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mardi 10 mars 2020

"Moitiés d'âme" - Anthelme Hauchecorne

D'abord naquit le Printemps, la Première des Quatre Maisons. Ses loyaux sujets s'adonnaient aux arts de la vie et du désir. Le Trône de Ronces offrait asile aux artistes, aux hédonistes et aux érudits.
La Deuxième Cour à voir le jour fut l'Été, la Maison du Soleil ardent, des esprits surchauffés et du sang vif, prompts à la colère. Au pied du Trône Forgé et de son despote se prosternaient les ambitieuses, les guerrières et les stratèges.
Puis vint l'Automne, le reflet déformé du Printemps, la saison du pourrissement et de la terre affamée, dévoreuse de vie. Les malades, les souffrantes et les Faëes trop curieuses des mystères de la mort, toutes répondirent à l'appel du Trône Défunt.
Quant à l'Hiver, la plus jeune des Quatre Maisons, elle dut se contenter des restes. La faim, le froid, le vent dans les branches nues. La Quatrième Maison se posa en éternelle rivale de l'Été. Elle incarnait la famine après l'abondance, les regrets qui succédaient à la colère. Autour du Trône de Givre se rassemblaient les blessés, les brisées, les parias, les Faëes dont les autres cours ne voulaient plus.
(...) En un jour ancien et depuis oublié, les Humains arrivèrent sur le continent...
Avec eux, ils amenèrent le Cinquième Trône.
Moitiés d'âme constitue le premier tome des Chroniques des Cinq-Trônes. Dans ce livre, l'auteur nous conte un monde imaginaire, régi d'abord par les Faëes, puis par les Humains. Un monde de mägerie faërique, un monde post-guerre interraciale, dont on ne sait encore que peu de choses, si ce n'est qu'il s'agit d'un monde divisé à bien des égards. Nous suivons une caravane d'un petit groupe de mäges et non-mäges, décidés à se révolter contre l'ordre établi, ou bien à fuir, ou bien les deux. Parmi eux, Rollon, en contact avec une Faëe, qui semble le mener par le bout du nez, et sa compagne Liutgarde, bien décidée à mettre en déroute cette manipulation.
Le Petit Peüple était là le premier. La mägerie lui appartenait. Puis vinrent les humains. Alors des Faëes, pour un éventail de raisons, se prirent d'affection pour certains d'entre eux. À leurs favoris, elles enseignèrent les bases du bel art. Ainsi la caste des mäges fit-elle son apparition. De génération en génération, le don se légua et les mäges prospérèrent. Toutefois, malgré leurs efforts, ces derniers se rendirent à l'évidence : leur mägerie demeurait imparfaite. Elle n'était au mieux qu'une pâle imitation.
Un premier tome déjà bien complet qui se suffit presque à lui-même. Le décor est planté, avec d'un côté le monde des Humains et de l'autre la forêt des Faëes ; un monde remplis de secrets, des personnages qui cachent plus d'un côté sombre, qui ne se révèlent que petit à petit, et des ennemis redoutables, des tous les côtés. Une ambiance froide, terreuse et glacée, sombre comme une forêt dense, à la limite du lugubre sans en faire trop, avec quand même quelques étincelles de bienveillance, d'espoir et d'amour. Les secrets demeurent nombreux et nous donnent envie d'en savoir plus sur ce monde redoutable.
Les Maîtres l'avaient placé au Mägistère. Ce pensionnat était bien des choses, sauf un foyer. L'endroit possédait un toit, mais ce dernier ne vous protégeait pas. À l'intérieur, les coups pleuvaient. Le Mägistère entretenait un feu, ce dernier n'était néanmoins d'aucun réconfort. On y brûlait les billets doux, les courriers, les dessins, les poèmes, tout réconfort véritable.
Si la construction des personnages et de leurs relations semble au premier abord un peu légère, superficielle ou bourrée de clichés, et si les dialogues manquent au début parfois de profondeur, il n'en reste pas moins que l'écriture de l'auteur a bien muri, qu'elle s'est développée pour devenir bien entraînante, et que le tome gagne en densité au fil des pages. Je regrette que certains personnages aient été construits pour être moqués, même si leur histoire s'approfondit par la suite, mais j'ai apprécié de voir un couple de femmes dans les personnages principaux. Sans spoiler, j'ai beaucoup accroché à la fin de l'histoire.
Le Petit Peüple méprisait le papier, qu'il jugeait éphémère. Il lui préférait une matière durable, un support millénaire... Avant les livres, les reliures, la pâte à papier et la sciure, il y avait le bois... Les arbres...
L'univers est travaillé, complexe, et les retournements nombreux. Le monde des Humains est clairement critiquable et critiqué, et pour une fois, le monde des Faëes n'est pas un royaume enchanté et enchanteur, bien que le livre lui-même le soit, en tant qu'objet : tranche décorée, ruban marque-page, quelques illustrations représentatives du territoire et des trônes, belle typographie. Néanmoins, l'ambiance est posée : guerre, cupidité, cruauté, division, castes, exil, manipulation... Le fait que ce monde repose sur les saisons me plait (rappelez-vous La Cinquième Saison de N.K. Jemisin) pour son côté à la fois archétypal et organique, vous reprendrez bien une dose d'hiver avant le retour du printemps ?
[Les horreurs s'effaceront. Hélas. Les horreurs jamais ne servent de leçons.]
[Ainsi va la guerre.]
Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6

par Mrs.Krobb

Les Chroniques des Cinq-Trônes, t.1 : Moitiés d'âme de Anthelme Hauchecorne
Littérature française
Gulf stream, octobre 2019
20 euros

mardi 4 février 2020

"La tempête des échos" - Christelle Dabos

* * * Attention, il s'agit de la fin d'une saga : retrouvez les tomes 1, 2 et 3 * * *
Au commencement, nous étions un.
Mais Dieu nous jugeait impropres à le satisfaire ainsi, alors Dieu s'est mis à nous diviser. Dieu s'amusait beaucoup avec nous, puis Dieu se lassait et nous oubliait. Dieu pouvait être si cruel dans son indifférence qu'il m'épouvantait. Dieu savait se montrer doux, aussi, et je l'ai aimé comme je n'ai jamais aimé personne.
Je crois que nous aurions pu tous vivre heureux, en un sens, Dieu, moi et les autres, sans ce maudit bouquin. Il me répugnait. Je savais le lien qui me rattachait à lui de la plus écœurante des façons, mais cette horreur-là est venue plus tard, bien plus tard. Je n'ai pas compris tout de suite, j'étais trop ignorant.
J'aimais Dieu, oui, mais je détestais ce bouquin qu'il ouvrait pour un oui ou pour un non. Dieu, lui, ça l'amusait énormément. Quand Dieu était content, il écrivait. Quand Dieu était en colère, il écrivait. Et un jour, où Dieu se sentait de très mauvaise humeur, il a fait une énorme bêtise.
Dieu a brisé le monde en morceaux.
Nous commençons ce dernier tome avec l'effondrement de Babel et une sorte d'épuration de toutes les personnes non-natives de Babel afin de pouvoir réguler la population avec le peu de terres encore disponibles. Ophélie fait bien sûr partie des personnes vouées à l'expulsion, et c'est ainsi qu'elle décide de se rendre à l'observatoire des Déviations, à la fois pour demander droit d'asile et pour résoudre les mystères qui entourent cet endroit où sont entassés toustes les "inversé•e•s". Dans cet observatoire, elle fera plus ample connaissance, par le biais de résidus mémoriels, avec Eulalie Dilleux - Dieu - et sera suivie de près par l'ombre.
Eulalie attarde son regard sur les carcasses couchées des arbres millénaires. Une histoire de plus déracinée à jamais. Elle ne s'en émeut pas. Elle n'a aucun attachement au passé : seul compte l'avenir qui se réécrira sur ces ruines. Elle peut déjà l'imaginer, ce nouveau monde. Il palpite sous ses pas comme un cœur de bébé qui attend de naître.
Ce dernier tome est encore plus radical que les trois autres en terme de manipulation, d'oppression, de discrimination, d'exclusion et de confrontation. Premièrement, avec la vague d'expulsion forcée des individus marqués, bringuebalés de force dans des dirigeables surpeuplés, dont on a quasiment la certitude qu'ils n'ont aucune destination et vouent les gens à une mort certaine. C'est ainsi que l'on apprendra enfin ce qui se trouve dans le "vide", entre les arches, ce qui tient l'équilibre du monde, ce qui se cache dans l'inconnu et qui est la clé de toute l'Histoire. Ces expulsions forcées ont aussi renforcé l'esprit de rébellion qu'on trouvait déjà un peu dans le troisième tome, et qui gagnent grandement du terrain ici : l'humanité qui tente de reprendre ses droits, son droit au souvenir, son droit au libre-arbitre, son droit à exister même sans pouvoir familial...
Des vies impossibles surgissaient du néant. D'autres y étaient plongées ou n'en sortiraient jamais.
Deuxièmement, il y a l'observatoire des Déviations. Que l'on peut voir clairement comme une critique de la psychiatrie et de ses dérives, de la façon dont la plupart des gens perçoivent les personnes handicapées (physiquement ou mentalement), de la façon dont ces personnes sont traitées, abusées, manipulées et mises à l'écart, de la façon dont on impose des traitements, des techniques, de l'isolement. Tandis qu'on se rapproche progressivement de l'Histoire de notre monde avec les souvenirs d'Eulialie, on se rapproche également beaucoup des problématiques qui nous concernent et donc des critiques vraiment pertinentes, qui commençaient à se faire sentir dans le 2ème tome et à être vraiment poussées dans le 3ème. Malgré le fait qu'on se trouve clairement dans un Univers fantaisiste, et malgré le fait que les choses soient abordées de façon très superficielle, le 4ème tome tape assez fort.
Elle a toujours pensé que, si l'humanité est à ce point agressive et belliqueuse, ce n'est pas tant par haine des autres que par peur de sa propre fragilité. Si chaque personne au monde était capable d'accomplir des miracles, elle cesserait de craindre son voisin.
Ce tome apporte toutes les résolutions finales et il est dur d'en parler sans trop spoiler. De mon côté, j'y ai trouvé autant de révélations et retournements excitants et fascinants que j'ai trouvé de choses bâclées ou finalement un peu décevantes. Je dirai juste que si j'ai été peu convaincue par certains éléments du passé concernant Dieu, les Esprits de Famille et l'Autre - tout en trouvant la motivation de départ pertinente -, je trouve aussi la fin plutôt satisfaisante dans le sens que la boucle est bien bouclée, je n'aurai pas vu d'autre résolution. Je reconnais cependant que l'histoire se tient de bout en bout, et que Christelle Dabos a réussi à nous tenir en haleine pendant quatre tomes déjà bien denses, a réussi à construire un monde complexe, critique et riche en possibilités. Les personnages gagnent véritablement en personnalité au fur et à mesure des tomes, et l'écriture de l'autrice paraît également plus affirmée qu'au début.
« Nous sommes originaires de familles différentes. Vous êtes cyclopéens ? Mettez-vous en apesanteur. Vous êtes fantômes ? Transformez-vus à l'état gazeux. Vous êtes colosses ? Réduisez votre masse. S'il y a des Zéphyrs à bord, invoquez des vents ascendants. Vous n'êtes peut-être plus des citoyens de Babel, vous n'en êtes pas moins ce que vous êtes. Chacun d'entre vous peut contribuer à tous nous ramener à la surface. »
Je regrette de n'avoir pas pu explorer bien plus que ça les différentes arches, et j'imagine qu'il est toujours possible d'espérer de futures histoires parallèles basées sur ces microcosmes ; je regrette aussi certains personnages qui étaient très prometteurs et qu'on ne suit finalement que très peu (ou qui ne servent qu'un but sans réellement exister pour eux-mêmes). Je ne sais pas s'il s'agit d'une lecture qui me marquera durablement, bien que clairement la plupart des sujets abordés et la diversité des pouvoirs familiaux m'aient réellement enthousiasmée, mais ces livres ont l'avantage de réussir à happer complètement. Tout n'y est pas parfait et j'ai eu réellement du mal à rentrer dedans au premier tome, mais clairement en sortir a été aussi bien compliqué, et certaines choses m'ont fait doucement penser à la trilogie À la croisée de mondes de Philip Pullman. Si vous êtes intéressé•e•s par les mondes parallèles, les histoires "de l'autre côté du miroir", les pouvoirs magiques-mais-pas-trop, mais aussi par le fait d'avoir une héroïne féminine, d'avoir des personnes "de travers, différents, handicapés ou maladroits", et d'avoir également un Dieu qui est en réalité une femme : allez-y, c'est pour vous.
Son corps était, comme sa voix, ni vraiment celui d'un homme ni vraiment celui d'une femme, ou alors un peu des deux à la fois.
Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8

par Mrs.Krobb

La Passe-miroir t.4 : La tempête des échos de Christelle Dabos
Littérature franco-belge
Gallimard Jeunesse, novembre 2019
19,90€

mardi 28 janvier 2020

"La mémoire de Babel" - Christelle Dabos

* * * Attention, ceci est le troisième tome d'une saga : retrouvez le tome 1 et 2 * * *
Il sera une fois,
dans pas si longtemps,
un monde qui vivra enfin en paix.
En ce temps-là,
il y aura de nouveaux hommes
et il y aura de nouvelles femmes.
Ce sera l'ère des miracles.
Après trois ans à ruminer de retour sur Anima, Ophélie se laisse embarquer par Archibald, venu la retrouver en toute discrétion, vers une Rose des Vents. C'est ainsi qu'elle décide de se rendre sur Babel, car il semblerait que les indices convergent : c'est là-bas que tout aurait commencé, selon ses souvenirs de la lecture du Livre de Farouk. Elle s'y rend seule, espérant y revoir Thorn au passage, duquel plus personne n'a de nouvelles depuis son escapade hors de prison ; de son côté, Archibald est entouré de Renard et Gaëlle pour tenter de trouver Arc-en-Terre. Nouvelle identité pour Ophélie, après avoir endossé un rôle de valet, après avoir été la fiancée de Thorn, la voici maintenant... Eulalie, candidate au poste d'avant-coureuse au Mémorial de Babel, pour aller toujours plus loin vers la vérité.
La Mère Hildegarde s'était tuée à cause de lui.
Le baron Melchior avait tué pour lui.
Thor avait failli être tué par lui.
L'existence même de Dieu était une vérité dangereuse.
Babel est une arche intéressante en cela qu'elle regroupe plusieurs citoyens d'arches étrangères. À défaut d'avoir beaucoup voyagé et d'avoir fait la connaissance de tous les Esprits de Famille, d'avoir vu tous les talents s'exercer, Babel en offre un aperçu rapide même si discret. Mais surtout, Babel est entourée d'une aura de censure bien plus importante qu'ailleurs, avec un Index de vocabulaire interdit, et elle impose également un code vestimentaire stricte, une claire séparation entre descendants des Esprits de Famille et simple citoyen•ne•s. En son sein, une Bibliothèque plus foisonnante que celle qui vous a fait tant rêver dans la Belle et la Bête, avec un espace utilisé jusque dans ses moindres recoins, puisqu'on peut y grimper au plafond.
Elle se crispa en voyant le fauteuil d'Ambroise s'engager sur une rampe courbe qui permettait de basculer en douceur de l'horizontalité du hall à la verticalité d'un couloir. En quelques secondes, il se mit à rouler le plus naturellement du monde le long du mur, sans même perdre son turban en route.
- Miss ? chuchota-t-il quand il s'aperçut qu'Ophélie ne le suivait pas.
- Je... je n'ai jamais fait ça.
- Prendre un transcendium ? C'est d'une simplicité enfantine. Marchez droit devant, sans vous poser de questions.
Dans ce tome apparaît un tout nouveau paysage, de nombreux personnages qui deviendront tout aussi importants que ceux du Pôle, et, évidemment, de nouvelles intrigues, apportant son lot de complots, de méchants, de secrets... Il y a notamment ces fameux livres écrits par E.D., des contes pour enfants en apparence inoffensifs et qui pourtant vaudront la peine que l'on tue, que l'on dissimile. Il y a aussi Sir Henry, l'automate caché, qui travaille à un nouveau catalogue des archives, à qui les avant-coureur•se•s doivent rendre des comptes. Et bien sûr, Ophélie se retrouvera confrontée à des ennemis bien fourbes au sein même de sa formation, qui n'ont rien à envier aux facéties des Mirages du Pôle... Heureusement, elle trouvera rapidement des alliés dans des personnes tout autant de travers qu'elle, personnages fort intéressants au demeurant.
Même loin de chez elle, même après toutes ces années, on la traitait encore et toujours comme une mioche. Elle regarda le tabouret galoper à travers le laboratoire, repensant soudain au périscope dans l'amphithéâtre, aux mots qu'il était interdit de prononcer, à cette mémoire collective verrouillée à double tour dans le Secretarium. Ce n'était pas elle, la mioche. C'était l'humanité entière. Ils étaient tous, absolument tous maintenus dans un état d'infantilité par Dieu et ses Tuteurs.
Comme dans le tout début de l'histoire, il faut de nouveau un petit moment pour installer ce nouveau décor, pour Ophélie d'appréhender les nouvelles règles de société, les nouveaux talents, de se faire une place, difficilement, de ramper dans le noir pour accéder à plus de lumière. Néanmoins, en prenant son mal en patience, on y trouve un tome foisonnant, riche en nouvelles révélations, et plein de surprises, agréables comme désagréables. Dieu, l'Autre, le début et la fin n'ont jamais été si proches. Les problématiques de société divisée par castes, de la religion, de la censure, de l'oubli du passé, des tentatives de révolte, mais aussi ici de tout ce qui touche à la différence, au handicap, sont ici de plus en plus marquées. Un tome-pivot qui termine avec fracas. Je ne spoilerai pas, mais vous aurez probablement envie de courir acheter le dernier tome pour ne pas rester sur votre faim.
Ophélie ne savait pas quelle perspective était la plus effrayante. Un monde gouverné par Dieu ou un monde gouverné par des hommes se prenant pour Dieu.
Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9


par Mrs.Krobb

La Passe-miroir, t.3 - La mémoire de Babel de Christelle Dabos
Littérature franco-belge
Gallimard Jeunesse, mai 2019
19 euros

vendredi 17 janvier 2020

"Les disparus du Clairdelune" - Christelle Dabos

* * * Attention, ceci est le tome 2 d'une série de 4 livres - voir le premier tome ici * * *
Ophélie se cogna le nez contre le ciel. Elle s'était penchée par-dessus le parapet pour chercher Farouk, mais la mer n'était rien de plus qu'un mur. Une immense fresque mouvante où le bruit des vagues était aussi artificiel que l'odeur de sable et la ligne d'horizon. Ophélie remit ses lunettes en place et observa le paysage autour d'elle. Presque tout était faux ici : les palmiers, les fontaines, la mer, le soleil, le ciel et la chaleur ambiante. Les palaces eux-mêmes n'étaient probablement que des façades en deux dimensions. Des illusions. À quoi s'attendre d'autre quand on se trouvait au cinquième étage d'une tour, quand cette tour surplombait une ville et quand cette ville gravitait au-dessus d'une arche polaire dont la température actuelle ne dépassait pas les moins quinze degrés ? Les gens d'ici avaient beau déformer l'espace et coller des illusions dans chaque coin, il y avait quand même des limites à leur créativité.
Tandis qu'Ophélie est couronnée vice-conteuse à la cour de l'Esprit de Famille du Pôle, qui souhaite également qu'elle lui dévoile le contenu de son Livre avec ses mains de liseuse, de drôles de disparitions commencent à avoir lieu dans la forteresse jusqu'ici imprenable gardée par Archibald, l'ambassadeur du Pôle. Au même moment, Ophélie elle-même reçoit des lettres de menaces concernant son mariage à venir avec l'Intendant, Bérénice est sur le point d'accoucher, la famille d'Anima sur le point de débarquer... sans compter le mystérieux chevalier, ou encore les récentes révelations sur les Doyennes.
« Nous vivons dans une drolle d'affaire, t'sais », avait dit le grand-oncle.
Alors que leur conversation lui revenait soudain en mémoire, Ophélie se sentit emportée dans un tourbillon de questions. La Déchirure du monde était-elle réellement finie ? Qu'est-ce qui l'avait seulement provoquée ? L'une de ces guerres dont les Doyennes ne voulaient surtout plus entendre parler ? Les esprits de famille savaient-ils quelque chose d'important à ce sujet avant de l'avoir oublié ? Leurs Livres détenaient-ils une information sur ce qui s'était passé ? Et si c'était cette vérité-là qui dérangeait certaines personnes ?
Si le premier livre était au début parfois lent, poussif, laborieux, et si les personnages nous échappaient vraiment, le tome 2 consolide l'univers des arches, l'histoire de Dieu et des Esprits de famille, et rajoute un peu de personnalité aux protagonistes. Il se passe vraiment beaucoup de choses ici, et l'intrigue se met bien en place. On avait déjà appris à ne faire confiance à personne dans ce monde d'illusions, mais vous serez prévenus : c'est de pire en pire. J'ai beaucoup apprécié l'affirmation grandissante du personnage d'Ophélie, et de comprendre enfin un peu plus ce qui animait sa nouvelle famille, leur histoire et leurs buts. Chaque personnage est comme une pièce à double face et au lieu de la binarité du premier tome, on retrouve ici beaucoup de nuances et de contexte. Le Pôle n'en finit pas non plus de nous étonner, de même que le bouclier psychique imprenable de Farouk finit par se fissurer un peu...
Un matin, Ophélie fut couverte de pustules de la tête aux pieds. Le lendemain, elle se mit à dégager une abominable odeur de fumier. Le surlendemain, elle ne pouvait plus faire un geste sans émettre de tonitruants bruits de flatulence. Ce n'était heureusement que des illusions éphémères qu'on lui jetait dès qu'elle avait le dos tourné et qui se dissipaient en quelques heures, mais l'inventivité dont ces courtisanes faisaient preuve pour l'humilier était sans limites.
Un tome à la fois plus clair et plus obscur, qui se penche aussi sur toutes les strates du Pôle (et de sa société très variée) et nous offre plus de vérité pour moins d'illusions - à moins que ce ne soit encore l'inverse ? La réflexion aussi sur le passé, l'Histoire, son oubli, sa réécriture, sa censure, est aussi intéressante et bien amenée, notamment parce qu'il semble clair que le passé des arches, c'est nous (bien que le décor ne soit jamais futuriste et ait l'air d'ailleurs plutôt retro par rapport à nous). En tout cas, c'est ce livre-ci qui m'a vraiment convaincue de continuer, et sa fin - sans spoiler - m'a vraiment donné soif de réponses : on pourra en dire ce qu'on veut, mais Christelle Dabos sait installer des tensions, des intrigues et des histoires qui tiennent en haleine. Aussi, on peut dire que j'ai fini par m'attacher - enfin - aux personnages, même si la relation entre eux est parfois caricaturale presque à l'excès. Tout est d'ailleurs un peu poussé à l'extrême, pour marquer de forts contrastes, et ça marche - même si ça peut être un peu écœurant parfois.
Les esprits de famille étaient impressionnants par nature. Chaque arche, à une exception près, possédait le sien Puissants et immortels, ils étaient les racines du grand arbre généalogique universel, les parents communs à toutes les grandes lignées. (...) La religion et la théologie étaient un folklore désuet sur Anima, comme sur beaucoup d'arches où les esprits de famille incarnaient l'absolu à eux seuls.
Ce tome et le premier tome se passent l'un à la suite de l'autre exactement, donc je conseille - maintenant que la saga est finie - de lire ces deux-là l'un à la suite de l'autre si possible, pour ne rien en perdre. La fin du tome 2 fait toutefois une sorte de fracture, avant d'entamer la suite des aventures.
Il était bien capable d'attendre le matin des noces pour surgir devant l'autel, une pile de dossiers sous chaque bras.
Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5

par Mrs.Krobb

La Passe-miroir, t.2 : Les disparus du Clairdelune de Christelle Dabos
Littérature franco-belge
Gallimard Jeunesse, octobre 2015
19 euros

lundi 13 janvier 2020

"Les fiancés de l'hiver" - Christelle Dabos

Au commencement, nous étions un.
Mais Dieu nous jugeait impropres à le satisfaire ainsi, alors Dieu s'est mis à nous diviser. Dieu s'amusait beaucoup avec nous, puis Dieu se lassait et nous oubliait. Dieu pouvait être si cruel dans son indifférence qu'il m'épouvantait. Dieu savait se montrer doux, aussi, et je l'ai aimé comme je n'ai jamais aimé personne.
Je crois que nous aurions tous pu vivre heureux en un sens, Dieu, moi et les autres, sans ce maudit bouquin. Il me répugnait. Je savais le lien qui me rattachait à lui de la plus écœurante des façons, mais cette horreur-là est venue plus tard, bien plus tard. Je n'ai pas compris tout de suite, j'étais trop ignorant.
J'aimais Dieu, oui, mais je détestais ce bouquin qu'il ouvrait pour un oui ou pour un non. Dieu, lui, ça l'amusait énormément. Quand Dieu était content, il écrivait. Quand Dieu était en colère, il écrivait. Et un jour, où Dieu se sentait de très mauvaise humeur, il a fait une énorme bêtise.
Dieu a brisé le monde en morceau.
Ce monde, une fois brisé en morceaux, donne différentes "arches", des sortes d'îles flottantes par-dessus une mer de nuages, chacune de ces arches étant gardée par un des rejetons de Dieu. Ophélie, l'héroïne du roman, est née sur Anima, l'arche d'Artemis, où les gens peuvent "lire" les objets avec leurs mains nues, remonter leur passé, leur histoire, ainsi que les émotions de leurs propriétaires. Ophélie sait aussi passer à travers les miroirs, et c'est d'ailleurs suite à un accident de parcours qu'elle est devenue si maladroite. Rien ne la passionne plus que son musée, et certainement pas les projets de mariage que complotent sa famille dans son dos. Jusqu'à être obligée de se fiancer à un étranger, et devoir tout abandonner, famille et musée, pour rejoindre une nouvelle arche : le Pôle. Et cette arche est bien fourbe pour les sens... car s'y trouvent, entre autres, les familles des Mirages (illusionnistes), la Toile (qui voit tout et sait tout), et les Dragons, dont est issu Thorn, sont futur mari, aux griffes mentales acérées.
Cette Hildegarde était une architecte étrangère. Elle venait d'une arche lointaine et peu connue, Arc-en-Terre, où les gens jouaient avec la spatialité comme avec un élastique. Ophélie avait fini par comprendre que ce n'étaient pas les illusions des Mirages qui déformaient les lois de la physique dans la Citacielle ; c'était le prodigieux pouvoir de la Mère Hildegarde. Si les chambres du Clairdelune étaient plus sûres que des coffres-forts, c'était parce que chaque tour de clef les enfermait dans un espace clos, c'est-à-dire coupé du reste du monde, absolument inviolable.
Un décor fascinant, des pouvoirs intrigants, et une histoire du monde bientôt oubliée, une mythologie surprenante... Il y a de quoi se laisser happer dans ce premier tome de tétralogie. Et pourtant, il aura fallu que je m'accroche au début pour ne pas abandonner. Malgré l'imagination débordante de l'autrice, j'ai trouvé en premier lieu l'écriture assez pauvre, les personnages creux et aux limites de l'antipathie pour ceux auxquels j'étais censée m'attacher (les autres étant carrément détestables) - bon, on peut dire aussi pour la défense de ce livre que je l'ai lu juste après avoir relu ma trilogie préférée du monde (que je chroniquerai plus tard), alors la barre était mise très haut. Ophélie est pourtant une héroïne à laquelle je me suis plu à m'identifier : maladroite, passionnée, misanthrope, talentueuse mais sans grand intérêt, avec beaucoup de traits presque autistiques. Mais elle manque, dans ce premier livre, vraiment d'une personnalité. Et c'est aussi ce qu'on voudrait d'elle : une jeune fille passive, oisive, obéissante, qui sache se faire oublier. Qu'elle soit un objet dont on dispose dans une ambiance rétrograde où son fiancé est aussi chaleureux qu'un bloc de glace et aussi transparent qu'un bloc de granit.
« Lire un objet, ça demande de s'oublier un peu pour laisser la place au passé d'un autre. Passer les miroirs, ça demande de s'affronter soi-même. Il faut des tripes, t'sais, pour se regarder droit dans les mirettes, se voir tel qu'on est, plonger dans son propre reflet. Ceux qui se voilent la face, ceux qui se mentent à eux-mêmes, ceux qui se voient mieux qu'ils sont, ils pourront jamais. »
Cependant, je recommanderai à celles et ceux qui auraient envie d'abandonner rapidement de tenir jusqu'à la fin du livre pour se faire un avis. À l'image de toute la série, le livre s'améliore de façon croissante, Ophélie s'affirme de plus en plus et l'histoire a vraiment de quoi intriguer. J'ai été à la fois conquise et horrifiée par ce monde d'hallucinations, ce décor en carton-pâte qui n'a absolument aucune âme, contrairement à l'arche des Animistes. Christelle Dabos a une grande aptitude à former des mondes, à les déformer, à les détruire, à créer de l'intrigue, à forger des personnes aux contours à la fois durs et flous, et pour le moment impénétrables, ainsi qu'à embrouiller les sens. On a envie de savoir qui se cache derrière ce Dieu destructeur, ce qui a pu se passer pour que le monde se transforme à ce point, ce qui se passe sur les autres arches. Et on a envie de savoir ce que contiennent ces Livres mystérieux que possèdent chacun des enfants de Dieu, immortels et amnésiques. Bref, beaucoup de potentiel, pas toujours égal, des choses qui ne se révèlent qu'au compte-goutte, mais à partir du dernier tiers je n'ai plus décroché jusqu'à la fin de la série.
On dit souvent des vieilles demeures qu'elles ont une âme. Sur Anima, l'arche où les objets prennent vie, les vieilles demeures ont surtout tendance à développer un épouvantable caractère. Le bâtiment des Archives familiales, par exemple, était continuellement de mauvaise humeur. Il passait ses journées à craquelet, à grincer, à fuir et à souffler pour exprimer son mécontentement. Il n'aimait pas les courants d'air qui faisaient claquer les portes mal fermées en été. Il n'aimait pas les pluies qui encrassaient sa gouttière en automne. Il n'aimait pas l'humidité qui infiltrait ses murs en hiver. Il n'aimait pas les mauvaises herbes qui revenaient envahir sa cour chaque printemps. Mais par-dessus tout, le bâtiment des Archives n'aimait pas les visiteurs qui ne respectaient pas les horaires d'ouverture.
Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6

par Mrs.Krobb

La Passe-miroir, t.1 : Les fiancés de l'hiver de Christelle Dabos
Littérature franco-belge
Gallimard Jeunesse, juin 2013
18 euros

vendredi 8 novembre 2019

"Le livre d'Hélène" - Sarigan

Mais les choses étaient différentes dans le monde des blancs. Tout passait par le dessin et les feuilles blanches, depuis des temps immémoriaux. Ce que Papé Nati trouvait stupide et ridicule. Mais si Joues-Basses et ses amis blancs ne pouvaient pas rentrer avec une preuve de leur contact, personne ne croirait, là-bas, chez eux, qu'il y avait un peuple à protéger, ici, dans ce coin de la forêt.
L'histoire commence dans un tout petit village en Amazonie, près d'une forêt où se trouve une plante miraculeuse qui provoque des guérisons instantanées, la "plante-grenouille", qui va vite être accaparée par les blancs sans aucun scrupule pour les locaux. Cette plante, on la retrouve ensuite à Paris, où les labos peinent à la garder en vie plus de quelques heures : son secret reste donc entier.
Quand cette dernière, inquiète et insistante, eut demandé pour la vingtième fois où était sa mère, l'assistance sociale, excédée, lui répondit qu'elle s'en était allée dans le monde des rêves. Pour un bon moment a priori, peut-être même pour toujours. Remarquant l'expression bizarre de la fillette à cette annonce, elle précisa qu'elle pourrait la revoir chaque nuit, dans son sommeil. Mais profondément blessée de savoir que sa mère était partie sans elle, et croyant qu'elle l'avait abandonnée, Hélène décida à cet instant qu'elle ne dormirait plus jamais.
En parallèle, nous retrouvons la jeune Hélène, désormais orpheline, qui finit par se retrouver en clinique du sommeil, puis mystérieusement kidnappée par une Sage-Fée, qui l'introduit dans une sorte de monde enchanté, où les jardins foisonnent, où la nourriture est reine et où elle finit par recommencer à dormir. Ce monde, comme la plante-grenouille, reste secret des humains, et l'on découvrira peut-être un lien entre les deux...
Au milieu du dôme, un tronc interminable grimpait jusqu'au sommet, torsade sans fin se transformant en huit longues spirales qui tournaient et retombaient tout autour du jardin comme les bras d'une galaxie. Une fois, c'était un potager suspendu aux couleurs folles qui allait en s'élargissant petit à petit pour finalement se confondre aux plantes terrestres. La fois suivante, c'était un ruisseau joyeux glissant le long de la paroi jusqu'au sol où il disparaissait vers le canal souterrain. On se serait cru à l'intérieur d'une coquille d'escargot aménagée en jardins fantastiques.
Comme un arbre aux branches multiples, l'histoire part d'abord de plein d'extrémités différentes, pour sembler se rejoindre à un moment (probablement dans les deux tomes suivants ?), et on peine un peu à trouver le lien entre les différentes parties : l'Amazonie, le directeur de laboratoire, l'orphelinat, le monde-merveille, les souterrains du métro... D'autant plus que le registre change régulièrement entre ces parties : critique de la colonisation, botanique, esprits, récit de vie, fantastique-féérique, thriller, cyberpunk... Difficile de maîtriser une certaine homogénéité avec tant de variété, mais on a envie de se dire que ça se tient, même s'il est compliqué de savoir si ça s'adresse à un public jeunesse ou à un public plus averti, car les deux niveaux se rejoignent.
À la prochaine bifurcation, il suivit la flèche peinte sur le mur, surmontée du mot « Haxo ». Il se dirigeait vers la station fantôme, cette station de métro sans accès vers la surface construite un siècle plus tôt entre la Porte des Lilas et la butte du Chapeau Rouge. Une station abandonnée pour des raisons financières avant même d'avoir vu le jour. Il passa une seconde porte et arriva sur une nouvelle voie. La Voie des Fêtes. Drôle de nom pour une voie qui n'avait pas vu un seul usager, ni entendu une seule note de musique depuis sa création. Les tags sur les parois du tunnel étaient partout, fresques gigantesques ou simples signatures de vandales sans envergure. Là, une phrase dans une écriture stylisée, étalée sous la lueur jaune : Vous entrez dans le Pré de l'Asphodèle. Le Pré de l'Asphodèle, ce lieu de l'Enfer où errent ceux qui n'ont rien fait de leur vie.
Le récit est construit pour donner envie de connaître la suite néanmoins, que l'on accroche ou non à certaines parties du récit, il est clair qu'il y a un engouement. On tremble, on s'enthousiasme, on visite un monde des rêves, on se retrouve enfermés dans une île inconnue, on voyage beaucoup et ce serait dommage de s'arrêter dans un si bon élan. Il ne s'agit pas vraiment d'un coup de coeur pour moi, il y a de bonnes idées de base et des personnages intéressants, mais j'ai trouvé le tout assez confus et pas toujours sur le même niveau ; cependant j'applaudis l'originalité et la vastitude des horizons, et je pense que si je mettais la main sur le deuxième je me laisserais tenter, pour la curiosité. Je remercie Babelio et les éditions 1115 pour la découverte.
« Vivace arbustive, feuilles légèrement lancéolées, fleurs solitaires, axillaires... la plante est de la famille des turnera, type turnera velutina. Mais ça, ce champignon, je n'ai jamais rien vu de tel ! Il ne la parasite pas, regarde comme il tourne autour des branches en formant une spirale. Ils sont en symbiose. »

par Mrs.Krobb

"Les Recueils d'Occultes Racines - t.1 : Le Livre d'Hélène" de Sarigan
Littérature française
Éditions 1115, octobre 2016
11 euros

lundi 29 juillet 2019

"Les cieux pétrifiés" - N. K. Jemisin

* * * Attention, ceci est la fin d'une trilogie - retrouvez les autres tomes ici et ici * * *
À ceux qui ont survécu : Respirez.
Voilà. Encore une fois. Bien.
Vous êtes doués. Et même si vous ne l'êtes pas, vous êtes vivants. C'est une victoire.
Dernière ligne droite - nous retrouvons Essun, dont le processus de pétrification a déjà commencé, affaiblie et portée en brancard, alors que toute la communauté de Castrima est en route après la destruction de la cité-géode. De leur côté, Nassun et Schaffa détruisent Nouvelle Lune et libèrent les enfants orogènes, pour poursuivre leur route vers l'autre côté du monde. Mère et fille sont confrontées à ces questions : Faut-il sauver le monde tel qu'il est devenu ou accepter la destruction totale ? La fin des Saisons pourrait-elle être la fin des souffrances, sachant que ces souffrances ont commencé avant même les saisons ? Quel est le risque qui vaut le plus la peine d'être pris ? Rédemption de l'humanité ou vengeance du Père Terre ? Faire revenir la Lune ou en finir ? Et, aussi, mère et filles vont-elles enfin être réunies ?
Il faut que quelqu'un souffre pour permettre aux autres de vivre dans le luxe. D'après Syl Anagist, mieux vaut que ce soit la Terre. Mieux vaut réduire en esclavage une énorme chose inanimée qui ne connaît pas la souffrance et ne risque pas de protester. Mieux vaut la Géoarcanité. Toutefois, le raisonnement ne tient pas, car, au bout du compte, la cité n'est pas viable. C'est un parasite, dont l'appétit de magie ne fait que croître à chaque goutte absorbée. Le noyau de la Terre a ses limites. Il finira par s'épuiser, lui aussi, même s'il y faut cinquante mille ans. Et tout mourra.
La ligne de temps se fractionne à nouveau : le présent avec Nassun et Essun, encore, mais aussi le passé, raconté par Hoa, le mangeur de pierre, tel que vécu par lui et ses semblables. Où l'on apprend ce qu'iels sont, le but qu'iels servent, où l'on comprend les obélisques, la Porte de Cristal, le début des Saisons, l'exil de la Lune hors de son orbite normal. Où l'on comprend la différence entre magie et orogénie, où l'on comprend aussi ce que sont les Gardien•ne•s. Très intense, donc, car toutes les réponses sont données. Le rapport à la communauté, à la famille, et même à la maternité, le rapport complexe entre ces trois populations liées très étroitement. Il y a quelque chose d'à la fois très intime et très collectif, qui tient à la fois d'une oppression brutale et d'un amour plus puissant que tout. Il y a aussi la Terre, que l'on voit entièrement vivante dans ce tome.
Nous glorifions par notre seule existence le monde qui nous a fabriqués, de même que n'importe quel sceptre, statue ou objet précieux. Cela ne nous dérange en rien, car nos opinions et notre vécu ont été façonnés avec autant de soin que nous. Kelenli est là pour nous donner le sens de la communauté que nous formons, mais nous ne le comprenons pas. Ce concept nous a été jusqu'ici interdit, mais nous ne comprenons pas davantage pourquoi. Notre ignorance ne durera pas. Nous finirons par comprendre que les membres d'une communauté, les gens, ne sauraient être des possessions. Et, parce que nous sommes l'un et l'autre et qu'il ne devrait pas en être ainsi, un concept nouveau se dessinera en nous, bien que nous n'en ayons jamais entendu parler, car il est interdit aux contrôleurs de seulement formuler son nom en notre présence. Révolution.
Les indices disséminés par N. K. Jemisin ici donnent à penser qu'il pourrait s'agir de notre Terre, avec sa Lune, son Soleil, et que tout ce qui s'y passe, dans notre futur à nous, vient d'une utilisation déraisonnée de ses ressources, des énergies fossiles, voire même nucléaires, d'une oppression systématique des civilisations, d'un désir de pouvoir total et de contrôle sur l'environnement... Bref, il y a tellement de thématiques très pertinentes concernant notre monde, et pourtant ce n'est que suggéré, libre à l'interprétation. On pourrait en dire que c'est une trilogie très écologique, qui appelle à rétablir un contact fort à la planète, à la respecter, à la comprendre, à repartir sur des bases à échelle humaine, à fonder de petites communautés fortes et stables et autonomes, qui peuvent s'en sortir même en cas de catastrophe. Mais il y a aussi quelque chose qui relève de la perception de l'énergie, de la pratique magique.
Exploiter la magie leur a permis de créer des merveilles inimaginables, mais ils en ont ensuite voulu davantage que ne pouvaient en produire leurs vies et jusqu'aux vies et aux morts qui s'étaient succédé des millénaires durant à la surface de la Terre. Alors, quand ils ont vu que, juste sous cette surface, le monde débordait de magie qu'il leur suffisait de prendre... Peut-être la pensée ne leur est-elle jamais venue que toute cette magie - toute cette vie - pouvait être un signe de... conscience. Il ne faut pas oublier que la Terre ne s'exprime pas en mots.
J'ai trouvé cette conclusion très forte, et la fin du livre est vraiment intense, puissante, tout en action, en résolution, elle prend, elle retourne, elle installe une tension proche de l'explosion. Je suis contente d'avoir eu la chance de pouvoir lire les trois tomes d'un coup, parce que ça m'a permis d'être complètement dans l'histoire, d'être ancrée dans cet univers très riche, de ne jamais perdre pied, et de me laisser cristalliser entièrement. C'est véritablement une des meilleures trilogies que j'ai lues, et je ne saurai que trop remercier les personnes qui en parlent et qui la conseillent pour me l'avoir fait connaître, et la recommander vivement à mon tour, de tout mon cœur. C'est cruel mais magnifique, brutal dans son approche de la réalité mais tellement exact, c'est aussi bienveillant, courageux, et révolté, solide comme un diamant mais aussi fragile comme du talc. Par ailleurs, j'ai été très touchée par le mot de fin de l'autrice, qui remet l'histoire dans un contexte très réel, très personnel, et qui lui donne beaucoup d'ampleur, notamment dans le rapport mère-fille. Je rajoute également un bon point pour les couvertures des trois livres que j'ai trouvées très belles, ainsi que pour la façon de l'autrice de ne pas aborder que des relations exclusives et hétérocentrées, et je chéris déjà le moment où je relirai ces livres, parce qu'ils m'ont tant touchée, en plein cœur, en plein quartz.
Ils ont peur parce que nous existons, explique-t-elle. Nous n'avons rien fait qui justifie cette peur, à part exister. Nous ne pouvons rien faire qui nous vaille leur approbation, à part cesser d'exister. Alors soit nous mourons, comme ils le veulent, soit nous rions de leur lâcheté, et nous vivons notre vie.
Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14

par Mrs.Krobb

Les cieux pétrifiés - Les livres de la Terre fracturée, t.3 de N. K. Jemisin
Littérature américaine (traduction par Michelle Charrier)
Nouveaux Millénaires (J'ai Lu), septembre 2018
23 euros

lundi 22 juillet 2019

"La Porte de Cristal" - N. K Jemisin

* * * Attention, ceci est le deuxième tome d'une trilogie - retrouver le premier tome ici * * *

À ceux qui n'ont d'autre choix que de préparer leurs enfants à se battre.
L'histoire reprend là où nous étions resté•e•s, c'est-à-dire avec Nassun sur la route avec son père, Essun dans la cité-géode de Castrima, peu après son arrivée et Albâtre, dont on vient d'apprendre qu'il se trouve à Castrima, quoique dans un état critique après son violent coup d'éclat. Nous allons également retrouver Schaffa assez rapidement. Mais avant de parler des personnages, parlons des lieux, plantons le décor. Castrima - communauté hors du commun - fonctionne grâce aux orogènes (c'est la première cité où leur utilité ne leur cause pas de tort, bien au contraire) ; il y a donc une union tacite entre fixes et orogènes, qui donne d’abord à douter mais qui amène une situation vraiment soudée, finalement, lorsque l'adversité bat son plein, et la cheffe Ykka se montre très à la hauteur. Le Fulcrum quant à lui n’existe plus dans la cité mère de Lumen, détruite entièrement, mais des satellites du Fulcrum résistent encore, notamment en Antarctique, où l'on apprend que Schaffa a fondé une école nommée Nouvelle Lune. Il prétend aux fixes qui habitent ou passent dans les environs qu’il peut guérir les orogènes (c'est-à-dire: leur supprimer l’orogénie), afin que les « poussières » y soient amenées par les parents soulagés ; on apprend assez vite qu'il les entraîne en vérité. Cependant, il y a une déconstruction de plus en plus forte de ce qui a été imposé au Fulcrum, que ce soit par le biais d’Albâtre, d’Essun ou de Schaffa et Nassun. Cette nouvelle saison est celle qui renouvelle les orogènes, mais aussi les Gardien•ne•s.
« Dix mille ans, peut-être. »
Pour que le rift lumenien arrête de cracher des gaz et que le ciel s'éclaircisse. Une paille, à l'échelle habituelle de la tectonique. Le danger, le vrai, c'est ce que risque de provoquer la cendre. S'il s'en dépose assez sur la surface océanique chaude, la banquise risque de progresser aux pôles. D'où des mers plus salées. Un climat plus sec. Le permafrost. L'extension, l'avancée des glaciers. Sachant que s'il arrive une chose pareille, la région la plus habitable du monde, l'Équatorial, sera toujours brûlante, toujours toxique. En Saison, c'est l'hiver qui tue vraiment. La faim. Le froid. Or le rift déclenchera peut-être une ère hivernale qui durera des millions d'années, une fois le ciel éclairci. Peu importe, d'ailleurs, puisque l'humanité se sera éteinte bien avant. Il ne restera que les obélisques, dérivant au-dessus des plaines blanches infinies, sans personne pour s'interroger sur leur nature ni les ignorer.
Il y a beaucoup d’affrontements dans ce livre, en passant par des confrontations mineures à des conquêtes armées, et le livre termine d’ailleurs dans une grande apothéose. Il y a quelque chose de très politique, d’utopique et de militaire, une organisation qui se crée avec cette communauté. On commence déjà à comprendre la difficulté de survivre en saison, bien que la cité-géode soit bien protégée et que Nassun en soit relativement encore épargnée puisqu’éloignée. Le thème de la pierre est de plus en plus présent, non seulement avec les mangeurs•euses de pierre, mais aussi avec ce que découvre Essun en revoyant Albâtre : qu’un alignement trop puissant aux obélisques risque de transformer l’orogène en pierre et lui interdire d’utiliser ses pouvoirs sous peine de se transmuter complètement. On passe aussi énormément de temps dans Castrima, la cité dans la géode, pour en comprendre mieux le fonctionnement, et, bien sûr, avec les obélisques. Au pouvoir (encore mystérieux) des orogènes, s’ajoute un nouveau principe énergétique : celui de la magie, aussi représentée sous la forme de filaments d’argent - pas du tout évoqués dans le premier tome.
Le fonctionnement de l'orogénie n'a jamais été vraiment logique. Ça ne devrait pas fonctionner du tout. La volonté, la concentration et la perception, déplacer des montagnes ? Il n'existe rien d'autre au monde qui fonctionne de cette manière. On n'arrête pas une avalanche par une danse admirable, on ne suscite pas des tempêtes en affinant son ouïe. À un certain niveau, vous avez toujours su que ça existait, que c'était là pour matérialiser votre volonté. Ça... Quoique ça puisse être.
Albâtre a l'habitude de lire en vous comme dans un livre.
« La civilisation qui a créé les obélisques avait un nom pour ça, explique-t-il, acquiesçant à la révélation que vous venez d'avoir. Contrairement à nous. Et je ne pense pas que ce soit par hasard. C'est parce que depuis d'innombrables générations, personne ne veut que les orogènes comprennent ce qu'ils font. Tout le monde veut juste qu'ils le fassent. »
Encore une fois, bien que les personnages féminins se taillent la meilleure part du récit, il faut noter la présence de figures masculines, autoritaires, terrifiantes, toujours sur le fil du rasoir : Jija, le père de Nassun, Schaffa le Gardin, mais aussi Mr. Gris, le mangeur de pierre - Hoa et Lerna faisant l’exception. Albâtre reste toujours entre deux : bénéfique pour Essun car il lui apprend beaucoup malgré sa parcimonie apparente, mais aussi impétueux et dangereux pour le monde entier dans sa rage de se venger du sort réservé aux orogènes. Nassun et Essun gagnent en dureté, et deviennent de réels rocs, inébranlables : obstinées, presque même destinées à changer le monde, pour les orogènes, mais aussi pour les autres, les fixes, les gardien•ne•s, les mangeurs•euses de pierre… Le plus gros revirement reste celui de Schaffa, qui passe du Gardien de la mère au Gardien de la fille, et si le premier tome nous avait appris à le détester, le second nous fait voir une version plus torturée, plus nuancée, voire, réellement plus aimante. J'aurais été très dubitative du traitement de certains personnages si N. K. Jemisin n'utilisait pas tous ces rôles, féminins et masculins, d'une façon très intelligente, extrêmement nuancée, forte et servant un but.
« Quant à ceux qui restent, il n'est pas question qu'une partie de cette comm décide qu'une autre partie est dispensable. On ne décide pas de l'humanité de qui que ce soit par un vote. »
Au niveau de l’écriture, la temporalité est quasi-linéaire cette fois : on passe d’Essun à Nassun assez régulièrement, ce qui laisse à penser que leur histoire s’aligne, bien qu’elles soient en réalité très éloignées. C'est moins déroutant que dans le premier tome, tant au niveau de la chronologie que parce qu'il n’y a plus vraiment de grands mystères quant à l’identité et l’histoire des personnages, bien qu’on ait encore beaucoup à apprendre de leur passé en tant que civilisation. Néanmoins, il reste beaucoup de questions en suspens et d'autres mystères de nouveau soulevés, et il faudra attendre le dernier tome pour réellement comprendre les enjeux, les civilisations, les saisons... J'ai englouti ce livre en moins de temps qu'il n'en faut pour dire obélisque, réellement happée par l'apparition et l'évolution de Nassun, tremblant pour la cité de cristal. Je suis tombée amoureuse de cet univers, j'ai énormément d'attachement pour ces personnages, de curiosité pour leur histoire, pour le destin de la Terre. Restez proche, le troisième tome arrive très vite !
« Arrête, Albâtre. À t'entendre, on dirait que la planète est réelle. Vivante. Consciente. Mais les histoires du Père Terre n'existent que pour expliquer ce qui ne va pas dans le monde. Comme les sectes bizarres dont on entend parler de temps en temps. Il y en a une dont les membres demandent tous les soirs à un vieillard dans le ciel de veiller sur eux, quand ils vont se coucher. Les gens ont besoin de croire que l'univers ne se limite pas à ce qu'il est. »
C'est-à-dire de la merde. Vous le savez maintenant, après la mort de deux de vos enfants et la destruction répétée de votre existence. Pourquoi s'imaginer la planète telle une force mauvaise, en quête de vengeance ? C'est juste un caillou. C'est juste la vie : horrible, brève, menant au néant - avec de la chance.
Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6

par Mrs.Krobb

La Porte de Cristal - Les livres de la Terre fracturée, t.2 - N. K. Jemisin
Littérature américaine (traduction par Michelle Charrier)
Nouveaux Millénaires (J'ai Lu), avril 2018
23 euros

lundi 15 juillet 2019

"La cinquième Saison" - N. K. Jemisin

Commençons par la fin du monde - pourquoi pas ? On en termine avec ça, et on passe à quelque chose de plus intéressant.
La cinquième Saison, c'est la Saison où la Terre gronde, tremble, éructe, s'étire, se tasse, se fait entendre. Chaque cinquième Saison apporte des changements majeurs qui obligent les humains vivant sur cet unique continent (le Fixe) à se retrancher dans des caches pour y vivre parfois quelques années, voire quelques siècles. L'énergie terrestre, voilà le thème principal de ce livre aussi puissant qu'un tremblement de terre. Et cette énergie - celle du feu, de la roche, de l'eau et de l'air - est maîtrisée, ou du moins ressentie de façon viscérale, par les Orogènes, rares parmi les humains. Leur pouvoir, méprisé à cause de la peur de cataclysme qu'il engendre, est pourtant une ressource recherchée par le Fulcrum, école d'autorité qui entraîne les orogènes et leur offre une certaine sécurité en contraste avec le fait que les orogènes sont vite exécutés dès lors que leur pouvoir est connu. La grande Histoire, la table des Lois, la Religion de cette Terre Fracturée s'appelle la mnésie, et fait écho des différentes civilisations qui se sont succédé et de la meilleure façon de survivre. Le récit commence à la fin du monde, de ce monde.
Premièrement, garder les portes. Veiller à la propreté et à la sécheresse des caches. Obéir à la lithomnésie. Prendre les décisions difficiles. Peut-être alors, à la fin de la Saison, restera-t-il des gens pour se rappeler à quoi devrait ressembler la civilisation.
Il est rare que je m'épanche trop sur un résumé, mais ce livre de N. K. Jemisin est d'une telle densité qu'il est difficile d'en faire le tour si facilement. La narration s'opère autour de trois personnages orogènes féminins, qui fuient toutes quelque chose, et qui sont chacune marquées par la présence d'un homme, à la fois protecteur et extrêmement dangereux. L'autrice nous balade sur les routes et les différents paysages de ce continent que l'on découvre petit à petit, et avec lui ses nombreuses civilisations, passées et présentes. Les choses se présentent petit à petit, et l'intrigue nous balade elle aussi, fait de grands détours pour subitement nous exploser en pleine face. La façon dont N. K. Jemisin construit son récit est à la fois intrigante, déroutante et aussi très cohérente.
« Tu es le verre que produisent les montagnes de feu, reprend-il tout bas. Un cadeau de l'immense Père Terre. Mais le Père Terre nous déteste, ne l'oublie jamais. Ses cadeaux se paient, et ils sont dangereux. Si nous te recueillons, si nous t'affûtons pour que tu sois assez tranchante, si nous te traitons avec le soin et le respect que tu mérites, tu deviendras précieuse. Mais si nous te laissons dans ton coin, tu couperas jusqu'à l'os la première personne à te heurter par accident. Ou, pire, tu exploseras, et tu feras du mal à beaucoup de monde. »
Sous couvert de Fantasy / Science-Fiction (Science-Fantasy ?), il est clair que les thématiques abordées - les TRÈS nombreux sujets abordés de façon plus ou moins subtile - trouvent un écho dans notre civilisation à nous, et sur cette même planète. D'ailleurs, il est fort possible de supposer que le récit s'inscrit dans une sorte de futur lointain sur la Terre, qui aurait subi tellement de Saisons qu'elle en serait redevenue comme au temps de la Pangée et de l'instabilité géologique (après un point de non-retour atteint à cause de la surexploitation des ressources, du réchauffement climatique). Les rapports humains sont les mêmes que les nôtres : xénophobie (envers les orogènes, pas tellement envers les populations éloignées du même continent), système de castes et exclusion des hors-communauté, femmes encore souvent perçues comme reproductrices, esclavage, génocide, "chasse aux sorcières", le contrôle oppressif appliqué aux populations qui dérangent... La religion est celle de la Terre, du Père-Terre, plus précisément, et celui-ci n'est PLUS bienveillant et compte probablement bien décimer toute trace d'humanité.
À en croire la légende, le Père Terre ne détestait pas la vie, à l'origine.
Les mnésistes racontent même qu'Il a fait tout Son possible pour en faciliter l'émergence déconcertante à Sa surface, il y a de ça très, très longtemps. Il a conçu des saisons prévisibles et régulières ; Il a veillé à ce que les vents, l'océan, les températures changent assez lentement pour que le moindre être vivant puisse s'adapter, évoluer ; Il a invoqué des eaux capables de se purifier et des cieux de s'éclaircir après l'orage. Il n'a pas créé la vie - le hasard s'en est chargé -, mais Il l'a trouvée fascinante, Il s'est réjoui de son existence, Il a été fier de S'offrir à une beauté aussi étrange et indépendante.
Et puis les hommes se sont mis à Lui infliger des horreurs. Ils ont empoisonné Ses eaux au point qu'Il ne pouvait plus Lui-même les purifier, et ils ont tué une bonne partie des autres vies qui s'épanouissaient à Sa surface. Ils ont percé la croûte de Sa peau et se sont enfoncés dans le sang de Son manteau pour accéder à la moelle suave de Ses os.
Le thème des pierres est très présent, entre le sort de la planète, le pouvoir des orogènes, les obélisques de gemmes mystérieux qui orbitent dans le ciel, les "mangeur•ses de pierres" mi-statue / mi-humain•e•s, les noms et attributs donnés par le Fulcrum, ainsi que la cité construite à l'intérieur même d'une géode géante de cristal... Et forcément, ça a beaucoup fait écho en moi. Mais aussi, ça m'a pas mal rappelé le cycle de Terremer de Ursula Le Guin (et surtout le premier tome) et globalement la volonté d'Ursula Le Guin a faire tourner beaucoup ses récits au plus proche de la Terre. Il y a aussi un petit quelque chose qui me fait penser à la saga de Clélie Avit sur les mages des quatre éléments (bien qu'il s'agisse plus de littérature jeunesse, on retrouve quand même un même thème assez cruel).
C'est une géode. La manière dont la roche qui vous entoure se transforme soudain en autre chose est facile à valuer. Le caillou dans le torrent, le gauchissement dans la trame ; il y a de cela une éternité incommensurable, une bulle s'est formée au sein du Père Terre dans un flot minéral en fusion. Et, dans cette bulle, nourris de pressions inconcevables, baignés d'eau et de feu, des cristaux ont grandi. Celui-là fait la taille d'une cité. Ce qui explique sans doute que quelqu'un y ait construit une cité. Vous vous tenez devant une vaste caverne voûtée, où se pressent des piliers de cristal luisants aussi gros que des troncs d'arbres - de gros troncs d'arbres. Ou que des bâtiments - de grands bâtiments. Ils dépassent des parois, pêle-mêle chaotique, longueurs et diamètres variés, couleurs diverses.
C'est difficile de parler plus en avant du livre sans trop en dire, mais je tiens à dire qu'il est vraiment très rare que je me fasse entraîner à ce point dans un univers aussi riche, puissant, aussi cruel que magnifique, avec tellement d'enjeux qui ne sont d'ailleurs pas tellement fictifs que ça, des personnages aussi intenses, complexes et aussi attachants. J'hallucine un peu de ne découvrir ce livre que maintenant, alors même que la trilogie (en tout cas son début) mérite amplement les prix décernés (un à deux prix remportés par chacun des tomes), mais je m'en délecte d'autant plus qu'elle arrive pile au bon moment pour moi. J'avoue même n'avoir rien réussi à lire avant de me plonger dans le deuxième tome (j'en ai donc profité pour regarder la nouvelle saison de la série DARK, que je conseille aussi), alors attendez-vous à trouver ici bientôt la suite des aventures. C'est un énorme coup de cœur pour moi ! Je sens que cette trilogie va devenir pour moi aussi iconique que ne l'a été la Croisée des Mondes de Philip Pullman. Bref, lisez La cinquième Saison, ça va réaligner vos chakras.
À ceux qui doivent conquérir de haute lutte le respect que n'importe qui d'autre obtient d'office.
Bonus : extraits 1, 2, 3

par Mrs.Krobb

La cinquième Saison - Les livres de la terre fracturée, t.1 de N. K. Jemisin
Littérature américaine (traduction par Michelle Charrier)
Nouveaux Millénaires (J'ai Lu), septembre 2017
23 euros

vendredi 19 avril 2019

"De bons présages" - Neil Gaiman & Terry Pratchett

On a mis en avant de nombreux phénomènes - guerres, épidémies, visites surprises du fisc - pour démontrer l'intervention secrète de Satan dans les affaires humaines. Mais à chaque réunion d'experts en démonologie, on décerne par consensus à l'autoroute périphérique M25 de Londres une place dans le peloton de tête des pièces à conviction. Leur erreur, bien entendu, est de croire cette malheureuse route maléfique simplement à cause de l'incroyable carnage et des frustrations qu'elle engendre chaque jour. En fait (peu de gens le savent, ici-bas), la M25 dessine le glyphe odégra, qui signifie dans la langue des Prêtres Noirs de l'Ancienne Mu : Salut à toi, Bête immense, dévoreuse de mondes. Les milliers d'automobilistes qui enfument quotidiennement ses replis jouent le rôle de l'eau sur un moulin à prières et meulent une brume perpétuelle à légère teneur en Mal, qui pollue l'atmosphère à des lieues à la ronde. C'était une des grandes réussites de Rampa.
Le livre s'ouvre sur une vague et courte scène qui prend place dans l'Eden original, avec Rampa et Aziraphale, les émissaires les plus vieux du Monde du Mal et du Bien. On les retrouve plus tard, à Londres, plus ou moins à notre époque (sachant que le livre a été publié en 1990). Rampa se voit confier la mission d'échanger un bébé normal contre l'Antéchrist. Sauf que l'échange de bébé... ne s'est pas tout à fait bien passé (et qu'ils s'en rendront compte, mais beaucoup plus tard). En attendant, l'Apocalypse approche. Heureusement que les prophéties d'Agnes Barge, sorcière des temps anciens menée au bûcher, regroupées dans son recueil Les Belles et Bonnes Propéthies, elles, avaient vu juste (les seules, d'ailleurs, qui avaient vu juste, et que personne n'a jamais pris le temps de lire, en dehors de sa descendance).
La collection comprenait la Bible des Injustes, ainsi dénommée à cause d'une erreur d'impression, qui lui faisait proclamer au chapitre VI de l'Épître aux Corinthiens : « Ne savez-vous pas que les justes ne seront point héritiers du Royaume de Dieu ? » ; et la Bible Friponne, composée par Barker et Lucas en 1632, qui édictait, suite à l'omission d'une négation dans le septième commandement : « Vous commettrez la fornication. » Il y avait la Bible des petits enflants, la Bible Que La Lumière Fuit, la Bible des Parisiens, celle des Pieuvres d'esprit et d'autres encore. Aziraphale les possédait toutes.
L'Apocalypse n'aura jamais été aussi drôle et burlesque, autant qu'effrayante et totalement contemporaine. Un démon qui se promène dans une voiture qui transforme toutes les cassettes en best-of de Queen, un ange qui collectionne les Bibles ratées, Adam l'Antéchrist qui se passionne pour les revues New Age et transforme le Molosse de l'Enfer en gentil toutou un peu simplet, Anathème Bidulde descendante de sorcière qui tente d'arrêter l'Apocalypse en déchiffrant des prophéties qui datent d'il y a des siècles et qui décrivent sa propre vie en des termes obscurs, Newton et Shadwell chasseurs de sorcières modernes qui découpent tout article de journal concernant 3 (ou +) tétons, etc. Les Quatre Cavaliers de l'Apocalypse sont bien évidemment aussi de la partie, dans de nouvelles peaux 2.0, et l'on retrouve avec plaisir la MORT de Pratchett, une vraie icône. Un recueil de personnages fantasques qui donnent une histoire haute en couleur (grisaille, en fait, on est à Londres tout de même), ténèbre, lumière et divertissement. L'Apocalypse, dans les mains d'un enfant qui pensent que les Tibétains creusent des tunnels dans la Terre pour en rejoindre l'autre bout, un enfant qui fait remonter l'Atlantide, ça peut être soit très ludique, soit catastrophique.
« J'vois pas ce qu'il y a de super à créer des gens comme ils sont, et puis à s'énerver parce qu'ils se conduisent comme des gens, intervint Adam avec sévérité. Et puis, de toute façon, si vous arrêtiez de dire aux gens que tout s'arrange après leur mort, ils commenceraient peut-être à mettre leurs affaires en ordre pendant qu'ils sont encore vivants. Si c'était moi le chef, j'essaierais de faire vivre les gens plus longtemps, autant que Mathusalem. Ça serait drôlement plus intéressant. Et puis, ils commenceraient peut-être à réfléchir à ce qu'ils font à l'environnement et à l'écologie, parce qu'ils seraient toujours là dans un siècle. » 
J'avais déjà lu le livre il y a quelques années, alors que je me délectais de la bibliographie de ces deux auteurs forts appréciables dans le genre de l'imaginaire, mais j'avoue que je ne m'en souvenais plus trop - si ce n'est que j'avais adoré ? C'est donc à l'occasion de la sortie prochaine de l'adaptation en série que j'ai décidé de le relire, et, surprise : c'est encore mieux que dans mes souvenirs ! Le côté gotho-romantique et fantastique de Gaiman, avec l'humour et la décadence de Pratchett, et eux deux réunis pour le meilleur et pour le pire (rappelant dès lors les deux personnages principaux du livre), servent sur un plateau d'or une histoire ébouriffante. Les personnages sont au top, l'intrigue est tordante, et même si la fin est un peu vite pliée, comme on dit : le principal, c'est le voyage. Et en plus c'est bien traduit (il faut le préciser, sachant que c'est truffé de jeux de mots). Donc entre De bons présages (Good Omens) et American Gods, présentement sur les écrans, les Dieux et la Mythologie sont actuellement et furieusement "in" et c'est vraiment à ne pas manquer - autant dans les livres que sur les écrans.
« Ah ! Tchaïkovski, je préfère », lança Aziraphale en ouvrant un boîtier et en enfournant la cassette dans le Blaupunkt.
« Tu ne vas pas apprécier, soupira Rampa. Elle traîne dans la voiture depuis plus de quinze jours. »
Une basse profonde commença son martèlement dans la Bentley tandis que la voiture dépassait Heatrow. Le front de l'ange se plissa.
« Je ne reconnais pas ce morceau, dit-il. C'est quoi ?
- Another One Bites the Dust de Tchaïkovski », répondit Rampa, fermant les yeux pendant la traversée de Slough.
Pour tuer le temps pendant qu'ils franchissaient le moutonnement des Chilterns endormies, ils écoutèrent également We are the Champions de William Byrd et I Want to Break Free de Beethoven.

Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7

par Mrs.Krobb

De bons présages de Neil Gaiman et Terry Pratchett
Littérature américaine (traduction par Patrick Marcel)
J'ai lu, avril 2014 (original : 1995)
7,20 euros

mardi 24 juillet 2018

"L'enfant de poussière" - Patrick K. Dewdney

Peut-être qu'en dépit de la pauvreté parfois abjecte dans laquelle j'avais grandi, il y avait eu aussi un contrepoids, une liberté un peu rude qui nous avait soustraits jusque-là aux rouages implacables du monde. La faim était un état remédiable, les hématomes se résorbaient vite, rien n'était systématique, ni éternel. L'espoir de jours meilleurs n'était pas une chose intangible, lorsqu'on attendait, comme nous, après de minuscules bonheurs. Et voilà que l'immuable était entré dans nos vies, sous la forme de montagnes et de routes et de mer, ces milles infinis qui nous séparaient des chaînes d'une côte étrangère dont nous ne savions que le nom. Merle ne reviendrait pas. Il m'était soudain apparu que le monde était trop grand et que ses angles pouvaient trancher d'une manière terriblement définitive. Tous mes repères s'effaçaient et, au-delà de cette frontière brisée, il n'y avait qu'un territoire sombre, un marasme fourmillant de questions sans réponses.


Entrez dans le monde de Syffe, une large communauté médiévale qui entre en guerre après une courte période de paix. Ce jeune garçon, orphelin, dont la jeunesse se coule tranquillement entre cueillette de pommes et jeux avec les amis, voit sa vie basculer le jour où il trouve un mort, le jour où il se fait prendre à voler, le jour où il découvre les aspects plutôt sombre de la réalité et de la vie des adultes. À qui se fier et comment grandir lorsqu'on a tant manqué de modèles ? L'enseignement se fera à la dure, et Syffe finira par manier aussi bien l'art de l'espionnage, de l'anatomie et de l'épée, avant même d'avoir entamé sa puberté.
Les leçons de Nahirsipal n'avaient rien de professoral : il ne m'accablait pas sous une stricte autorité, n'attendait pas de moi que je mémorise d'interminables listes et ne me punissait pas lorsque j'échouais. Le Jharraïen partait du principe que la connaissance viendrait de la pratique, et que le désir de plaire serait un bien meilleur éperon que la crainte de la baguette. Il m'encourageait à faire mes propres constats, quitte à les corriger par la suite, et je me découvris grand plaisir à passer du temps en sa compagnie.
Me voici de nouveau plongée dans la littérature fantasy - qui, rappelons-le, n'est pas spécialement mon domaine, mais avec lequel je suis en train de me rabibocher à tâtons - après être passée par le cycle de Terremer d'Ursula K. Le Guin. D'ailleurs, puisque j'en parle, une petite comparaison s'impose. Comme pour cette œuvre, j'ai trouvé un univers riche, bien défini, dont le territoire est clairement illustré (merci pour ça !), avec de nombreuses cultures, traditions, peuplades... et un tout petit peu de mythologie ici (qui sera probablement développée par la suite). Quelques créatures fantastiques, qui se montrent de façon timide également, et, bien sûr : l'apprentissage et l'initiation d'un jeune garçon.
Comme je ne lâchais pas le morceau, Uldrick finit par céder. « Tu es bien certain, Sleitling ? » me demanda-t-il pour la toute dernière fois. « Il n'y aura pas de retour en arrière. Celui qui donne sa parole doit s'y tenir. » « Oui », fis-je fermement, la mâchoire crispée et les yeux sombres. J'avais compris que ce serait dur, même si je ne pouvais pas encore imaginer à quel point. Pas encore. Pas vraiment. « Tu me détesteras », avait dit Uldrick. « Je ne serai ni tendre ni aimable. Tu voudras t'enfuir, tu voudras mourir. Tu voudras me tuer. Tu es bien certain d'avoir compris ? » Je n'en avais pas démordu. J'avais acquiescé, encore, avec fermeté. Uldrick était resté silencieux. Le pacte avait été scellé. Il avait versé l'avoine dans son bol, me l'avait tendu, et avait mangé, lui, à même le pot d'étain. Ce fut la seule occasion où je devais voir le Var ainsi, presque hésitant. À s'inquiéter pour ce qu'il me restait encore d'enfance, à questionner mes certitudes immatures. Cela dura le temps d'un repas.
Parlons donc de ce garçon, que l'on rencontre à huit ans et que l'on quitte à treize. C'est plutôt rare pour de la littérature qui sort du cadre jeunesse de retrouver des personnages si jeunes, pendant tout un livre. La plume de Patrick K. Dewdney ne fait à aucun moment ressortir une once de naïveté ou d'immaturité que l'on retrouve souvent dans la bouche des plus jeunes (mis à part dans quelques dialogues, souvent relativement courts). Par trois fois, il tremblera pour sa vie, et par trois mentors différents, il apprendra à en sortir grandi. Les personnages qui l'entourent, souvent tous des figures de pères ou de professeurs, sont tout en nuance de bien et de mal, de sagesse et de superstitions, de savoirs et de croyances, de préservation de la vie ou de distribution de la mort.
« Ul est le gardien, celui qui maintient. Ker est l'agitateur, celui du mouvement. Et Ma, la créatrice, est celle qui fait. Les trois s'interpénètrent et s'influencent, et ainsi sont-ils neuf. À tout ce que nous faisons, l'un des neuf est associé. À Jharra, lorsque nous dressons une tour, nous faisons monter une prière à Ma'Ul, afin que ce que nous bâtissons puisse traverser les âges sans s'effondrer. Lorsque j'aide une femme à enfanter, c'est à Ker'Ma que je m'adresse pour que les contractions de la matrice délivrent une nouvelle vie. Les dieux sont présents dans tous nos gestes, et tant que tu ne comprendras pas cela, Sempa, mes leçons ne te seront d'aucune utilité. Car ce sont les Neuf qui habitent mes mots et qui ont fait don de la parole aux hommes. »
Ce que je regrette, c'est ce qui, je pense, sera introduit progressivement dans les tomes suivants de la saga - ce n'est donc pas à prendre forcément pour un manque. Le monde riche et varié que présente l'auteur est finalement très peu décrit et approfondi ici, et je pense qu'on le découvre un peu en même temps que Syffe, qui forcément n'en comprend pas tous les enjeux étant enfant. Les quelques introductions de chapitre qui servent à poser le contexte ne fournissent pas assez de détails pour poser un décor qui semble immensément politique. Il en va de même pour les clans, tribus et peuples que l'on croise et qui semblent avoir chacun une histoire marquée et intéressante pour comprendre les guerres qui se jouent. On sent poindre déjà les différences, les préjugés, le racisme, mais on n'en sait pas beaucoup plus, si ce n'est que ça ressemble assez à ce qui se joue ici même. Et enfin, la présence de femmes, jeunes ou âgées, qui semblent ici être un prétexte aux émois du jeune garçon plutôt que d'être des personnages clé ou menant leur propre vie (bien qu'elles ne soient pas décrites non plus comme des personnes dénuées de personnalité, elles sont juste souvent hors cadre). En revanche, j'apprécie de voir des personnages ouvertement homosexuels, bien qu'ils soient aussi assez peu présents.
« Si tu étais ma femme, je n'aurais aucun ordre à te donner », gronda-t-il avec mépris. « Il n'y a qu'un geddesleffe pour penser qu'une femme doit être possédée. Ou que son con doit être acheté. Tu n'es pas ma femme et tu feras ce que je te dis. »
Il y a aussi tout l'aspect du rêve, dont il est assez peu question au fil des quelque 600 pages et qui pourtant prend des proportions parfois assez énormes - et les passages sont très beaux, par ailleurs. Il est clair que ça ne fait que commencer et on n'en apprend que tout à la fin, et cela n'a fait que me mettre en appétit, car c'était un des points qui m'intéressaient le plus. La frontière floue entre la réalité et ce monde onirique qui semble brouillée promet des choses riches en émotions pour le jeune Syffe.
Je crois que c'est autour de cette époque que les rêves débutèrent. Le terme rêve est insuffisant en réalité et ne dépeint que très partiellement ces fragments étranges qui venaient s'immiscer dans mon sommeil. Il s'agissait alors de pulsations, des giclées sensitives qui entrecoupaient mes songes, à peine décelables en ce début de printemps, mais qui n'allaient pas tarder à enfler comme la houle. Les contours s'esquissaient avec davantage de détails au fil des lunes, sans pour autant que cela ne me soit d'aucun secours pour cerner le phénomène. On peut habituellement décrire un rêve, si on se le rappelle. Pourtant, au réveil, malgré les souvenirs qui perduraient, je n'avais aucun mot pour qualifier ce que j'avais vécu durant la nuit. C'était comme si une entité extérieure, aux sens et à l'esprit si différents des miens que je n'avais aucun espoir de les comprendre, frappait à la porte de mes escapades oniriques et les entrecoupait des siennes. J'avais la ferme impression que cela ne tenait pas du hasard, que cela m'était destiné d'une certaine manière et, pourtant, le sens caché de ces tumultes, de ces possessions nocturnes et des sensations indescriptibles qui les accompagnaient m'échappait totalement.
En bref, comme pour le premier tome de la série de La Tour Sombre de Stephen King, il est fort possible que ce ne soit qu'un aperçu de quelque chose de bien plus grand, et qu'il soit difficile de développer toute la substance du premier coup. C'est clairement un univers prometteur et je pense que ça vaut définitivement le coup d'approfondir la lecture, mais le premier tome seul ne m'a pas non plus fait l'effet d'être une révélation immédiate. Patrick K. Dewdney a en tout cas une écriture travaillée, qui transporte d'une page à l'autre de façon fluide, et on sent réellement qu'il y a eu un grand travail derrière. Rendez-vous donc pour la suite, qui sort en septembre !

Bonus : extraits 1, 2, 3, 4

par Mrs.Krobb

L'enfant de poussière de Patrick K. Dewdney
Littérature française
Au Diable Vauvert, avril 2018
23 euros

vendredi 15 juin 2018

"Aux douze vents du monde" - Ursula K. Le Guin

Dix-sept nouvelles disséminées aux douze vents du monde depuis un des piliers de la littérature de l'imaginaire, dont plusieurs ont servi de bouture à des romans par la suite. Dans ce recueil, introduit et commenté par Ursula K. Le Guin elle-même, fini par une bibliographie exhaustive (?), on voyage dix-sept fois, dans le temps, l'espace, les dimensions, la pensée... Préparez-vous à vous faire souffler !
Comment discerner la légende de la réalité sur des mondes dont tant d'années nous séparent ? - planètes sans nom que leurs habitants appellent le Monde, planètes sans histoire dont les mythes se nourrissent du passé, à telle enseigne qu'un explorateur revenant après quelques années d'absence s'aperçoit que ses actions antérieures sont devenues des postures divines. La déraison assombrit cette brèche creusée dans le temps et annihilée par nos vaisseaux aussi rapides que la lumière, et dans les ténèbres l'incertitude et la démesure poussent comme des herbes folles.
Premièrement, ce que j'ai adoré, ce sont les commentaires de l'auteure, sa vision de la science-fiction, de ses textes, de ses personnages, du monde en général... Je trouve qu'ils reflètent un des meilleurs aspects de son écriture dans ses différents romans et nouvelles : de l'intelligence, du recul, de la réflexion, de la critique et de l'auto-critique, de l'humour, et un grand amour pour la nature, un respect fondamental pour l'égalité des genres. Ça m'a donné l'impression que je pourrais juste lire ce qu'elle a à dire, même en dehors de la fiction, et ça m'a fait sentir plus proche encore de cette dame que j'admire depuis peu - paix à son âme.
Lorsqu'ils s'en furent écartés pour se retrouver dans la lumière du soleil, il lui revint d'un seul coup que cela s'appelait une forêt et qu'on les appelait des arbres. Mais de toute façon il ne parvenait pas à se rappeler si oui ou non chaque arbre avait son nom propre. Si oui, il ne s'en remémorait aucun. Peut-être ne connaissait-il pas ces arbres personnellement.
Parce qu'il est difficile de parler de chaque nouvelle séparément, et parce que j'ai eu la mauvaise idée de littéralement dévorer le livre de A à Z sans prendre la peine de m'arrêter - oups, je ne recommande pas, je dirai que ça se lit plutôt petit à petit pour bien en savourer les tenants et aboutissants et apprécier le décor -, je vais plutôt parler de celles que j'ai préférées. Mais avant ceci, disons qu'en général les nouvelles qui figurent ici ont toutes un point commun : l'exploration du et des mondes, la relation à l'autre - qu'il soit de la même espèce ou non, la nature, la peur de ce qui nous dépasse, la censure, le progrès, la mort et la solitude. Ursula K. Le Guin a une écriture très descriptive, usant d'analogies qui permet de se représenter les choses au mieux, une facilité à nous insérer dans des univers nouveaux même en quelques pages.
Rencontrer un étranger n'a rien d'évident. Même le plus grand extroverti, face au plus paisible des étrangers, ressent une certaine crainte, parfois même sans s'en rendre compte. Est-ce qu'il va me ridiculiser ruiner l'image que j'ai de moi-même m'envahir me détruire me changer ? Est-ce qu'il sera différent de moi ? Oui, il le sera. Il y a cette chose terrible : l'étrangeté de l'étranger.
La nouvelle la plus surprenante à mes yeux est Le Chêne de la Mort : elle met en scène un arbre, qui est aussi le narrateur. Un changement de perspective intéressant, audacieux, imagé, presque un petit conte pour enfants, sauf que ça finit mal.
La plus malaisante est peut-être Ceux qui partent d'Omelas, qui se base sur le principe de bouc émissaire. Bien que Plus vaste qu'un empire soit aussi très perturbante, avec son personnage autiste torturé par son empathie extrême et cette nature encore totalement sauvage qui apprend à ressentir elle aussi.
Le Champ de vision bouleverse les perceptions et questionne sur une Cité étrange découverte dans l'espace. Philip K. Dick aurait adoré.
Alors que la question de restitution de patrimoine culturel de la part des musées commence à faire débat, Le Collier de Semlé tombe à point, avec entraide et bienveillance.
Je ne cite que celles-ci mais toutes sont à la fois pertinentes, touchantes, parfois tragiques, et ouvrent des portes à la fois philosophiques, temporelles et spirituelles.
H. - Qu'est-ce que c'est, la Cité dans son ensemble ?
D. - On l'a bâtie, fabriquée... bien obligé.
H. - Qu'en sais-tu ? Comment peux-tu l'affirmer si tu ne sais pas ce qui l'a faite ? Un coquillage est-il  fabriqué » ? Si tu n'en savais rien - si tu n'avais rien sur quoi t'appuyer, aucune ressemblance à évoquer, et que tu te trouves confronté à un coquillage et un cendrier en céramique - pourrais-tu dire lequel a été « fabriqué » ? Et pour quel usage ? Qu'est-ce qu'il signifie ? Et si tu voyais un coquillage en céramique ? Ou un nid de guêpes en papier ? Ou une géode ?
Pour finir, je dirai que c'est un livre parfait pour débuter l’œuvre d'Ursula K. Le Guin, car il montre l'étendue de ses thématiques, paysages et compétences littéraires. Qu'elles soient courtes ou longues, les nouvelles se suffisent à elles-mêmes et sont parfaitement installées, et débouchent pour certaines ensuite sur les deux grands cycles de l'auteure.

Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6 + commentaires de l'auteure 1, 2, 3

par Mrs.Krobb

Aux douze vents du monde de Ursula K. Le Guin
Littérature américaine (traductions par J. Bailhache, P.-P. Durastanti, A. Le Bussy, L. Murail, H.-L. Planchat, J. Polanis, J.-P. Pugi, C. Saunier, N. Zimmermann)
Le Bélial', mai 2018 (original : 1975)
24 euros