mardi 25 février 2020

"Tu m'as donné de la crasse, et j'en ai fait de l'or" - Pacôme Thiellement

Elle me dit : les prêta sont des esprits. Ce sont les esprits qui furent naguère des hommes si avides de possessions matérielles ou spirituelles que, une fois morts, ils continuent à souffrir de leurs désirs inassouvis tels que la gourmandise, l'obsession sexuelle, la richesse, l'ambition... Si l'on a couru après les possessions, matérielles ou symboliques, toute sa vie, si l'on n'a pas accompli le grand détachement, on ne meurt pas. On meurt mais on n'est pas mort pour autant. On erre sur la terre, affamé, désœuvré, incapable de nourrir notre âme insatiable.
N'ayant jamais lu d'autre lire de l'auteur, je pourrai difficilement les comparer ensemble, néanmoins il semblerait que ce soit ici son livre le plus personnel - quand les autres sont plus centrés sur la culture cinématographique, musicale ou spirituelle. Je connaissais Pacôme Thiellement pour ses nombreuses interventions dans des émissions consacrées à Philip K. Dick, et je me disais qu'il était peut-être temps de découvrir ce qu'il faisait, lui. Il s'agit donc ici d'un livre à tendance autobiographique, qui retrace certaines périodes de vie, certains souvenirs - généralement de mauvaises périodes et des souvenirs désagréables, des deuils douloureux - et les utilise pour les transmuter, pour en tirer un enseignement, une certaine élévation, une opération alchimique pour transformer une chose "négative" en leçon "positive". Une sorte de mémoire sur papier pour se rappeler qui l'on est, afin de corriger sa trajectoire et devenir qui l'on a envie d'être.
Nous avons avec ce que nous n'aimons pas une relation secrète qui est de l'ordre de la passion brûlante. Nous sommes tellement plus ardents à ne pas aimer ce que nous n'aimons pas qu'à aimer ce que nous aimons. Tous les jours, nous trompons ce que nous aimons avec ce que nous n'aimons pas.
Je n'ai pas réussi à accrocher avec le côté intime autant que je l'aurais souhaité, comme souvent quand je lis des récits très attachés à la vie privée : je ne m'y sens pas à ma place, et plus encore, je ne peux pas en juger ici. Une vie n'a pas à être soumise à mon opinion. Néanmoins, l'idée de base est intéressante : se mettre à nu, vraiment, insister sur les recoins sombres, travailler avec son ombre, s'affronter dans le miroir et comprendre ce qui déconne, ce qui devrait être mieux, ce qui nous rappelle trop celleux que l'on n'aime pas, et ce qui ne nous rappelle pas assez celleux que l'on aime.
Si nous sommes fascinés par les « salauds de génie » ou par les serial killers, ce n'est pas pour le génie qui est en eux, mais parce que cette hypothèse excuse nos saloperies ou donne une forme à notre masochisme.
Amour, famille, amitié ; envie, jalousie, mépris ; attentes, déceptions, rêves, folie ; maladie, mort, deuil ; corps, esprit, spectres... Beaucoup de thèmes abordés, à la fois dans le cadre de la vie privée, mais aussi d'un point de vue plus spirituel, voire religieux ou mystique. J'ai plus apprécié le côté alchimique de l'histoire, les thèmes qui ont déjà dû être abordés dans le livre précédent de l'auteur La Victoire des Sans Rois, par exemple, que je lirai probablement par la suite - des thèmes qui ont beaucoup en commun avec L'Exégèse de Philip K. Dick, donc, pas étonnant que ça me parle beaucoup.
Mon corps imaginal - forme sans matière, âme électrique - se retrouva à flotter dans un espace entièrement noir et vert de connexions cosmico-informatiques. On se serait cru dans le ventre d'un ordinateur. Et là je pus compulser l'espace de quelques instants la totalité des dossiers de l'ensemble de l'humanité : on comprenait pourquoi chaque personne avait agi comme elle l'avait fait et pas autrement. Des liasses de récits de douleurs, des bottins de souffrances, de déceptions, de vexations, d'incompréhensions. Une algèbre de la misère de la taille du ciel, une étoile par personne.
Si je ne suis pas sûre que je retirerai beaucoup de ce livre - parce que je connais déjà les grands principes évoqués et que le reste est du domaine du privé -, je pense néanmoins que c'est un bon ouvrage pour ouvrir la voie à la bibliographie de l'auteur, et également une bonne alternative pour les personnes qui ne souhaitent pas se lancer dans un livre de développement personnel un peu creux ou dans un ouvrage approfondi de spiritualité gnostique ; pour les personnes qui apprécient la familiarité qu'offre à présent les réseaux sociaux pour faire le point sur sa vie et s'aider des expériences de soi et d'autrui pour améliorer son parcours. Je remercie Babelio et les éditions Massot pour la découverte de cet ouvrage !
Tu m'as donné de la crasse et j'en ai fait de l'or. Cette formule, je savais qu'elle n'était pas de moi mais d'un autre. Elle était la conjuration absolue du malheur. La rencontre du poétique, de l'écologique, de l'alchimique et du politique. Elle pouvait être le résumé de toute une vie. (...) C'est dans l' « Ébauche d'un épilogue pour la deuxième édition des Fleurs du mal », un poème inachevé de 1861, qu'apparaît sa « grande soeur ». (...) « J'ai fait mon devoir comme un parfait chimiste et comme une âme sainte. Car j'ai de chaque chose extrait la quintessence. Tu m'as donné ta boue et j'en ai fait de l'or. »

Bonus : interview sur la page Babelio de l'auteur + vidéo de présentation sur le site de l'éditeur + extraits 1, 2, 3, 4, 5

par Mrs.Krobb

Tu m'as donné de la crasse, et j'en ai fait de l'or de Pacôme Thiellement
Littérature française
Massot éditions, décembre 2019
18,50 euros

mardi 11 février 2020

"Vorrh" - Brian Catling

À mesure que la forêt s'assombrissait, les ombres s'allongeaient pour n'en former qu'une. Le monde à l'extérieur du chêne était plus qu'obscur : en perpétuelle mouvance. Des flous bleus se fondaient au noir dense du fond. Des êtres glissaient, bruissaient, rampaient, battaient des ailes dans la profondeur infinie. Il leva une main devant son visage pour vérifier : le vieil adage avait raison, il n'y voyait pas plus loin que le bout de son nez. Et pourtant, le liquide noir d'ébène qui emplissait ses orbites contenait toutes sortes de choses qui tourbillonnaient dans une proximité terrifiante.
La Vorrh ressemble à la fois aux entrailles des enfers et à la porte du paradis, elle est le Jardin d'Eden et votre mort annoncée, elle est une immense forêt située au coeur de l'Afrique coloniale, entité immortelle et si dense que personne n'en a visité la totalité et n'est revenu pour en parler (et les personnes qui en sont revenues peinent à continuer d'être des personnes). Autour de la Vorrh, plusieurs récits qui s'entrecoupent : il y a l'Archer, poursuivi et protégé à la fois par de terribles chasseurs, il y a Ismaël le cyclope, il y a les Limboia - ouvriers zombies -, mais également quelques personnages historiques, tels que Eadweard Muybridge et William Withey Gull, Raymond Roussel et Sarah Winchester (et peut-être d'autres ?).
La flèche se lâche, disparaît dans le bleu avec un bruit qui pulse sensuellement en moi ainsi qu'en toutes les autres particules substantielles et spectrales, visibles ou pas. Elle parcourt encore les spirales de l'air, détectant de sa pointe glacée un certain sang. L'espace d'un instant, je fuse avec elle là-haut, loin au-dessus de ces terres poreuses, longeant la mer dont les vagues se fracassent à l'infini.
Ça va être difficile pour moi d'écrire cette chronique pour deux raisons : le livre relate de beaucoup d'histoires en même temps, qu'il serait long de résumer, qui ne s'entrecroisent même pas forcément, et surtout, je ne sais pas vraiment dire ce que j'en ai pensé. J'ai à la fois une grande admiration pour l'écriture de l'auteur, qui est excellente et travaillée, plutôt raffinée bien que sombre comme son propos, ainsi qu'une sorte de rejet instinctif lors de nombreux passages. Le sujet central du livre, la Vorrh, cette forêt vivante, zombifiante, insondable, terrible, religieuse, monstrueuse et éternelle, est ce qui m'avait convaincue au départ, mais bien qu'elle soit au centre de tout, on ne l'approche que peu. L'humain est le véritable sujet du livre, dans sa décadence, son indécence, sa supériorité, son mépris, son manque de respect, ses travers, ses vices.
De plus en plus écœuré, Tsungali avait pris de l'avance et passé un coin de mur pour se figer devant la vaste vitrine suivante. Y luisaient tous les dieux de ses pères. Cette prison de verre et de bois les retenait, nettoyés, fièrement campés pour que tout le monde autour puisse voir leur pouvoir et les adorer. Sauf que sur le sol de leur incarcération, dans un grand désordre, il y avait les instruments et les biens prisés par son clan : marques, outils et secrets d'hommes comme de femmes mélangés et forniquant, exposés de façon obscène, écrasés sous de l'écriture. À chacun était accrochée une étiquette en carton brun : les mensonges gribouillés de l'homme blanc s'agrippaient à chaque objet chéri, pillé, volé, blessé, animal pris au piège. 
J'ai été d'emblée gênée par le côté beaucoup trop colonial du livre - côté qui semble être dénoncé à demi-mot de temps à autres (et de façon à la fois assez drôle et fortement cynique) - mais qui est pourtant présent jusqu'à l'étouffement. Plus que la forêt, ce que l'on arpente le plus, c'est cette réplique - exacte à la brique près - d'une ville européenne placée dans ce continent qui n'est pas le sien, où l'on va côtoyer en majorité des personnages blancs. À tel point que l'on oublie que l'histoire ne prend pas place en Angleterre, en Allemagne ou en France. Comme si la Vorrh et ses alentours ne présentaient finalement aucune richesse ? Par ailleurs, les personnages pour qui ça finit mal sont les personnages noirs, les personnages exploités et les personnages monstrueux (sauf un, mais qui souhaite devenir comme les autres personnages blancs)(alors que j'attendais qu'ils aient justement tous leur revanche, dommage). J'ai probablement manqué beaucoup de sous-texte et de second degré, à ce sujet comme à d'autres, tout le long du livre, mais ce sentiment a bien trop subsisté et c'est ce qui m'empêche de vraiment apprécier totalement ce livre dont les qualités sont pourtant nombreuses.
Sauf que les Blancs vous annonçaient chaque fois où ils étaient. Ils envoyaient comme une vague d'étrave : le sol et ses animaux murmuraient bien avant leur arrivée. Et leur sillage était immense. Même après le plus doux de leurs trajets, la terre écrasée et contaminée devait se réparer.
Néanmoins, si je mets mes attentes et mes projections personnelles de côté, Vorrh est un livre d'une densité assez incroyable - comme la forêt -, et garantit une grande originalité, une ambiance fantastique à la fois morbide et fascinante, une aventure aux frontières du réel, entre le monde des vivants et le monde des morts, un monde de vengeance, de cruauté, empreint d'un esprit vieillot du XIXe siècle qui ne demande qu'à crever l'abcès. J'ai beaucoup aimé les côtés spirituels et religieux qui entourent la Vorrh mais que j'ai trouvés très peu développés pour finir, et j'aurais aimé en savoir plus sur l'histoire étrange d'Ismaël et de ses protecteurs. Même si ça ne m'a pas accroché autant que je l'aurais pensé (surtout avec une préface d'Alan Moore et une recommandation de Pullman - j'avais mis la barre bien trop haut, sans doute), je pense que ça reste un livre à lire absolument pour les personnes amatrices d'ambiance du type Les machines à désir infernales du docteur Hoffman de Angela Carter.
Le bateau avait viré au gris, les hommes resplendissaient sur le courant vespéral. L'Archer lui avait confié sa voix et tandis que son nom flottait parmi les branches, son arbre-cerveau tournait pour se mettre au diapason de celles du ciel inversé qui débordait des timides étoiles. Le marinier songeait à une nouvelle machine, une sorte de métier à tisser l'eau, à tresser la mer. Son imagination convoquait les anges. Alors même que l'idée produite était sans grande conséquence, ceux-ci s'éveillèrent devant la vibration des mécanismes de la pensée et la densité d'une telle ingérence. Ils arrivèrent conscients et observèrent avec circonspection les ego qui s'éloignaient des intrus en flottant à contre-courant. Eux-mêmes restaient à bonne distance par crainte d'être pris dans l'ambre des auras humaines - une matière solaire et collante, pas faite pour cet endroit et qui réfléchissait la lumière à profusion.
Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14

par Mrs.Kobb

Vorrh de Brian Catling
Littérature anglaise (traduction par Nathalie Mège)
Fleuve éditions, septembre 2019
24,90 euros

mardi 4 février 2020

"La tempête des échos" - Christelle Dabos

* * * Attention, il s'agit de la fin d'une saga : retrouvez les tomes 1, 2 et 3 * * *
Au commencement, nous étions un.
Mais Dieu nous jugeait impropres à le satisfaire ainsi, alors Dieu s'est mis à nous diviser. Dieu s'amusait beaucoup avec nous, puis Dieu se lassait et nous oubliait. Dieu pouvait être si cruel dans son indifférence qu'il m'épouvantait. Dieu savait se montrer doux, aussi, et je l'ai aimé comme je n'ai jamais aimé personne.
Je crois que nous aurions pu tous vivre heureux, en un sens, Dieu, moi et les autres, sans ce maudit bouquin. Il me répugnait. Je savais le lien qui me rattachait à lui de la plus écœurante des façons, mais cette horreur-là est venue plus tard, bien plus tard. Je n'ai pas compris tout de suite, j'étais trop ignorant.
J'aimais Dieu, oui, mais je détestais ce bouquin qu'il ouvrait pour un oui ou pour un non. Dieu, lui, ça l'amusait énormément. Quand Dieu était content, il écrivait. Quand Dieu était en colère, il écrivait. Et un jour, où Dieu se sentait de très mauvaise humeur, il a fait une énorme bêtise.
Dieu a brisé le monde en morceaux.
Nous commençons ce dernier tome avec l'effondrement de Babel et une sorte d'épuration de toutes les personnes non-natives de Babel afin de pouvoir réguler la population avec le peu de terres encore disponibles. Ophélie fait bien sûr partie des personnes vouées à l'expulsion, et c'est ainsi qu'elle décide de se rendre à l'observatoire des Déviations, à la fois pour demander droit d'asile et pour résoudre les mystères qui entourent cet endroit où sont entassés toustes les "inversé•e•s". Dans cet observatoire, elle fera plus ample connaissance, par le biais de résidus mémoriels, avec Eulalie Dilleux - Dieu - et sera suivie de près par l'ombre.
Eulalie attarde son regard sur les carcasses couchées des arbres millénaires. Une histoire de plus déracinée à jamais. Elle ne s'en émeut pas. Elle n'a aucun attachement au passé : seul compte l'avenir qui se réécrira sur ces ruines. Elle peut déjà l'imaginer, ce nouveau monde. Il palpite sous ses pas comme un cœur de bébé qui attend de naître.
Ce dernier tome est encore plus radical que les trois autres en terme de manipulation, d'oppression, de discrimination, d'exclusion et de confrontation. Premièrement, avec la vague d'expulsion forcée des individus marqués, bringuebalés de force dans des dirigeables surpeuplés, dont on a quasiment la certitude qu'ils n'ont aucune destination et vouent les gens à une mort certaine. C'est ainsi que l'on apprendra enfin ce qui se trouve dans le "vide", entre les arches, ce qui tient l'équilibre du monde, ce qui se cache dans l'inconnu et qui est la clé de toute l'Histoire. Ces expulsions forcées ont aussi renforcé l'esprit de rébellion qu'on trouvait déjà un peu dans le troisième tome, et qui gagnent grandement du terrain ici : l'humanité qui tente de reprendre ses droits, son droit au souvenir, son droit au libre-arbitre, son droit à exister même sans pouvoir familial...
Des vies impossibles surgissaient du néant. D'autres y étaient plongées ou n'en sortiraient jamais.
Deuxièmement, il y a l'observatoire des Déviations. Que l'on peut voir clairement comme une critique de la psychiatrie et de ses dérives, de la façon dont la plupart des gens perçoivent les personnes handicapées (physiquement ou mentalement), de la façon dont ces personnes sont traitées, abusées, manipulées et mises à l'écart, de la façon dont on impose des traitements, des techniques, de l'isolement. Tandis qu'on se rapproche progressivement de l'Histoire de notre monde avec les souvenirs d'Eulialie, on se rapproche également beaucoup des problématiques qui nous concernent et donc des critiques vraiment pertinentes, qui commençaient à se faire sentir dans le 2ème tome et à être vraiment poussées dans le 3ème. Malgré le fait qu'on se trouve clairement dans un Univers fantaisiste, et malgré le fait que les choses soient abordées de façon très superficielle, le 4ème tome tape assez fort.
Elle a toujours pensé que, si l'humanité est à ce point agressive et belliqueuse, ce n'est pas tant par haine des autres que par peur de sa propre fragilité. Si chaque personne au monde était capable d'accomplir des miracles, elle cesserait de craindre son voisin.
Ce tome apporte toutes les résolutions finales et il est dur d'en parler sans trop spoiler. De mon côté, j'y ai trouvé autant de révélations et retournements excitants et fascinants que j'ai trouvé de choses bâclées ou finalement un peu décevantes. Je dirai juste que si j'ai été peu convaincue par certains éléments du passé concernant Dieu, les Esprits de Famille et l'Autre - tout en trouvant la motivation de départ pertinente -, je trouve aussi la fin plutôt satisfaisante dans le sens que la boucle est bien bouclée, je n'aurai pas vu d'autre résolution. Je reconnais cependant que l'histoire se tient de bout en bout, et que Christelle Dabos a réussi à nous tenir en haleine pendant quatre tomes déjà bien denses, a réussi à construire un monde complexe, critique et riche en possibilités. Les personnages gagnent véritablement en personnalité au fur et à mesure des tomes, et l'écriture de l'autrice paraît également plus affirmée qu'au début.
« Nous sommes originaires de familles différentes. Vous êtes cyclopéens ? Mettez-vous en apesanteur. Vous êtes fantômes ? Transformez-vus à l'état gazeux. Vous êtes colosses ? Réduisez votre masse. S'il y a des Zéphyrs à bord, invoquez des vents ascendants. Vous n'êtes peut-être plus des citoyens de Babel, vous n'en êtes pas moins ce que vous êtes. Chacun d'entre vous peut contribuer à tous nous ramener à la surface. »
Je regrette de n'avoir pas pu explorer bien plus que ça les différentes arches, et j'imagine qu'il est toujours possible d'espérer de futures histoires parallèles basées sur ces microcosmes ; je regrette aussi certains personnages qui étaient très prometteurs et qu'on ne suit finalement que très peu (ou qui ne servent qu'un but sans réellement exister pour eux-mêmes). Je ne sais pas s'il s'agit d'une lecture qui me marquera durablement, bien que clairement la plupart des sujets abordés et la diversité des pouvoirs familiaux m'aient réellement enthousiasmée, mais ces livres ont l'avantage de réussir à happer complètement. Tout n'y est pas parfait et j'ai eu réellement du mal à rentrer dedans au premier tome, mais clairement en sortir a été aussi bien compliqué, et certaines choses m'ont fait doucement penser à la trilogie À la croisée de mondes de Philip Pullman. Si vous êtes intéressé•e•s par les mondes parallèles, les histoires "de l'autre côté du miroir", les pouvoirs magiques-mais-pas-trop, mais aussi par le fait d'avoir une héroïne féminine, d'avoir des personnes "de travers, différents, handicapés ou maladroits", et d'avoir également un Dieu qui est en réalité une femme : allez-y, c'est pour vous.
Son corps était, comme sa voix, ni vraiment celui d'un homme ni vraiment celui d'une femme, ou alors un peu des deux à la fois.
Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8

par Mrs.Krobb

La Passe-miroir t.4 : La tempête des échos de Christelle Dabos
Littérature franco-belge
Gallimard Jeunesse, novembre 2019
19,90€

mardi 28 janvier 2020

"La mémoire de Babel" - Christelle Dabos

* * * Attention, ceci est le troisième tome d'une saga : retrouvez le tome 1 et 2 * * *
Il sera une fois,
dans pas si longtemps,
un monde qui vivra enfin en paix.
En ce temps-là,
il y aura de nouveaux hommes
et il y aura de nouvelles femmes.
Ce sera l'ère des miracles.
Après trois ans à ruminer de retour sur Anima, Ophélie se laisse embarquer par Archibald, venu la retrouver en toute discrétion, vers une Rose des Vents. C'est ainsi qu'elle décide de se rendre sur Babel, car il semblerait que les indices convergent : c'est là-bas que tout aurait commencé, selon ses souvenirs de la lecture du Livre de Farouk. Elle s'y rend seule, espérant y revoir Thorn au passage, duquel plus personne n'a de nouvelles depuis son escapade hors de prison ; de son côté, Archibald est entouré de Renard et Gaëlle pour tenter de trouver Arc-en-Terre. Nouvelle identité pour Ophélie, après avoir endossé un rôle de valet, après avoir été la fiancée de Thorn, la voici maintenant... Eulalie, candidate au poste d'avant-coureuse au Mémorial de Babel, pour aller toujours plus loin vers la vérité.
La Mère Hildegarde s'était tuée à cause de lui.
Le baron Melchior avait tué pour lui.
Thor avait failli être tué par lui.
L'existence même de Dieu était une vérité dangereuse.
Babel est une arche intéressante en cela qu'elle regroupe plusieurs citoyens d'arches étrangères. À défaut d'avoir beaucoup voyagé et d'avoir fait la connaissance de tous les Esprits de Famille, d'avoir vu tous les talents s'exercer, Babel en offre un aperçu rapide même si discret. Mais surtout, Babel est entourée d'une aura de censure bien plus importante qu'ailleurs, avec un Index de vocabulaire interdit, et elle impose également un code vestimentaire stricte, une claire séparation entre descendants des Esprits de Famille et simple citoyen•ne•s. En son sein, une Bibliothèque plus foisonnante que celle qui vous a fait tant rêver dans la Belle et la Bête, avec un espace utilisé jusque dans ses moindres recoins, puisqu'on peut y grimper au plafond.
Elle se crispa en voyant le fauteuil d'Ambroise s'engager sur une rampe courbe qui permettait de basculer en douceur de l'horizontalité du hall à la verticalité d'un couloir. En quelques secondes, il se mit à rouler le plus naturellement du monde le long du mur, sans même perdre son turban en route.
- Miss ? chuchota-t-il quand il s'aperçut qu'Ophélie ne le suivait pas.
- Je... je n'ai jamais fait ça.
- Prendre un transcendium ? C'est d'une simplicité enfantine. Marchez droit devant, sans vous poser de questions.
Dans ce tome apparaît un tout nouveau paysage, de nombreux personnages qui deviendront tout aussi importants que ceux du Pôle, et, évidemment, de nouvelles intrigues, apportant son lot de complots, de méchants, de secrets... Il y a notamment ces fameux livres écrits par E.D., des contes pour enfants en apparence inoffensifs et qui pourtant vaudront la peine que l'on tue, que l'on dissimile. Il y a aussi Sir Henry, l'automate caché, qui travaille à un nouveau catalogue des archives, à qui les avant-coureur•se•s doivent rendre des comptes. Et bien sûr, Ophélie se retrouvera confrontée à des ennemis bien fourbes au sein même de sa formation, qui n'ont rien à envier aux facéties des Mirages du Pôle... Heureusement, elle trouvera rapidement des alliés dans des personnes tout autant de travers qu'elle, personnages fort intéressants au demeurant.
Même loin de chez elle, même après toutes ces années, on la traitait encore et toujours comme une mioche. Elle regarda le tabouret galoper à travers le laboratoire, repensant soudain au périscope dans l'amphithéâtre, aux mots qu'il était interdit de prononcer, à cette mémoire collective verrouillée à double tour dans le Secretarium. Ce n'était pas elle, la mioche. C'était l'humanité entière. Ils étaient tous, absolument tous maintenus dans un état d'infantilité par Dieu et ses Tuteurs.
Comme dans le tout début de l'histoire, il faut de nouveau un petit moment pour installer ce nouveau décor, pour Ophélie d'appréhender les nouvelles règles de société, les nouveaux talents, de se faire une place, difficilement, de ramper dans le noir pour accéder à plus de lumière. Néanmoins, en prenant son mal en patience, on y trouve un tome foisonnant, riche en nouvelles révélations, et plein de surprises, agréables comme désagréables. Dieu, l'Autre, le début et la fin n'ont jamais été si proches. Les problématiques de société divisée par castes, de la religion, de la censure, de l'oubli du passé, des tentatives de révolte, mais aussi ici de tout ce qui touche à la différence, au handicap, sont ici de plus en plus marquées. Un tome-pivot qui termine avec fracas. Je ne spoilerai pas, mais vous aurez probablement envie de courir acheter le dernier tome pour ne pas rester sur votre faim.
Ophélie ne savait pas quelle perspective était la plus effrayante. Un monde gouverné par Dieu ou un monde gouverné par des hommes se prenant pour Dieu.
Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9


par Mrs.Krobb

La Passe-miroir, t.3 - La mémoire de Babel de Christelle Dabos
Littérature franco-belge
Gallimard Jeunesse, mai 2019
19 euros

mardi 21 janvier 2020

"La fille dans l'écran" - Lou Lubie & Manon Desveaux

Coline est une jeune fille déscolarisée qui décide de faire de l'illustration son métier - d'ailleurs, devant l'ultimatum de ses parents, elle n'a pas trop le choix : il faut qu'elle concrétise son projet ou qu'elle reprenne les études. Mais Coline a déjà dû quitter l'école et la ville à cause de ses angoisses, il est hors de question que ça n'aboutisse pas. En cherchant des références pour son livre illustré, elle fait la découverte du travail photographique de Marley, basée à Montréal. À partir de là, une vraie relation se crée, jusqu'à leur rencontre prochaine...

La bande-dessinée se divise en deux parties sur chaque double page : Coline à gauche, Marley à droite / Coline en noir et blanc, Marley en couleurs. Beaucoup de contrastes assez saisissants entre les deux personnages, qui vont pourtant entretenir un lien très fort, dès le début, jusqu'à la fin. Marley aspire au calme de Coline, qui rêve elle de pouvoir être aussi indépendante que Marley. Et surtout : chacune n'a de cesse d'encourager l'autre dans ses passions, ses aspirations. Tant et si bien que Marley remet également toute sa vie en question : son couple, sa carrière, sa vie dans un pays étranger...


Ce sont de belles tranches de vie, très ancrées dans le quotidien, qui me parlent énormément forcément puisqu'ayant déjà vécu plusieurs relations - amicales et amoureuses - à distance. Cette joie de trouver des personnes qui font vibrer, l'envie de se couper du reste du monde pour s'y consacrer, la joie d'avoir des conversations qui ont du sens. On voit aussi dans la bande dessinée le côté parfois un peu idéaliste des relations à distance, le fait d'imaginer l'autre très différemment, parfois des quiproquos très drôles... Mais aussi, et surtout ! Comme c'est clairement montré sur la couverture : il s'agit d'une relation amicale qui va bientôt se transformer en relation amoureuse, et cette BD en parle d'une belle façon, avec une très chouette fin.


Je trouve ça vraiment génial d'avoir eu deux points de vue (pour une histoire qui se joue à deux !), parce que même si ça peut arriver dans les romans c'est plus rare de le voir en bande dessinée. Et ici ça a d'autant plus de sens que les deux autrices/illustratrices vivent à distance et se sont rencontrées sur le Forum Dessiné lancé par Lou Lubie. Une belle réussite, donc, tout en symétrie, en douceur, en émotions et en bouleversements.



Bonus : j'ai découvert cette BD grâce à Lizzy Brynn (qui a écrit un livre dont je vous ai déjà parlé qui relate aussi d'une jolie romance entre filles, et qui a également une chaîne Youtube)

par Mrs.Krobb

La fille dans l'écran de Manon Desveaux et Lou Lubie
Bande dessinée franco-canadienne
Marabulles, janvier 2019
17,95 euros