencadis" - Caroline Deyns

Car Madame l'Hôtesse faisait collection d’œufs : œufs de marbre, de jaspe, de jade, œufs de Fabergé, en verre soufflé de Murano, en cinabre vermillon, en céramique Satsuma, en émail cloisonné, œufs filigrané, laqué, marbré, à résille dorée... C'était beau, c'était coloré. À mille lieux des petites laideurs mesquines de ces dames - reposant. Alors elle s'attardait, déployait des trésors d'imagination. Partir habiter les œufs, projetant son corps, cassant les angles aigus de son corps, lovant son corps dans la courbure parfaite de l'habitacle. Corps fœtal.

Le livre retrace la vie et le parcours artistique et affectif de l'artiste Niki de Saint Phalle, entre une mère dure et mesquine et un père incestueux, avec son premier mari et ses deux enfants, quittés tous pour aller faire exploser son art sous les coups de la carabine avec son futur amant Jean Tinguely. Avec que du texte et sans image, nous découvrons l'étendue du talent, de la rage, de la fougue, de la créativité, de la révolution artistique de cette femme qui paraît toujours trop belle et trop fragile pour dynamiter la vie. Utilisant son art pour sortir de la dépression, des traumatismes, des conventions, de l'ennui, pour exister, ériger, entre maisons-courants-d'air et ventre de l'Impératrice dans le Jardin des Tarots.

Peut-être que les couleurs de Niki c'est du carnaval aussi ? Un costume qu'elle enfilerait, follement gai, terriblement menteur, pour prétendre qu'elle a envie de faire la fête, chanter et rigoler très fort, même si, en vrai et pareil que maman, elle préférait aller se fourrer au fond du lit en croquant des médicaments pour dormir aussi profond qu'une morte. Il secoue la tête. La maîtresse et les autres ne savent pas. Ne peuvent pas savoir. Que les couleurs sont en réalité des tristesses noires qui se griment en Arlequin pour s'assurer qu'on ne les reconnaisse pas : un désespoir qui voudrait passer incognito.

Caroline Deyns a écrit ce livre comme un patchwork, intégrant narration biographique romancée à la troisième personne, interviews fictives de personnes qui auraient connu l'artiste (boulangère, femme de ménage, "faiseuse d'ange", etc.) et également des bribes de vies d'autres personnes, fictives toujours, pour ajouter une autre dimension encore, appuyer le propos, déplacer le contexte. Parfois des citations de Niki elle-même, tantôt des explications de son œuvre. Bref, une mosaïque, là encore, trencadis de la vie de Niki de Saint Phalle, racontée avec émotions, complicité, familiarité, en chuchotis et en fracas, l'artiste dans toute sa lumière et son ombre, fragmentée comme autant de petits éclats de miroir.

Trencadis est le mot (catalan) qu'elle retient. Une mosaïque d'éclats de céramique et de verre, lui explique-t-on. De la vieille vaisselle cassée recyclée pour faire simple. Si je comprends bien, le Trencadis est un cheminement bref de la dislocation vers la reconstruction. Concasser l'unique pour épanouir le composite, broyer le figé pour enfanter le mouvement, briser le quotidien pour inventer le féérique, c'est cela ? Elle rit : ça devrait être presque un art de vie, non ?

Je ne connaissais de l'artiste que ses oeuvres les plus connues, et notamment parce que j'allais souvent à cette fontaine, avec ses sculptures mouvantes, colorées, bizarres, que j'adorais, qui me fascinaient. Je l'ai découverte totalement ici, et Caroline Deyns réussit à la rendre puissamment vivante, humaine, faillible, résolue, courageuse, folle, talentueuse, amoureuse. On pourrait presque la toucher du bout des doigts, on la sent à l'intérieur de nous comme si nous étions soudain ses fameuses sculptures géantes, cathédrales carnavalesques, hymnes aux femmes (brisées).

« J'étais comme entraîné, happé, dévoré par le spectacle de cette fille folle de rage, folle tout court, qui se déchargeait de je ne sais quelle rancune de la manière la plus miraculeuse qui soit - en créant quelque chose - afin d'éviter le pire : se faire sauter le caisson. C'était tellement étrange ce truc qu'elle avait choisi de diriger, à la fois festif et dévastateur, convivial et égocentré, car nous n'étions, tous ces types et moi, j'en avais bien conscience, que de bêtes petits troufions œuvrant pour la combler oui, pour voir gigoter dans le fin fond de son iris bleu un bonheur effroyable qu'on aurait pris pour une espèce de résurrection. »

C'est splendide, horrible, sublime, agonisant, tout ça à la fois. Ça prend aux tripes, puis se pare d'une petite légèreté, ça prend aux moeurs, ça avive la curiosité, ça fait mal aux articulations et ça invite à l'imagination. Un récit fort en contrastes, entre noirceur, blancheur et couleurs. Une biographie très vivante, créative, audacieuse, dérangeante un peu, parfois, que j'ai beaucoup aimé lire, et découvrir une artiste qui me touche énormément. Une femme écrite par une femme, et ça se sent.

Niki de Saint Phalle j'existe en taille XXL - propre à écrabouiller les en-travers de sa route, les empêcheurs de sculpter en rond. De cela, ces créatures géantes nées de ses mains, soudain elle se sent la prisonnière, la gisante asphyxiée. Des tonnes et des tonnes de laine de verre et de résine et de plâtre pour charger sa poitrine jusqu'à suffocation.

Bonus : extraits 1, 2, 3, 4

par Mrs.Krobb

Trencadis de Caroline Deyns
Littérature française
Quidam, août 2020
22 euros

mardi 25 février 2020

"Tu m'as donné de la crasse, et j'en ai fait de l'or" - Pacôme Thiellement

Elle me dit : les prêta sont des esprits. Ce sont les esprits qui furent naguère des hommes si avides de possessions matérielles ou spirituelles que, une fois morts, ils continuent à souffrir de leurs désirs inassouvis tels que la gourmandise, l'obsession sexuelle, la richesse, l'ambition... Si l'on a couru après les possessions, matérielles ou symboliques, toute sa vie, si l'on n'a pas accompli le grand détachement, on ne meurt pas. On meurt mais on n'est pas mort pour autant. On erre sur la terre, affamé, désœuvré, incapable de nourrir notre âme insatiable.
N'ayant jamais lu d'autre lire de l'auteur, je pourrai difficilement les comparer ensemble, néanmoins il semblerait que ce soit ici son livre le plus personnel - quand les autres sont plus centrés sur la culture cinématographique, musicale ou spirituelle. Je connaissais Pacôme Thiellement pour ses nombreuses interventions dans des émissions consacrées à Philip K. Dick, et je me disais qu'il était peut-être temps de découvrir ce qu'il faisait, lui. Il s'agit donc ici d'un livre à tendance autobiographique, qui retrace certaines périodes de vie, certains souvenirs - généralement de mauvaises périodes et des souvenirs désagréables, des deuils douloureux - et les utilise pour les transmuter, pour en tirer un enseignement, une certaine élévation, une opération alchimique pour transformer une chose "négative" en leçon "positive". Une sorte de mémoire sur papier pour se rappeler qui l'on est, afin de corriger sa trajectoire et devenir qui l'on a envie d'être.
Nous avons avec ce que nous n'aimons pas une relation secrète qui est de l'ordre de la passion brûlante. Nous sommes tellement plus ardents à ne pas aimer ce que nous n'aimons pas qu'à aimer ce que nous aimons. Tous les jours, nous trompons ce que nous aimons avec ce que nous n'aimons pas.
Je n'ai pas réussi à accrocher avec le côté intime autant que je l'aurais souhaité, comme souvent quand je lis des récits très attachés à la vie privée : je ne m'y sens pas à ma place, et plus encore, je ne peux pas en juger ici. Une vie n'a pas à être soumise à mon opinion. Néanmoins, l'idée de base est intéressante : se mettre à nu, vraiment, insister sur les recoins sombres, travailler avec son ombre, s'affronter dans le miroir et comprendre ce qui déconne, ce qui devrait être mieux, ce qui nous rappelle trop celleux que l'on n'aime pas, et ce qui ne nous rappelle pas assez celleux que l'on aime.
Si nous sommes fascinés par les « salauds de génie » ou par les serial killers, ce n'est pas pour le génie qui est en eux, mais parce que cette hypothèse excuse nos saloperies ou donne une forme à notre masochisme.
Amour, famille, amitié ; envie, jalousie, mépris ; attentes, déceptions, rêves, folie ; maladie, mort, deuil ; corps, esprit, spectres... Beaucoup de thèmes abordés, à la fois dans le cadre de la vie privée, mais aussi d'un point de vue plus spirituel, voire religieux ou mystique. J'ai plus apprécié le côté alchimique de l'histoire, les thèmes qui ont déjà dû être abordés dans le livre précédent de l'auteur La Victoire des Sans Rois, par exemple, que je lirai probablement par la suite - des thèmes qui ont beaucoup en commun avec L'Exégèse de Philip K. Dick, donc, pas étonnant que ça me parle beaucoup.
Mon corps imaginal - forme sans matière, âme électrique - se retrouva à flotter dans un espace entièrement noir et vert de connexions cosmico-informatiques. On se serait cru dans le ventre d'un ordinateur. Et là je pus compulser l'espace de quelques instants la totalité des dossiers de l'ensemble de l'humanité : on comprenait pourquoi chaque personne avait agi comme elle l'avait fait et pas autrement. Des liasses de récits de douleurs, des bottins de souffrances, de déceptions, de vexations, d'incompréhensions. Une algèbre de la misère de la taille du ciel, une étoile par personne.
Si je ne suis pas sûre que je retirerai beaucoup de ce livre - parce que je connais déjà les grands principes évoqués et que le reste est du domaine du privé -, je pense néanmoins que c'est un bon ouvrage pour ouvrir la voie à la bibliographie de l'auteur, et également une bonne alternative pour les personnes qui ne souhaitent pas se lancer dans un livre de développement personnel un peu creux ou dans un ouvrage approfondi de spiritualité gnostique ; pour les personnes qui apprécient la familiarité qu'offre à présent les réseaux sociaux pour faire le point sur sa vie et s'aider des expériences de soi et d'autrui pour améliorer son parcours. Je remercie Babelio et les éditions Massot pour la découverte de cet ouvrage !
Tu m'as donné de la crasse et j'en ai fait de l'or. Cette formule, je savais qu'elle n'était pas de moi mais d'un autre. Elle était la conjuration absolue du malheur. La rencontre du poétique, de l'écologique, de l'alchimique et du politique. Elle pouvait être le résumé de toute une vie. (...) C'est dans l' « Ébauche d'un épilogue pour la deuxième édition des Fleurs du mal », un poème inachevé de 1861, qu'apparaît sa « grande soeur ». (...) « J'ai fait mon devoir comme un parfait chimiste et comme une âme sainte. Car j'ai de chaque chose extrait la quintessence. Tu m'as donné ta boue et j'en ai fait de l'or. »

Bonus : interview sur la page Babelio de l'auteur + vidéo de présentation sur le site de l'éditeur + extraits 1, 2, 3, 4, 5

par Mrs.Krobb

Tu m'as donné de la crasse, et j'en ai fait de l'or de Pacôme Thiellement
Littérature française
Massot éditions, décembre 2019
18,50 euros

mardi 17 décembre 2019

"Tout va bien" - Charlie Genmor

"Tout va bien", parce qu'il faut sauver les apparences. Mais la vérité, c'est qu'autour d'Ellie, tout ne va pas très bien. À commencer par elle, qui se retrouve à 20 ans à se questionner sur son manque de relation amoureuse, sur son manque d'attirance, et qui accepte de sortir avec Archimède, pour essayer. Mais c'est sans compter les crises de panique à chaque contact physique un peu poussé. Sans compter la dépression chronique, qui la touche autant que son compagnon. Sans compter sa famille, avec ses parents séparés qui peinent à comprendre leurs enfants, sa sœur trisomique perçue comme une anomalie par la société, son frère souvent en proie à la colère, qui ne va plus en cours. Sans compter sa meilleure amie Holly, qui vit assez mal ses propres ruptures, l'éloignement d'Ellie...

Dans ce récit autobiographique, Charlie livre des tranches de vie de façon sincère, ouverte, des réflexions sur l'identité, l'intime, la famille, l'amitié et l'amour. Mais comment réussir à aimer et à s'aimer soi-même quand on porte un secret lourd impossible à s'avouer ? Grâce à la douceur, la patience, l'écoute, que lui apportera Archimède, qui d'ailleurs demande toujours son consentement avant tout chose. Ellie se posera également quelques questions à propos de son genre (on pourra en voir l'issue à la fin de l'histoire) et de sa possible asexualité. La sexualité et l'orientation sexuelle sont aussi abordées, de façon très limpide, de même que la solitude.


Outre les sujets abordés qui m'ont beaucoup touchée, j'aimerais également parler du dessin et de la mise en page. Premièrement : tout est en nuance de bleu ! En dehors du fait que j'adore cette couleur, je trouve que ça retranscrit bien ce qu'on voit sur l'image de couverture : l'impression d'être sous l'eau, hors du monde, de se noyer un peu (mais de garder les yeux levés vers le ciel : tout va bien se passer). Je trouve le dessin de Charlie Genmor très expressif, on perçoit vite les émotions des personnages, même dans les non-dits (et je dis ça même alors que parfois j'ai du mal à déchiffrer les gens). Il y a parfois des jeux de nuance, de lumière ou d'ombre, de traitement, qui permettent d'aller encore plus loin dans le ressenti.

C'est toujours compliqué de juger de l'histoire quand il s'agit d'un récit autobiographique, mais pour le coup je trouve que c'est une histoire qui peut apporter beaucoup, à plein de gens. J'ai trouvé dans cette bande dessiné des personnes qui me ressemblent, j'ai trouvé des questionnements très pertinents, et surtout une sensibilité qui me touche particulièrement. Autant dire que j'ai tout lu d'une traite et que je suis passée par une palette très variée de sentiments. Et, je vous rassure, si tout ne va PAS bien, on a droit à la plus chouette des fins, et surtout il y a énormément de bienveillance là-dedans, malgré toutes les difficultés. Par ailleurs, je ne peux que vous conseiller de suivre le travail de Charlie, Holly et Bande de Déchets sur Instagram !



Bonus : vous pouvez lire quelques pages sur le blog de Bande de Déchets

par Mrs.Krobb

Tout va bien de Charlie Genmor
Bande dessinée française
Delcourt, mars 2019
18,95 euros

jeudi 27 juin 2019

"La petite fille sur la banquise" - Adélaïde Bon

Bien sûr, tu avais connu, avant, disputes, chagrins, colères, défaites et enterrements. Tu avais appris déjà que d'aimer fort quelqu'un ne l'empêche pas de mourir, mais qu'on peut continuer à lui parler ensuite, comme tu parlais à Grand-Père, sous le prunier. Tu savais qu'il y avait des maladies dont nul ne guérit et des questions auxquelles rien ne répond.
Adélaïde Bon témoigne dans ce livre de sa vie, de son parcours personnel, depuis ses neuf ans, depuis ce jour terrible et impardonnable où elle subit un viol dans les escaliers de son immeuble, par cet homme dont on saura plus tard qu'il est un violeur récidiviste sévissant auprès de toutes jeunes filles. Ce type de récit peut (r)éveiller des traumatismes, je tiens à préciser d'avance qu'il y a des passages explicites et beaucoup de souffrance tout le long du texte.
Par contre, si vous êtes victime de viol, si vous êtes en présence de quelqu'un qui a l'intention de vous détruire, de vous annihiler, de vous réduire à un objet, le cortex préfrontal va chercher en vain, il ne parviendra pas à analyser la situation. Vous n'êtes pas un objet, cette scène n'a aucun sens. Et l'hippocampe aura beau mettre à sac ses archives, lui non plus ne trouvera pas de réponse adaptée à la haine qui lui fait face. Alors, comme il ne peut ni moduler ni éteindre l'amygdale, le cortex préfrontal va au moins vous éviter de mourir d'une overdose d'adrénaline et autres drogues endogènes. Comme le survoltage de l'amygdale représente un risque vital pour votre organisme, il va faire disjoncter le circuit afin de déconnecter l'amygdale. (...) L'amygdale va continuer à sonner l'alarme, à enregistrer tout ce qu'il se passe, votre terreur, votre douleur, sa violence, sa haine, sa perversité, mais votre maison est vide, votre cortex est au chômage, vous êtes comme à quelques pas, spectateur indolent, dissocié de vous-mêmes. Le traumatisme se poursuit, mais vous ne ressentez plus d'émotions, plus de souffrance physique, plus de souffrance psychique. L'hippocampe ne reçoit plus non plus les informations nécessaires, il ne peut ni classer cet évènement dans votre mémoire autobiographique, ni permettre le repérage temporospatial. Vous ne vous souviendrez plus consciemment de tout ou partie de ce jour-là, les souvenirs qui vous en resteront seront confus, désordonnés, comme irréels. 
Adélaïde n'a d'abord que peu de souvenirs sur ce qui s'est passé ce jour-là, il n'y aura pas encore les bons mots sur les actes commis, peu de soutien psychologique, pas de vraie compréhension sur les répercutions. Nous faisons tout le parcours avec elle, essayons de comprendre ce qui peut amener une fille à se sentir tellement hors d'elle-même, à ne pas réussir à avoir de relations (amoureuses et/ou sexuelles) saines et durables, à s'infliger elle-même des souffrances, à se laisser envahir par des pensées sombres, des humeurs terribles. Nous suivons tout le chemin à travers différentes thérapies, aussi variées que possibles, pour essayer d'aller au coeur des choses, de ce mal-être qu'elle ne s'explique d'abord pas tout à fait. Avec des souvenirs qui reviennent petit à petit. Jusqu'au jour où elle reçoit un appel téléphonique lui disant qu'on a peut-être retrouvé son agresseur. Jusqu'au procès de celui-ci.
Il me faudra presque dix ans pour poser sur les mots et les gestes de ce comédien, sur le baiser forcé de la star de série télé, les termes harcèlement sexuel et agression sexuelles, dix ans pour prendre la mesure du désastre qu'ont été pour moi ces premières expériences professionnelles, dix ans pour cesser de m'en sentir coupable.
Je trouve ça plutôt dur de présenter ce livre pour un jury, ce n'est pas le type de livre que l'on juge, que l'on critique, que tout le monde peut lire - non pas que ces témoignages ne soient pas importants, bien au contraire, ils se sont de façon parfois vitale. Je n'ai rien à dire sur la qualité littéraire du récit, je n'en ai pas envie, parce que ce n'est pas le lieu - bien qu'Adélaïde Bon écrive très bien et communique parfaitement les questionnements, les angoisses, les réflexions, les peurs, les sensations. Il en faut du courage, pour revenir sur une agression, trouver les mots, se souvenir, s'exposer, être vulnérable, et Adélaïde en fait preuve tout du long, dans son acharnement à retrouver la vérité, à s'en sortir, à se prendre en main. Pour celles qui en ont besoin, parce qu'un témoignage peut être important, Adélaïde livre son expérience, avec toutes les peines, les horreurs, les luttes, les doutes, elle montre la dissociation, l'amnésie, la résurgence de traumatismes, le parcours pour se sentir enfin moins "nulle" et moins "sale", pour relever la tête et s'accepter. Il y a ici résolution, un peu d'espoir final, une sorte de porte de sortie. Un peu de lumière qui pointe à travers les ténèbres, à travers le biais du procès, et avant ça des personnes qui ont réellement accompagné Adélaïde dans sa démarche thérapeutique. Et surtout, l'importance du mouvement féministe qui pose les mots sur les actes, définit le harcèlement et l'agression sexuelle, les rapports de force, et aussi pose les limites, propose du soutien, donne des explications et de la légitimité. L'importance de savoir les mécaniques internes du corps et du cerveau en réaction à un choc violent pour assimiler, repousser, se protéger, oublier. L'importance d'être écoutée, entendue, comprise, soutenue, prise au sérieux.

Dans le cadre du Prix des lecteurs Livre de Poche 2019

Bonus : extraits 1, 2, 3

par Mrs.Krobb

La petite fille sur la banquise de Adélaïde Bon
Littérature française
Le Livre de Poche, mars 2019
7,40 euros

lundi 6 mai 2019

"Fille de révolutionnaires" - Laurence Debray

Je n'ai jamais rien compris, ni à leur engagement politique, ni à leur vie dissolue. C'étaient mes parents, a fortiori des personnes intimes, mais à mes yeux incernables. Ils étaient - et restent encore - incompréhensibles. Leurs moteurs - à part celui d'avoir la paix pour lire et écrire - demeurent énigmatiques ; leurs bonheurs, inconnus ; leurs angoisses, pléthoriques et existentielles. Leur point commun : un sens de l'analyse aigu et le sentiment d'être mal aimé. Tout être a ses mystères, bien sûr. Parfois le masque tombe et l'autre devient moins impénétrable. Mais ils ne tenaient pas à être déchiffrés. On parlait d'eux dans les médias, je les voyais à la télé, mais à la maison, ils ne révélaient rien, et expliquaient encore moins. Je m'étais conformée à cet état de fait.
Sur la couverture du livre, on peut voir Laurence Debray assez jeune, avec une arme à la main. On comprend qu'elle a dû être prise lors de son séjour dans un camp pionner communiste à Cuba (séjour "surprise" offert par ses parents sans l'en aviser auparavant, alors qu'elle a dix ans). Laurence Debray est la fille de Régis Debray et d'Elizabeth Burgos, c'est d'ailleurs ce qui la définit ici, dans cette multiple biographie qui retrace l'histoire de ses parents, et aussi un peu de ses grands-parents, mais aussi l'histoire de sa propre vie.
En juin 2014, un jeune et sympathique journaliste me demanda si j'étais bien la fille de l'intellectuel français qu'on accuse d'avoir donné le Che lors de son arrestation en Bolivie. Je le questionnai sur sa source. Wikipédia. Évidemment. (...) À mon retour à Paris, j'interpellai mon père. Ne pouvait-il pas s'expliquer une fois pour toutes sur ce sujet ? Sans belles périphrases, sans métaphores alambiquées, sans références intelligibles uniquement aux bacs +8. Juste les évènements, sobres et détaillés. Le silence n'aide pas à comprendre.
Pour celles et ceux qui, comme moi, n'ont pas honte d'ignorer qui sont ces personnes, ce récit plutôt intime redessine le parcours de ces deux révolutionnaires, des années 60 à nos jours, mais surtout l'emprisonnement et le procès de Regis Debray en 1967. Une importante partie du livre est consacrée à rétablir une certaine vérité sur l'affaire (et à comprendre, pour son autrice, qui sont ses parents, réellement). Ce n'est pas forcément à lire comme un récit historique, mais plus comme une recherche, un approfondissement du passé familial.
Qu'avait donc fait mon père pour provoquer tant de haine chez certains, ou d'intérêt chez d'autres ? En septembre 1966, il s'était consacré à l'étude du terrain le plus propice à l'implantation d'un foyer révolutionnaire au coeur de la cordillère des Andes. Avec comme couverture une étude de sociologie rurale mandatée par un institut de recherche français, il avait arpenté durant deux mois le haut Beni et le Chapare, obtenu malicieusement des cartes militaires, cerné les lieux de repli, et étudié la logistique. Ces régions présentaient l'avantage d'une population dense, de communications faciles entre les villes, et de l'influence du Pérou où un noyau rebelle s'était déjà constitué. Il rentra à la Havane avec deux rapports précis et détaillés, illustrés par des photos, qui furent analysés en haut lieu.
L'autre partie du livre est consacrée à l'enfance de Laurence Debray, prise entre deux parents fortement politisés et actifs dans le monde, qui savent mieux faire la révolution que s'occuper d'un enfant. Bien sûr, elle n'aura pas été seule, ni démunie. C'est presque plus la confrontation entre un milieu très bourgeois, aisé et bien sous tout rapport et le désir d'être toujours au coeur du foyer de la revendication, du changement, de se libérer du confort pour aller aider celles et ceux qui en ont besoin. Une échelle de valeur s'impose alors à l'enfant : suis-je moins importante à leurs yeux que des personnes lointaines ?
Ils avaient hérité de leur milieu de solides règles de conduite qu'ils se faisaient un devoir de transgresser. Le faisaient-ils par dépit ou par mal-être ? Le militant est-il forcément fourbe ou donjuanesque ? La famille faisait partie de ces valeurs à renier, remplacée par le clan, idéologique, solidaire et lyrique. Et ils n'avaient que faire de l'aspiration au bonheur personnel. Comme le père de Karl Marx l'écrit à son fils  « Je me demande si tu seras jamais capable de goûter un bonheur simple, les joies de la famille et de rendre heureux ceux qui t'entourent. » Alors comment élever un enfant lorsqu'on rejette le contrat familial, lorsque les épreuves politiques ont plus fissuré que soudé un couple ?
Globalement, on peut dire que ce texte oppose un idéal communiste et un attrait pour le capitalisme, dans leurs facettes tant sociales qu'économiques et aussi dans une vision toute personnelle. Je me suis sentie un peu distante parce que je ne connaissais pas les personnes en question et je ne me suis pas sentie particulièrement touchée par le récit, mais j'ai aimé en apprendre un peu plus sur un passage de l'histoire qui m'était étranger - tout en restant bien consciente des possibles partis pris. Pour le reste, c'est de l'ordre de l'intime et du familial, presque du règlement de compte et de l'étalage de grands noms, mais c'est un livre qui se lit facilement.

Dans le cadre du Prix des lecteurs Livre de Poche 2019

Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5

par Mrs.Krobb

Fille de révolutionnaires de Laurence Debray
Essai français
Le Livre de Poche, février 2019
7,70 euros

jeudi 20 septembre 2018

"Le sauvetage" - Bruce Bégout

Bon, on ne va pas faire durer le suspense plus longtemps. Nous ne sommes pas dans un detective novel - quoique ? -, mais dans une histoire minuscule/discrète/souterraine comme le siècle dernier en a produit à la pelle dans les interstices des grands évènements, hors des téléscripteurs Murray à bandes perforées, des chroniques locales, des dépêches, ces petites trames de faits anodins et modestes qui ont, le temps d'une journée, entretissé sans le vouloir des milliers de liens invisibles et durables, plus solides que les vérités officielles, faisant dans l'ombre de l'amalgame physique une réalité vivable.

Fribourg-en-Brisgau, Allemagne, été 1938. Le père franciscain Leo Van Breda, de l'université de Louvain en Belgique, est de passage pour récupérer, dans le cadre de sa thèse, l’œuvre philosophie inédite d'Edmund Husserl avant qu'elle ne soit détruite comme tous les ouvrages venant de personnes juives. C'était sans compter son envergure phénoménale : trois valises, quarante mille feuillets sténographiés incompréhensibles. Leo Van Breda doit user de tous ses pistons pour cacher et transférer ce trésor dans un climat pré-guerre, où les nazis s'en prennent autant aux juifs et bientôt aussi un peu aux religieux catholiques et où les ambassades se font prier. Très vite, il est pisté par un membre de la police secrète.
Ceci est une histoire vraie. Avec un peu de fiction.
Les temps étaient durs et sombres, et bêtes aussi, infiniment bêtes, d'une bêtise insondable, et ils obligeaient de braves clercs, qui auraient sans doute préféré occuper leur temps à l'étude et à la prière, à fomenter sous leurs épaisses soutanes des complots internationaux et à se comporter en agents secrets.
Premièrement, donc, l'Allemagne juste avant la Seconde Guerre Mondiale. Tout est déjà bien droit, bien propre, tout doit rentrer dans les moules, dans les rangs. Les rues sont tellement propres qu'on y mangerait à même le sol. Tout doit être pur, comme la race. L'ambiance est paranoïaque. Les juifs sont déjà traqués, humiliés, dépouillés, isolés. Viendront bientôt les hommes de l'église catholique, les handicapés... Le mécontentement, on ne doit le dire qu'à demi-mot, les oreilles sont partout. Et les flammes s'élèvent.
Dans toutes les villes, sur chaque route du pays, au cœur même des consciences, le grand Barnum de l'aryanisation forcée fait sa tournée triomphale. Venez, entrez, amusez-vous ! Shows spectaculaires sur le complot juif mondial ! La femme à barbe sociale-nationale ! Nous réarmons pour la paix ! En voiture, en voiture pour la purification ! Tout le monde peut monter, les petits, les grands, les tontons, les tatas, sauf les youtres !
Ensuite, les écrits philosophiques. Si j'ai bien un regret, une attente dans le vide, après lecture de ce livre, c'est l'absence totale d'immersion dans l’œuvre de Husserl, d'une explication, d'une ébauche sur ce travail qui semble si important. Je ne connais pas Husserl et c'est toujours le cas. J'ai l'impression d'un prétexte. Et pourtant, Bruce Bégout en est spécialiste. Je ressens un manque à ce niveau, même s'il est justifié en ce sens que Leo Van Breda n'en a lui-même pas déchiffré une ligne - pas le temps, trop crypté - pendant ce court laps de temps que dure le récit. On est laissé dans le vague, comme lui, on doit miser à l'aveuglette. Dommage.
Car si la pensée possède quelque chose d'immatériel, qu'elle circule sans entrave de support en support, virevoltant comme le vent, sans cesse affranchie des contingences corporelles, qu'elle possède un don d'ubiquité en se répandant au même moment dans le monde entier à la rencontre d'autres esprits, elle a néanmoins pour origine une page, un stylo, une main lourde ou légère, inspirée ou laborieuse, qui trace fébrilement sous la dictée d'une nécessité intérieure des phrases qui deviendront ensuite des êtres autonomes et universels. Elle conserve ainsi toujours quelque chose du lieu qui l'a vue naître, une odeur particulière, une condensation de lumières et de sons, un timbre bien à elle, un ancrage dans le sol.
Néanmoins, on s'attache vite à Van Breda. Qui n'a pas l'austérité qu'on attend d'un homme d'église, qu'on suit dans l'intimité, dont on découvre les défauts, les habitudes, les choix personnels, les doutes, les pensées, les méditations. Celui qui est venu pour une mission simple et qui se retrouve embarqué dans une quête périlleuse, sans aucune aide. Lui qui doit sauver un chat, un trésor de culture, sa peau surtout, et sa crédibilité, sa motivation. Un côté burlesque, parfois, dans cette aventure. Sauve-qui-peut.
La vérité est que ce que l'on prend de l'extérieur pour de la bravoure n'est le plus souvent que de l'ignorance. (...) Au reste, l'héroïsme est composé de 60% de hasard et de 30% d'inconscience, les 10% qui restent relevant de la volonté puérile d'en mettre plein la vue. Parfois, il faut bien le reconnaître, on combat plus efficacement un régime despotique avec l'innocence la plus franche qu'avec la ruse. La candeur est une source d'énergie phénoménale.
Surtout, ce que je retiens, plus que l'histoire dont l'intrigue promet beaucoup, au dénouement final rapide et vite envoyé, c'est l'écriture de Bruce Bégout. Je l'avais découvert avec Le ParK, il y a quelques années déjà, et je le rejoins ici, dans un récit qui ne m'aurait pas happée si ce n'était l'attrait de son nom. Je retiens sa plume décomplexée, ses traits d'humour, sa capacité à raconter, à entrer dans l'intimité des personnages, à poser une ambiance, un lieu, à jongler entre les langues. À parler philosophie à demi-mot, comme en fond sonore, de façon implicite, qui doit être décortiquée. J'en aurais voulu plus, et j'irai donc chercher ailleurs, dans son œuvre.
Elle lui a donné pour mission de sauver ces milliers de pages dont, à part quelques chercheurs prêts à perdre des heures de vie dans le lent et méticuleux déchiffrement de pensées plutôt absconses sur le temps, la conscience pure et la constitution transcendantale, tout le monde se contrefout en ce mois de septembre 1938, ayant bien d'autres chats à fouetter.

Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9

par Mrs.Krobb

Le sauvetage de Bruce Bégout
Littérature française
Fayard, août 2018
20 euros

lundi 17 septembre 2018

"Tremblement de temps " - Kurt Vonnegut Jr

Allez savoir si les requins qu'Hemingway avait en tête n'étaient pas en réalité les critiques qui avaient peu apprécié son premier roman en une décennie, Au-delà du fleuve et sous les arbres, sorti deux ans plus tôt. Autant que je sache, il n'a jamais affirmé une chose pareille. Mais si ça se trouve, le marlin, c'était son livre.
Et voilà que moi, à l'hiver 1996, je me trouvais être le créateur d'un roman qui ne tenait pas debout, qui n'allait nulle part et qui, pour commencer, n'avait jamais demandé à être écrit. Merde ! J'avais, si vous voulez, passé pas loin d'une décennie sur ce poisson ingrat. Et il n'était même pas bon à appâter les requins.

Ok donc voilà le topo : Kurt Vonnegut Jr raconte qu'il a écrit un livre qui s'appelait Tremblement de temps I et qu'au final il valait mieux qu'il ne le publie pas - mais comme il y avait quand même des bonnes idées, ça valait le coup d'en parler. Nous avons donc ici un roman mi-autobiographique, retraçant quelques étapes de sa vie personnelle, mi-fictif, qui s'étend principalement sur son personnage alter-ego Kilgore Trout, lui-même écrivain. Des histoires dans les histoires et une trame principale légèrement en retrait : un glissement dans le temps qui a fait revivre à l'identique au monde entier une décennie entière, entre 1991 et 2001.
J'ai l'impression que les écrivains fonceurs sont ravis de trouver les gens comiques, tragiques ou peu importe quoi d'autre du moment que cela est digne d'être raconté, sans se demander, pour commencer, pourquoi ou comment les gens sont vivants.
Les fignoleurs, quoique en apparence occupés à rendre phrase après phrase aussi efficace que possible, sont susceptibles en réalité d'enfoncer de fausses portes et de sauter de fausses barrières, de se frayer un passage à travers de faux enchevêtrements de fils barbelés, sous le feu ennemi et dans une atmosphère saturée de gaz moutarde, à la recherche des réponses à ces éternelles questions : « Qu'est-ce qu'on est censés faire, nom d'un petit bonhomme ? Qu'est-ce qui se passe ici, à la fin ? »
Ce que ça m'a laissé comme impression, c'est que l'auteur en a surtout profité pour placer son point de vue sur plein de choses importantes pour lui, et sûrement déjà exploitées dans son œuvre : l'étrangeté de la race humaine, son besoin de tout détruire, les classes sociales, mais aussi l'art, dont la musique, les films, le théâtre, la peinture, et l'écriture. Bref, je pense que c'est un chouette livre à lire quand on est déjà bien en affinité avec l'auteur et qu'on a déjà tout lu et qu'on en veut encore. N'ayant lu de lui que Le petit déjeuner des champions et Nuit-mère, je dirai que ça s'inscrit bien en continuité, mais même si j'ai bien aimé, j'ai aussi souvent décroché par ce mélange un peu hétéroclite.
« Ces abrutis de soi-disant artistes d'à côté créent des personnages vivants, respirant et en trois dimensions avec de l'encre sur papier, poursuivit-il. Magnifique ! Comme si la planète n'était pas déjà en train de crever à cause de trois milliards en trop de personnages vivants, respirant et en trois dimensions ! »
Acerbe, critique, ironique et subversif, Tremblement de temps colle bien à son auteur qui connaît bien les guerres et a su décortiquer la société humaine. Mais ce qui le rend singulier, encore plus poussé et même drôle, c'est bien l'imaginaire de Kilgore Trout, dont les histoires sont géniales, même si le bonhomme est terriblement antipathique. Assez en marge pour écrire une science-fiction de qualité.
Trout se tenait là, en conversation animée avec la poubelle à croisillons métalliques sans couvercle, comme s'il s'agissait d'un éditeur d'une maison d'édition démodée et que son texte de quatre pages jaunies écrites à la main était un excellent roman qui allait se vendre comme des petits pains. Non, il ne travaillait pas du chapeau. Plus tard, il dirait de son petit spectacle : « C'était le monde qui avait fait une crise de nerfs. Moi, je ne faisais que m'amuser dans un cauchemar. Je me disputait avec un éditeur imaginaire sur le budget promotion, qui jouerait dans l'adaptation cinéma, mes apparitions dans des émissions à la télé, etc., des sujets drôles et parfaitement innocents. » 
Bien que je n'ai pas été emballée à 100%, je lui reconnais volontiers ceci : Kurt Vonnegut Jr écrit bien, vraiment bien, et ne manque pas d'humour, de répartie et d'imagination. Je ne pense pas que ce sera le livre que je retiendrai de lui (désolée si ça fait de moi un requin) parce que l'idée de base a beau être comique et inhabituelle elle n'aurait en effet pas fait un bon livre à cause de son manque d'intérêt global et de son évidente redondance. Cela dit, maintenant je suis plutôt déterminée à lire ses autres livres. À suivre, donc.
Le fait qu'il existe des dispositifs comme les armes à feu, aussi faciles à manipuler qu'un briquet, aussi peu chers qu'un grille-pain, capables de permettre au premier venu, sur un coup de tête, de tuer mon père, ou Fats, ou Abraham Lincoln, ou John Lennon, ou Martin Luther King Junior, ou une femme poussant son landau, devrait être une preuve suffisante aux yeux de tous que, pour citer le vieil écrivain de science-fiction Kilgore Trout, « la vie, c'est qu'un gros merdier ».
Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5

par Mrs.Krobb

Tremblement de temps de Kurt Vonnegut Jr
Littérature américaine (traduction par Aude Pasquier)
Super 8, septembre 2018
19 euros

jeudi 5 juillet 2018

"Tarte aux pêches tibétaine" - Tom Robbins

On aurait dit qu'une fée littéraire complètement toquée, peut-être née dans un coquelicot du jardin d'Oscar Wilde, m'avait donné un coup de sa baguette alors que j'étais encore au berceau, car je tombai fou amoureux des livres dès que je sus ce qu'était un livre, et je ne faisais des phrases complètes que depuis quelques mois lorsque j'annonçai à mes parents que je voulais être écrivain.

Lire un nouveau livre de Tom Robbins c'est, pour moi, toujours un évènement. Ça a commencé il y a huit ans quand j'ai commencé mes premiers jours en librairie et qu'il y avait ce livre un peu bizarre - on ne savait pas de loin si sur la couverture c'étaient des cachetons ou des petits pains (et c'était la deuxième solution mais on n'était pas loin) - qui s'appelait Une bien étrange attraction. Alors il faudrait que je le relise pour vous en parler en détail, mais je dois dire que ça m'a catapultée fort loin. C'était à peu près au même moment que je découvrais Jim Dodge et David Foster Wallace. Autant le dire, j'étais entrée dans une sorte de transe littéraire.
Ceci n'est pas une autobiographie. Dieu m'en préserve ! L'autobiographie se nourrit de l'ego et je pourrais vous donner toute une liste de personnes dont le nombril me semble plus agréable à contempler que le mien. De toute façon, seuls les auteurs universellement connus devraient écrire leur autobiographie ; pour ma part, non seulement mon nom n'est lancé que de manière occasionnelle dans la machine à polir les pierres précieuses de la conscience publique, mais en plus, il y a fort à parier que les rares endroits où on le cite avec une certaine régularité sont placés sous surveillance policière. Je me suis même efforcé de bannir de tous mes romans tout ce qui est autobiographique, car je ne voulais ni tricher avec l'imagination, ni griller ma vie en essayant d'en faire de la littérature.
Après neuf romans, tous aussi terribles et improbables les uns que les autres, Tom Robbins livre maintenant une nouvelle histoire à la fois dingue, spirituelle et révolutionnaire : la sienne. Difficile de ne pas retrouver en lui l'essence même de ses personnages et intrigues, tant sa vie ressemble à un roman. On zigzague entre cirque, road trip, armée, drogues psychédéliques, religion, célébrités et FBI, on part des hauteurs montagneuses où il ne se passe rien à Manhattan où il se passe tout.
Eh oui, j'avais épousé une inconnue, quitté mon emploi, laissé tombé l'université pour aller vivre à près de cinq mille kilomètres de ma région natale, et j'avais entamé tout à fait par hasard une carrière de critique d'art. Mais tous ces changements, que la plupart d'entre nous considéreraient comme importants, n'étaient que de la roupie de sansonnet comparés à la transformation, l'altération alchimique, la réorientation qui allaient s'imposer à moi alors que j'étais tranquillement assis dans un fauteuil, un après-midi de juillet, en 1964. Je n'exagère pas. En fait, il n'existe pas d'hyperbole suffisante pour en rendre compte de façon adéquate.
Ce ne fut pas un seul, mais toute une succession de lapins blancs, surgissant d'abord ici, puis là, qui allaient me mener jusque dans le trou du pays des Merveilles.
Élevé dans une ambiance de bigoterie, le petit "Tommy Rotten" a attendu d'avoir sa part d'illumination et de révélation - en vain -, et a donné bien du fil à retordre à son entourage. Ce n'est qu'une fois après avoir été initié au LSD que la grande épiphanie opère. Même si, pour être tout à fait honnête, il y a d'abord eu le monde de l'art, la vie de bohème, pour apporter brillance, extase et surréalisme. Ce sont toutes ces sources d'inspiration qui finalement font pétiller l’œuvre de l'auteur, que l'on peut considérer comme un pur produit des sixties, puis des seventies (période à laquelle il a commencé à écrire).
Entre le tragique et le comique, la frontière est plus large, plus profonde, plus irrégulière, bien qu'elle ne soit ni aussi immuable ni aussi problématique que celle qui sépare la vie de la mort ; et ce sont ces oppositions plus flagrantes - au nombre desquelles on trouve le désir et le rejet, le succès et l'échec et surtout, le "bien" et le "mal" - qui attirent généralement ceux qui pratiquent les arts narratifs. Cependant, de mon point de vue, la plus fascinante et peut-être la plus significative de toutes les interfaces, c'est celle qui délimite, tout en les reliant, le ridicule et le sublime. La ligne de démarcation étonnamment étroite entre le sacré et le profane, la prière et le rire, un calice par Léonard de Vinci et une boîte de soupe par Warhol, la Lumière et la plaisanterie, offre un espace de signification qui est aussi exaltant qu'il est hérétique : un souffle de liberté psychique si intensément et étrangement révélateur qu'il pourrait tout simplement donner accès au mystère de l'être. Ou, tout au moins, nous aider à comprendre ce que ce bon vieux Nietzsche avait derrière la tête en écrivant Jenseits von Gut und Böse.
La première raison, s'il en faut, pour lire Tom Robbins, c'est qu'il écrit vraiment très bien. Il est clair qu'il aime ça, et qu'il en a fait sa passion. Il sait raconter des histoires, intriguer, jouer avec les mots, il sait trouver les mots justes et faire en sorte qu'on ne s'ennuie jamais, pas une seule seconde. Ensuite, la deuxième raison, tout aussi évidente, c'est son humour. Dans sa vie comme dans ses livres, rien n'est pris trop au sérieux, et il y a toujours un clin d’œil ou un pied de nez à faire ici ou là. Puisqu'il n'y a qu'une vie, autant y aller avec le sourire - et avec audace.
En tout cas, je résolus de prendre ce silence pour une forme d'assentiment et, fort de cet encouragement, dans ma première critique d'opéra (j'ai oublié lequel), une quinzaine de jours plus tard, je laissai entendre que le spectacle aurait pu être plus captivant, plus pertinent si les choristes avaient porté des blousons en cuir noir, si la soprano avait été la nana d'un motard et la basse un membre des Hells Angels sous amphets. Impressionné par la musique, mais ennuyé par l'atmosphère guindée et vieux jeu de l'opéra, j'avais, si je me souviens bien, ouvertement regretté qu'il n'y ait pas eu de Harley-Davidson sur scène.
Une autre raison, enfin, de lire ce livre, c'est pour toutes les personnalités qu'on y croise, qu'on connaît bien et qui ont marqué leur temps - probablement plus que Tom Robbins lui-même, finalement assez peu connu de ce côté-ci de l'Atlantique. Que ce soit pour Tom Wolfe, Allen Ginsberg, Timothy Leary, Ken Kesey, voire Al Pacino, ou même, oui, même Charles Manson, et bien d'autres encore... Sans compter toutes les références littéraires, musicales, artistiques. En tout cas, il paraîtrait que Tim Leary, en prison, se serait vu offrir un de ses livres sous prétexte que c'était le préféré des Hells Angels (la boucle est bouclée).
Daniel Defoe (1660-1731) n'a jamais vécu à Blowing Rock non plus, bien entendu, mais il s'avère que je suis un descendant direct de cette sommité. Apprenant cela, j'ai eu envie de relire Robinson Crusoe, et quelle n'a pas été ma consternation quand je me suis rendu compte que Defoe était impérialiste, raciste, sexiste et, d'une certaine manière, piètre écrivain - je veux dire par là que dans tout son livre il ne se trouve pas une seule phrase dont l'audace, la beauté, la drôlerie ou la sagesse seraient telles que je donnerais vingt-cinq dollars pour l'avoir écrite moi-même (c'est là une manière un peu bizarre de juger le talent, j'en conviens, mais voilà, c'est comme ça).
Emblème vivant de la contre-culture, avant-gardiste, « Magicien maboul » et écrivain en (très très bonne) herbe, celui qu'on nomme « le plus dangereux du monde » (on apprend enfin pourquoi) est surtout, même aujourd'hui à 85 ans, toujours aussi drôle, pétillant, ironique et indomptable. Et, pour moi, en plus d'être quelqu'un que j'aurais adoré connaître et côtoyer, une icône littéraire, que je regretterai grandement le jour où sa plume cessera d'exercer. Bref, prenez donc une part de tarte, laissez les pêches vous goutter sur les doigts, enivrez-vous de ce sucre acidulé et reprenez-en encore, jusqu'à l'indigestion, n'ayez pas peur.
Dans Une bien étrange attraction, un personnage vole un babouin dans le Woodland Park Zoo de Seattle. Eh bien, trois semaines après la sortie du livre, un babouin fut réellement volé dans le Woodland Park Zoo. Je ne plaisante pas. Vous pouvez vérifier dans les archives du Seattle Times, l'évènement avait fait les gros titres. J'étais absolument convaincu que mon copain Darrell Bob Houston avait kidnappé le babouin dans le but d'attirer l'attention sur mon roman. Il était tout à fait capable, au nom de notre amitié, de monter un coup pareil. Mais l'animal fut retrouvé sain et sauf deux jours plus tard et il s'avéra que le voleur n'était pas du tout au courant que sa réalité avait imité ma fiction.

Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10

par Mrs.Krobb 

Tarte aux pêches tibétaine de Tom Robbins
Littérature américaine (traduction par)
Gallmeister, juin 2018
25 euros

lundi 18 juin 2018

"Le son du silence" - H.J. Lim

Mais moi, je veux respirer l'air que Beethoven respirait, aimer dans les rues où Chopin a aimé, je veux sentir le vent qui agitait les cheveux de Ravel, voir de mes yeux les paysages que Mozart a vus, m'éveiller dans la lumière où Liszt s'est éveillé. J'ai un désir d'Europe. De vieilles âmes. C'est comme une mémoire très ancienne. C'est ma soif. Ma mission. Mon rêve. Partir.

Hieon Jeong Lim (dont le nom se traduit par « la poignée (de marmite, très précieuse) », « la sérénité, la paix, le silence » et « la forêt ») est promise dès avant sa naissance à un grand destin, hors de la Corée : c'est ce qui vient en rêve à sa mère. Toute petite, déjà, elle se prend d'amour pour le piano, qu'elle étudie fermement. Elle finira par aller l'étudier sur le continent de ses compositeurs préférés, à douze ans, encore si jeune, et si seule, dans cette France dont elle ne connaît même pas la langue.
Le système éducatif en Corée du Sud étant l'un des plus exigeants au monde, le niveau scolaire y est atrocement élevé. Les enfants, avec plus de cinquante heures de cours par semaine, ont un rythme de travail effréné. Les instituts privés prennent le relais après l'école, obligeant les élèves à travailler jusqu'à minuit, parfois dès le primaire. Même si je n'ai pas subi un tel rythme à Anyang, je découvre, en arrivant en France, que dans certaines matières, je suis largement en avance. 
Alors même qu'elle n'a connu dans son enfance que son village en Corée du Sud, elle se frotte à une autre réalité, urbaine, difficile, adulte, mais surtout : raciste. Et même dans sa famille d'accueil, avec cette « tante » coréenne, le climat est pesant, sévère, plein de rivalité. Néanmoins, elle s'acharne : elle réalisera son rêve. Elle met les bouchées doubles pour apprendre la langue, réussir sa scolarité, et se démarquer au conservatoire, alors même que tous les freins lui sont mis pour l'empêcher de jouer à sa mesure.
Je lui présente M. Hoppeler, tout surpris de me découvrir une mère. Ma « tante » lui a raconté que j'étais orpheline, qu'elle me gardait par pitié et comptait m'emmener au Canada. Mes parents lui envoient pourtant chaque mois une somme importante pour payer mes études et les frais très coûteux du conservatoire.
- Mais le conservatoire est public ! s'exclame M. Hoppeler. Les frais sont très réduits.
Non, mes parents ne sont pas pauvres, oui, elle m'a menti. Elle nous a menti. À tous. Appelant aussi bien ma famille en cachette pour leur dire que je ne faisais aucun progrès en français comme au piano.
Heureusement, H.J. Lim sent qu'une bonne étoile veille sur elle (à moins que ce ne soit, tout simplement, de la confiance, du courage, de l'audace, du tempérament, et de la bienveillance dont elle fait preuve.) C'est ainsi qu'elle sera sélectionnée, choisie, reconnue, récompensée pour son travail, son talent et sa compétence, sa touche personnelle et sa sensibilité, qui, alors même qu'elle est beaucoup plus jeune que tous les autres, lui ouvriront toutes les portes, à travers différents pays.
Je n'oublie rien, tout est là, j'ai chaud, j'ai soif, je dois aller là où l'on ne va pas, je dois retrouver tout ce que l'on ne sait plus, ce qui fut perdu, le ramener, tout ce en quoi l'on a cru ; je veux bien mourir, prendre le risque, être nue, parce que j'ai l'espérance de cet immense lac de silence frais où mon corps essoré par la joie s'abandonne. Cela arrive parfois. Alors, c'est la vie parfaite qui tend sa paume et caresse ma joue baignée de larmes. Je me rencontre, il n'y a plus rien à craindre, la lumière est là que jamais l'ombre ne saura éteindre. La lumière, la musique.
Ce qui fut blessé, la tristesse dans les poumons gorgés de peine, tout s'efface. J'entre dans le monde par l'intérieur, et je suis libre. Libre.
Le parcours de cette jeune femme est rien moins que touchant, poignant, à la fois difficile et remarquablement réussi, et a de quoi transporter. L'écriture elle-même est impeccable, fluide et douce, et l'accent est plus souvent mis sur les petites victoires, les douceurs et la lumière plutôt que sur le pathos et les obstacles, bien qu'il y ait matière à faire. C'est parce que la spiritualité, et plus précisément le bouddhisme, a une place de choix ici : tout comme la musique, c'est ce qui porte H.J. Lim au sommet, lui donne la force d'avancer, et surtout lui donne un but. Le son, la musique, les notes, les compositeurs, les interprètes, les partitions sont décrits comme des poèmes, peints par petites touches comme des paysages impressionnistes, adulés avec passion et fougue. C'est donc une lecture empreinte d'espoir, de volonté et d'humilité, qui finit par donner très envie de réécouter ses classiques.

Bonus : vidéo de concert de H.J. Lim

par Mrs.Krobb

Le son du silence de H.J. Lim (avec la collaboration de Laurence Nobécourt)
Littérature franco-coréenne
Le Livre de poche, avril 2018
6,90 euros

lundi 26 mars 2018

"Colette et les siennes" - Dominique Bona

L'expérience, totalement inédite, n'a eu aucun précédent dans l'Histoire. Sans maris, sans compagnons, sans frères ni fils en âge d'homme, et, comme le fait remarquer Élisabeth de Gramont avec son culot de grande dame, sans serviteurs mâles, car eux aussi ont été enrôlés pour cause de mobilisation générale, Paris, livré aux femmes, ressemble à un gynécée. Le maître en est absent, les gardiens ont laissé la clef sur la porte. Aussi y a-t-il dans l'atmosphère si lourde de cet été-là, été de tous les dangers, été maudit, un parfum qu'elles n'attendaient pas. Elles le respirent pour la première fois, confuses et même un peu honteuses d'en éprouver du plaisir. Vif, léger, comme descendu des montagnes ou venu de la mer pour revigorer Paris désert, Paris menacé, Paris sans hommes, c'est une note incongrue dans le paysage, qu'elles finissent par identifier : le parfum tout neuf de leur liberté. Cette liberté, elles en ont si peu l'habitude qu'elles ne savent pas très bien quoi en faire, les premiers jours.

Le livre débute avec le commencement de la Première Guerre mondiale, et le rassemblement de Colette et de ses amies - Annie de Pène, Marguertie Moreno, Musidora - dans son petit chalet parisien. On découvre alors la vie de ces jeunes femmes, toutes artistes des mots ou du corps, qui ont pour la plupart déjà la quarantaine, un métier, un mari, des enfants. Contestées souvent, par leur audace ou leur volonté d'émancipation, elles ne sont pas pour autant des féministes chevronnées - bien au contraire - mais elles tendent à chercher leur place dans un monde masculin.
Couper ses cheveux, c'est à peu près la seule revendication pour Mariette. Ses autres libertés, elle ne peut les rencontrer que dans ses rêves, ou dans les livres qu'elle vient voler dans la bibliothèque de son père - avant que sa mère ne la vende pour éponger les dettes d'un mauvais fils. C'étaient deux petites filles est, comme les Claudine, une fiction aux accents autobiographiques où toutes les situations, toutes les paroles trouvent un écho dans le domaine le plus secret, le plus privé de leur auteur. Annie de Pène a une couleur bien à elle : entre le gris et le rose, le gris l'emporte le plus souvent. Un rude gris, trempé dans un inquiétant crépuscule. Sa fraîcheur discrète, sa naïveté sembleraient mièvres s'il n'y avait sa vision de la vie et, plus particulièrement, de la condition féminine, si sombre en comparaison. Surtout au regard de l’œuvre de Colette, toute lumineuse et qui chante d'un bout à l'autre d'une joie profonde.
« Les femmes, c'est pas fait pour être heureuses », dit à Mariette une paysanne normande.
L'auteure s'attarde donc sur la vie en temps de guerre pour des femmes esseulées qui, bien que savourant une certaine forme de liberté, se rendent compte de la difficulté de vivre dans un monde dépeuplé de ceux qui en avaient les ficelles. Au début, la légèreté, puis la pauvreté, les ruptures de stock, la peur, les couvre-feu, le manque de travail pour les artistes. Et ensuite, les premières victimes de la guerre dont il faut s'occuper, les premiers reportages de guerre - dont Annie de Pène sera la première femme à l'oser -, la peur que la guerre n'en finisse pas.
Il n'y a pas que la guerre qui peuple les nuits de cauchemars. Dès la fin de l'été 1918, l'annonce d'un nouveau fléau se répand comme une traînée de poudre. On en dénombre en France les premières victimes, en septembre. Les journaux, soumis à une censure de plus en plus sévère, ne parlent encore que d'une « petite » épidémie et de « mauvaise grippe », alors qu'une hécatombe se prépare. Nommée « grippe espagnole », on ne sait pourquoi, car le virus ne provient pas d'Espagne - mais les Espagnols, qui ne sont pas impliqués dans le conflit mondial, sont les seuls à en publier librement les informations et les statistiques -, cette grippe redoutable, au caractère fulgurant et à la contagion rapide, va entraîner en quelques mois presque autant de morts que la peste au Moyen Âge.
Et, pour apporter également une note plus légère et découvrir un peu plus la vie de ces femmes, nous entrons un peu dans leur intimité, leur vie privée et amoureuse, jalonnée de déceptions, d'ennui, d'abandon, mais aussi de délices et de volupté, de chaleur féminine, de mœurs plus légères. On y voit le soutien sans faille que les femmes savent s'apporter, en amour comme en amitié, et l'importance de pouvoir être soi dans un monde qui cloisonne, voire emprisonne, de façon subtile ou carrément outrancière, ces femmes vues comme des enfants, voire des objets.
De l'amour, Colette avait surtout connu les déceptions. Son premier mari la trompait. Georgie Raoul-Duval l'avait trahie, Natalie Barney, délaissée pour d'autres maîtresses. C'est Missy qui lui a révélé la force et la douceur d'une liaison de femmes.
Ce ne fut pas un simple compagnonnage. L'association de deux solitudes. Mais un véritable amour, sensuel et tendre, tel que Colette en a rêvé, sans le connaître, jusqu'à trente ans passés. Le mariage la trouvant insatisfaite, c'est dans les bras de Mathilde qu'elle a entrevu la grâce d'une entente parfaite, communion idéale où se rejoignent l'âme et le corps. « Il n'y aura jamais trop de crépuscule ménagé, de silence et de gravité sur une étreinte de femmes, écrit-elle. Deux femmes bien éprises n'évitent pas la volupté, ni une sensualité plus éparse que le spasme, et plus que lui chaude. C'est cette sensualité sans résolution et sans exigences, heureuse du regard échangé, du bras sur l'épaule, émue de l'odeur de blé tiède réfugiée dans une chevelure, ce sont ces délices de la présence constante et de l'habitude qui engendrent et excusent la fidélité. »
Enfin, une grande partie du livre s'attarde sur la vie professionnelle de ces femmes qui sont sorties du foyer pour endosser des rôles auparavant occupés par des hommes, dans la rédaction des journaux, dans la publications de romans, mais aussi pour poser un pied sur scène, dans le théâtre ou le cinéma, que ce soit devant ou derrière la caméra - le courage et la volonté de Musidora, ses apparitions et son œuvre personnelle ont de quoi faire rêver, un premier temps.
Colette, scénariste dans la Flamme cachée, excelle à faire se succéder les scènes, en créant une logique intérieure à l'intrigue, et en privilégiant le dynamisme des tableaux. C'est ce qui a frappé les critiques. Du coup, les sous-titres deviennent moins nécessaires, ou s'en trouvent considérablement allégés. Le public de cette époque était en effet confronté à des textes longs, pénibles à lire, qui fragmentaient l'action. Les critiques de La Flamme cachée vont tous souligner chez Colette un art de la phrase juste et s'extasier sur la concision, la légèreté de ses légendes. Enfin, des phrases qui n'alourdissent pas le spectacle !
Dominique Bona retrace donc des parcours de femmes, dans tout ce que ça peut impliquer comme difficultés, petits bonheurs, réussite méritée et complicité, avec la volonté d'en faire un tour assez complet. Le récit d'une époque, d'un milieu, d'une société aujourd'hui révolues, qui nous rappellera à quel point il y a encore de quoi se battre, s'offusquer, mais aussi se réjouir de ce qu'enfin les femmes ont pu commencer à s'émanciper et à devenir ce qu'elles souhaitaient, dans la joie ou la misère, coûte que coûte, et tant pis pour les mauvaises langues - sans aller jusqu'à parler de féminisme, toutefois, dont le concept pouvait faire crisser les dents de ces dernières. Pour ma part, j'ai eu du mal à rentrer totalement dans le récit, et je ne saurais pas trop dire pourquoi - soit parce qu'à vouloir recouvrir tous les thèmes ils ne sont donc que survolés, soit parce que je n'accroche pas bien avec les biographies qui s'attardent trop sur la vie privée, soit parce que ce monde est trop éloigné de moi, soit encore parce que je ne voue pas un culte à Colette. Beaucoup de détails, de descriptions, qui tendent à toucher la corde sensible mais qui ne disent pas grand chose. L'écriture ne m'a pas transcendée, mais je me suis quand même laissée attrapée, par le parfum des fleurs ou l'envie de découvrir des figures de femmes qui ont marqué leur temps.

Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6

par Mrs.Krobb

Colette et les siennes de Dominique Bona
Littérature française
Le Livre de poche, février 2018
7,70 euros

lundi 15 janvier 2018

"Les rêveurs" - Isabelle Carré

J'ai six ou sept ans, et ce rêve revient de plus en plus souvent. Je sais bien que ce n'est qu'un cauchemar, mais il semble contenir une vérité que je ne saurais ignorer : ma mère ne me voit pas, elle ne me sauvera d'aucun danger, elle n'est pas vraiment là, elle ne fait que passer, elle est déjà passée. Elle s'en va.
C'est l'histoire d'une jeune femme trop vite devenue mère, qui n'aurait pas dû garder l'enfant, et qui s'est retrouvée isolée de toute sa famille, seule dans une grande ville. L'histoire d'une mère qui n'aura jamais reçu d'amour, d'attention, qui aura toujours dû faire selon les apparences, sauver la face, qui s'est un jour retrouvée suspendue à la fenêtre pour avoir simplement voulu se rapprocher de sa propre mère. C'est l'histoire de la mère d'Isabelle, cette femme toujours un peu lointaine, rêveuse, inadaptée, qui par la suite vieillira trop vite, faute d'avoir existé pleinement.
Ils justifiaient leur chantage en lui rappelant combien elle risquait de les couper de leurs relations, de leurs amis... Ils accentuaient le préjudice, dramatisant à plaisir ce que cela leur coûterait, ils seraient déshonorés, voilà ce qu'ils étaient susceptibles d'endurer par sa faute à elle, à elle seule, car le fuyard était loin déjà, oublié. Déshonneur, faute, pêché... Quel est le poids de ces mots aujourd'hui ? Difficile d'imaginer que ce chapitre ne se passe pas au XVIIIe siècle, mais il y a seulement quelques dizaines d'années, moins de cinquante ans...
Isabelle est la deuxième enfant d'une fratrie de trois, dont un seul finalement aura été vraiment voulu, décidé. Sa mère a fini par se marier avec celui qui l'a acceptée, encore jeune, avec son premier bébé, et grâce à ses travaux de designer, la petite famille a pu vivre dans un certain luxe, un grand appartement hétéroclite, qui hurle son envie d'exister, de se faire voir. L'art est très présent dans ce foyer, ce qui conduira par la suite chacun à trouver sa propre créativité.
Notre vie ressemblait à un rêve étrange et flou, parfois joyeux, ludique, toujours bordélique, qui ne tarderait pas à s'assombrir, mais bien un rêve, tant la vérité et la réalité en étaient absentes. Là encore, et malgré la sensation apparente de liberté, il fallait jouer au mieux l'histoire, accepter les rôles qu'on nous attribuait, fermer les yeux et croire aux contes.
« Au pied de l'arc-en-ciel se dissimule toujours un trésor », nous répétait mon père. Notre univers avait la texture d'un rêve, oui, une enfance rêvée, plutôt qu'une enfance de rêve.
Malheureusement, le bonheur ici est toujours enchaîné aux apparences, mais celles-ci sont comme un mur qui s'effrite, un masque qui tombe, un voile qui se soulève. La mère, vidée de toute vie, devient peu à peu fantomatique, guère plus qu'une ombre qui se traîne. Le père finit par craquer et annoncer son homosexualité, et part pour aller vivre avec un autre homme, ainsi qu'une jeune femme, qui fera figure de grande soeur pour Isabelle. Après cela, les enfants déchirés peinent à se relever, à prendre parti, et l'émancipation de la jeune fille sera beaucoup trop hâtive, la forçant à devenir adulte quand ses seuls modèles peinent tant à l'être.
C'est une chose qu'elle n'a jamais comprise, elle s'est approchée du bonheur plusieurs fois, mais à peine entrevu, il lui échappe déjà. Pourquoi est-ce si court ? D'autres se l'accaparent, et arrivent sans trop d'efforts à ne plus le lâcher, alors qu'elle doit se battre chaque jour pour des miettes. Elle s'y accroche de toutes ses forces, mais il finit toujours par se sauver, comme un chien qui préfère changer de maître, jugeant que le sien n'est plus digne de lui. Non, même les chiens ne font pas ça. Ils restent malgré les coups bas, les humiliations, ils restent, aussi étrange que soit cette fidélité aveugle, et incompréhensible l'attachement qu'ils continuent de manifester.
Roman thérapeutique, résultat de nombreux journaux intimes qui auront servi de défouloir lorsque les apparences et le sourire sont de mise, malgré un grand mal-être constant, une sensation de décalage total et une folle envie d'être aimée, Les rêveurs laisse un goût aigre-doux, un parfum d'enfance mêlé au linge sale de la généalogie, qui pourrit dans un coin et salit tout sur son passage, faute d'avoir pu être correctement entretenu. Ce que l'on retient ici surtout, c'est tout ce qu'une jeune fille ou une femme peut subir comme pression, et ne doit jamais montrer, exprimer, tout ce qui la ronge au plus profond sans espoir de sortie, mais aussi la difficulté - pour les hommes comme pour les femmes - d'assumer et d'avouer son homosexualité, notamment avec l'arrivée du sida. Il y a à la fois une grande tendresse et une violence contenue, beaucoup d'amertume qui se cache dans les recoins, et une envie d'envol viscérale (vous comprendrez mieux, donc, pourquoi le théâtre aura été si vital à l'autrice), mais également une espèce de nostalgie pour ces années, dans laquelle certains se reconnaîtront d'office - avec, pour couronner le tout, une playlist de circonstance est donnée à la fin du livre.
Il est tombé des nues. Avait-il oublié certains récits que je croyais pourtant lui avoir confiés, ce climat familial particulier dont je parvenais lentement à me libérer ?
Peut-être qu'une fois encore, j'ai seulement rêvé de le faire ? Souvent cela suffit. Lorsque quelqu'un me blesse je lui écris une lettre, que je n'envoie jamais, le fait qu'elle existe pour moi m'apaise déjà, alors à quoi bon aller au bout de mon geste ?
Oui, peut-être n'ai-je rien dévoilé et ai-je gardé solide, comme à mon habitude, le sourire, ce sourire si convaincant?
Bonus : le premier chapitre ici et extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10

par Mrs.Krobb

Les rêveurs de Isabelle Carré
Roman autobiographique français
Grasset, janvier 2018
20 euros

lundi 2 octobre 2017

"Mémoires acides" - Timothy Leary

Turn on, tune in, drop out !

Je connaissais Timothy Leary dans les grandes lignes, et je le voyais déjà comme un genre de tonton blagueur, cosmique et bienveillant qui souhaitait éveiller les consciences de son époque de la même façon - ou d'une façon différente, mais dans le même but - que d'autres tels que Huxley, Ginsberg, Hoffmann, Shulgin et bien d'autres. En ouvrant ce livre, je savais plus ou moins à quoi m'attendre, mais ce que je ne savais pas, c'est qu'il me resterait collé dans les mains durant toute la durée de ma lecture, me faisant tour à tour sourire puis grincer des dents. Quoiqu'il en soit, si j'ai été transportée, ce n'est rien à côté de l'aventure incroyable et parsemée d'embuches qu'aura connu celui qui inventa ce célèbre slogan.
Pas question de se ruer à l'intérieur de cet Œuf Élégant, Distingué et Expérimenté avec une hâte de macho. En retrait, j'examinai timidement ses nombreuses ouvertures sensorielles en cherchant à déchiffrer les signaux qu'elle émettait, en essayant de déterminer ce que femme veut. Ma carrière en dépendait. Je me livrai naturellement à quelques tours pour attirer son attention. Ceux-ci durent être efficaces, car une douce attraction magnétique me fit tendrement remonter en flottant le Grand Canal Ovarien puis le Boulevard des Gènes Brisés tandis que je me sentais jaugé, choyé et (d'une certaine manière empreinte d'hilarité) cherché et guidé. On m'introduisit dans cette douce et onctueuse demeure, mon corps mince et reptilien se tordant de plaisir. Plus j'étais attiré vers cette sphère solaire, plus je me dissolvais au sein de tourbillons d'intelligence tiède...
Né en 1920, fruit d'une famille extrêmement prude et religieuse et d'une autre famille irlandaise et fanfaronne, Timothy Leary reçut de son grand père ce conseil : « Ne fais jamais comme tout le monde, mon garçon. Tu comprends ? Fais-en toujours à ta tête. Sois le seul de ton espèce. » Et, de fait, c'est ce qu'il fit, malgré son air de boyscout et ses bonnes manières, malgré sa rigueur toute scientifique.
Pendant dix ans, mon équipe de recherche avait tenu le compte des succès obtenus en psychothérapie. Nous découvrîmes que, quelle que fût la méthode de traitement pratiquée, elle aboutissait aux mêmes décourageants résultats. Un tiers des patients voyait son état s'améliorer, un tiers ne subissait aucun changement, et la situation empirait pour le dernier tiers. Des groupes témoins qui n'étaient soumis à aucun traitement mirent en évidence des résultats identiques.
Malgré tous ses efforts, la psychologie s'était révélée incapable de développer une méthode pour modifier le comportement humain de façon significative et prévisible. J'avais découvert que je pratiquais un métier apparemment inopérant.
Pendant l'été 1960, juste après avoir obtenu son poste de conférencier en psychologie à Harvard, il fit sa première expérience des drogues psychédéliques avec des champignons. Ce sera pour lui une révélation extrêmement importante, car ce sera cette expérience qui le conduira juste après, à la rentrée, à monter un projet de recherche sur les drogues pour montrer comment elles peuvent influer et reprogrammer l'esprit mieux que la psychologie seule, telle qu'elle était pratiquée à ce moment. Ce projet de longue durée durera jusqu'en 1963 où, sous la pression et les plaintes de plusieurs autorités professorales réfractaires à l'usage de drogues (jusqu'alors légales et utilisées de façon bien plus traumatisantes - cf les expériences de la CIA en période de guerre), même sous contrôle médical et psychologique, Timothy Leary et Richard Alpert, l'autre directeur du projet, se virent obligés de démissionner.

Ce projet, cependant, a largement porté ses fruits. D'abord testée sur des étudiants volontaires sous contrôle rigoureux avec un dosage minime, la psilocybine de synthèse donna des résultats conséquents quant à l'amélioration générale de l'état d'esprit de ces derniers, mais aussi quant à une ouverture d'esprit globalisée, et une fraternisation plus poussée. Elle fut également testée en milieu carcéral et donna d'excellents résultats (le taux de récidive, normalement de 70%, est passé pour le groupe test à -90%). Testée aussi pendant un vendredi de Pâques dans une église, elle permit au groupe test d'accéder à une extase divine, de rencontrer Dieu et d'améliorer la foi.
Se brancher signifiait rentrer en soi pour activité son bagage nerveux et génétique. Devenir sensible aux divers et multiples niveaux de conscience ainsi qu'aux embrayeurs spécifiques qui permettaient d'y accéder. Les drogues étaient l'un des moyens d'y parvenir.
S'accorder signifiait interagir harmonieusement avec le monde autour de soi - extérioriser, matérialiser, exprimer ses nouvelles perspectives intérieures.
Laisser tomber renvoyait à l'abandon actif, sélectif et élégant des engagements involontaires ou inconscients. Laisser tomber signifiait avoir confiance en soi, découvrir sa propre singularité et s'engager dans la voie de la mobilité, du choix et du changement.
Leary s'engagea donc à poursuivre sur cette voie, avec l'intuition que les drogues psychédéliques renferment un potentiel énorme pour améliorer la vie des gens, bien plus que d'autres substances bien moins stigmatisées, comme l'alcool. D'ailleurs, il le dira dans le livre, l'alcool est ce qui a détruit beaucoup de ses relations et de son parcours scolaire et professionnel, bien plus que le reste. Néanmoins, il mit toujours un point d'honneur à encourager la recherche, l'encadrement, le contrôle médical et à trouver toujours le bon environnement et le bon dosage afin d'éviter les dérives. Au bout du compte, la révolution psychédélique se vit étouffer dans l'oeuf et il fallut bien donner l'exemple pour couper court : Leary fut arrêté en 1970 après sa tentative de candidature pour le poste de gouverneur. S'en suivit une ridicule mais dramatique guerre gouvernementale contre l'homme qui fut la figure du mouvement psychédélique.

Un récit profondément sincère, honnête, authentique, touchant, qui retrace l'histoire du mouvement hippie / Yippie / psychédélique et Beat de l'Amérique des années 60-70, de même que la répression qui eut lieu. Une tentative de paix et de changement dans un monde en guerre, qui fit quand même grand bruit. Et en suivant Leary dans son parcours, il est difficile de ne pas se prendre d'amitié pour cet homme profondément sincère, désireux d'approfondir la psychologie et le bonheur humain, désireux de changer les choses pour aller vers un mieux, gentil et sociable, qui n'a jamais pris la grosse tête et qui ressemble plus à un adolescent presque naïf et innocent qu'à un dangereux criminel et un baron de la drogue. On retrouve également beaucoup de personnes connues de cette époque, en plus de celles citées plus haut, comme Burroughs, Kerouac, Ferguson, Hendrix, Lennon, Rubin... Mais aussi toute la famille de Leary, qui avant d'être le Père Spirituel d'une génération, fut lui-même père de deux enfants, et l'époux de nombreuses femmes.

Des mémoires à la fois acidulées, et acides / amères, mais surtout un livre indispensable pour saisir l'essence de cette époque haute en couleur, juste avant une autre révolution, la révolution de l'information. Un livre qui rend compte de l'oppression d'un système qui refuse de changer, qui utilise les mêmes outils que ceux qu'il fustige à des fins beaucoup plus violentes, un pamphlet contre le système judiciaire qui sait faire preuve de ridicule quant à certains sujets.
- Ils t'aiment toujours, au début. Et puis tu fais volontairement quelque chose d'extravagant. Promets-moi d'être raisonnable, Timothy.
Bonus : extraits 1, 2, 3, 4 et les stades de l'évolution humaine selon T.Leary

par Mrs.Krobb

Mémoires acides de Timothy Leary
Autobiographie américaine
Robert Laffont, novembre 1984
34,55 euros

lundi 3 juillet 2017

"L'arbre du pays Toraja" - Philippe Claudel

Sur l'île de Sulawesi vivent les Toraja. L'existence de ce peuple est obsessionnellement rythmée par la mort. Lorsque l'un deux vient à mourir, l'organisation de ses funérailles occupe des semaines, des mois, parfois des années. Il convient de faire venir à la cérémonie tous les membres de la famille du défunt. Cela peut représenter des milliers de personnes dispersées sur l'ensemble de l'archipel indonésien, voire au-delà. Les faire voyager, les héberger, les nourrir incombe à ses proches. Il n'est pas rare que ceux-ci s'endettent durablement afin de pouvoir respecter la tradition.
 Le livre s'ouvre sur cette culture de la mort, sur ces arbres que l'on creuse pour y envelopper l'enfant mort afin qu'en se développant, l'arbre amène l'âme de l'enfant au ciel. Un chapitre très beau, dont j'imaginais qu'il serait le pilier du roman, mais qui n'est finalement que la clé qui ouvre la serrure d'une réflexion sur la mort récente de l'ami et producteur de Philippe Claudel, Eugène.
Sous la douche, j'ai songé à Eugène. A comment j'allais le regarder, l'embrasser. Fallait-il que je me montre soucieux d'emblée ou plutôt rassurant ? Léger ou grave ? Devais-je aborder le sujet de front ou lui laisser l'initiative ? L'eau brûlante coulait sur mes épaules. J'étais là depuis dix minutes, et je ne savais toujours pas comment j'allais procéder avec lui. Je me suis soudain senti ridicule. Qu'avais-je besoin de préparer nos retrouvailles ? Il ne s'agissait pas d'un entretien d'embauche, ni de l'oral d'un examen. Je me renais compte combien ce qu'il m'avait annoncé avait commencé à changer la donne. A quel point le fait qu'il m'ait dit être atteint d'un cancer parvenait à modifier l'appréhension que j'avais de lui, comme si, chargé désormais de cette maladie, il n'était plus tout à fait l'homme que je connaissais, mais devenait une créature en partie étrangère et avec laquelle je ne savais pas encore comment il fallait que je me comporte.
Plutôt intime, très personnel, le roman qui n'en est pas vraiment un tourne autour de cet homme, attrapé par un cancer foudroyant, qui aurait d'abord du s'en sortir et puis non. Puis il y a aussi finalement les autres personnes qui sont parties trop vite, à cause d'un chagrin d'amour, d'une mauvaise santé, d'un mauvais orage, et ces personnes qui sont mortes, de vieillesse, ou en train de. Qu'est-ce que la mort, pourquoi la craint-on tellement, pourquoi la vieillesse fait si peur et tant de mal au corps, comment la maladie se déclenche-t-elle ? Est-ce nous qui l'appelons, est-ce elle qui s'invite ?
Nous ne cessons de nous construire face à l'écoulement du temps, inventant des stratagèmes, des machines, des sentiments, des leurres pour essayer de nous jouer un peu de lui, de le trahir, de le redoubler, de l'étendre ou de l'accélérer, de le suspendre ou de le dissoudre comme un sucre au fond d'une tasse.
Philippe Claudel semble avoir terriblement du mal à accepter de vieillir, au fait qu'il est peut-être à un peu plus de la moitié de sa vie et que sa nouvelle amante lui renvoie une image si pure, intacte, belle, lisse et jeune. Peut-il accepter autant de perfection quand lui-même se voit comme une maison en ruine, comme un arbre déjà fracturé par le temps ? Lui qui a tant aimé les grands frissons, le voici qui doute maintenant.
L'alpinisme est une leçon rugueuse de philosophie. Mais il y a aussi dans le sentiment qui étreint celui qui arrive enfin en haut de la voie qu'il a tracée, et contemple à ses pieds le monde d'où il vient et vers lequel très vite il lui faudra redescendre, une joie qui ne comporte aucune paille, aucun défaut. Il m'a toujours semblé qu'en ces territoires, à proprement parler inhumains, pouvaient s'éprouver au plus haut degré les sentiments humains qui portent et justifient nos vies, débarrassés miraculeusement des grossières souillures dont le monde les charge.
Un fragment de biographie, un bel hommage ponctué de réflexions sur la vie, la mort, l'amour, le passé, les souvenirs, l'héritage... Agréable à lire, même si j'ai eu l'impression d'un manque (cet arbre, je l'aimais déjà, sur cette couverture, et puis il est si vite oublié). Je ne m'attendais pas à quelque chose d'aussi personnel, peut-être, je ne m'attendais pas à immiscer dans la vie intime et sexuelle, à me sentir tenir la chandelle entre deux larmes coulées sur la mort d'un ami - au fond, on pourrait dire que c'est aussi un récit sur la crise de la cinquantaine. Je ne connaissais pas Claudel, je me laisserai en tout cas tenter par la promesse de son prochain film, qui s'attarde sur la robotisation et l'intelligence artificielle au service de l'homme. Encore une réflexion sur le prix de la vie, et ce qu'on en fait.

Bonus : les premières pages ici

par Mrs.Krobb 

L'arbre du pays Toraja de Philippe Claudel
Littérature française
Stock, janvier 2016
18 euros

lundi 26 juin 2017

"La Terre est ma demeure" - Thich Nhat Hanh

Nous n'enseignons pas que par la parole.
Nous enseignons par notre façon de vivre.
Ma vie est mon enseignement.
Ma vie est mon message.

J'avais découvert Thich Nhat Hanh avec cette biographie qui m'avait beaucoup touchée, puis avec son enseignement sur l'art de prendre soin de "l'enfant intérieur". Dans La Terre est ma demeure, il retrace sa vie et son parcours de moine bouddhiste engagé, à travers la guerre et l'exil, jusqu'au Village des Pruniers. Vietnamien d'origine, il a assisté à la scission du Vietnam en deux, aux bombardements américains, et a tout mis en oeuvre pour faire valoir un message de paix, un cessez-le-feu, tout cela dans la non-violence, la compression et la bienveillance.
Je prie pour que les nations n'envoient plus leur jeunesse se battre, même au nom de la paix. Je n'accepte pas le concept de "guerre pour la paix" ni de "guerre juste", tout comme je ne peux pas accepter les concepts d'"esclavage juste", de "haine juste" ou de "racisme juste". Au cours des guerres successives au Vietnam, mes amis et moi nous déclarions neutres ; nous n'avions pas d'ennemis et ne prenions pas parti, que ce soit pour le Nord ou le Sud, pour les Français, les Américains ou les Vietnamiens.
A travers des expériences très dures, insupportables, sanglantes et terribles, il nous fait voir ce qu'est la pleine conscience engagée. Si l'on a du bouddhisme une vision qui le sépare souvent du monde réel, pratiqué par des ermites qui méditent dans un temple ou une grotte, on en voit ici une forme engagée, pragmatique, mêlée au monde, authentique, généreuse et humaine.
La pleine conscience doit être engagée. Une fois que nous avons vu qu'une action doit être entreprise, nous devons l'entreprendre. La vision et l'action vont de pair. Sinon à quoi servirait-il de voir ?
On retrouve toute l'expression du zen, de la contemplation, de l'humilité propre au bouddhisme, et plus généralement à la culture asiatique. Chaque chapitre du livre s'ouvre aussi légèrement que possible, et laisse transparaître toute la beauté de la nature, la bonté des âmes éclairées, la transmutation des émotions, la sagesse de la spiritualité. Chaque chose racontée tente de renvoyer le lecteur à lui-même, en esquissant des questionnements sur la pratique de la pleine conscience, de l'amour inconditionnel, de l'empathie, sans jamais être moralisatrice. Le tout parsemé de poésie et d'illustrations oniriques.
Le bras tendu de la cognition
En un éclair
Relie ce qui est à un million d'éons de distance,
Relie la naissance à la mort,
Et le connaisseur à la connaissance.
C'est un excellent livre pour rencontrer l'homme qui a tant apporté au bouddhisme, à la pratique de la méditation, de la pleine conscience, qui a fondé une communauté en France pour accueillir ceux qui souhaitent vivre plus simplement, plus tendrement, dans l'émerveillement quotidien de ce que la nature a à leur offrir. Pour ceux qui se demandent encore si la paix peut être gagnée sans prendre les armes, pour ceux qui ont besoin d'apprendre à garder le contrôle dans la tempête, pour ceux qui ne se sentent jamais chez eux.

Bonus : lire les premières pages ici, et quelques extraits choisis : 1, 2, 3, 4, 5

par Mrs.Krobb

La Terre est ma demeure : autoportrait d'un artisan de paix de Thich Nhat Hanh
Essai anglais (traduction par Stéphanie Chaut)
Belfond, juin 2017
15 euros