mardi 21 janvier 2020

"La fille dans l'écran" - Lou Lubie & Manon Desveaux

Coline est une jeune fille déscolarisée qui décide de faire de l'illustration son métier - d'ailleurs, devant l'ultimatum de ses parents, elle n'a pas trop le choix : il faut qu'elle concrétise son projet ou qu'elle reprenne les études. Mais Coline a déjà dû quitter l'école et la ville à cause de ses angoisses, il est hors de question que ça n'aboutisse pas. En cherchant des références pour son livre illustré, elle fait la découverte du travail photographique de Marley, basée à Montréal. À partir de là, une vraie relation se crée, jusqu'à leur rencontre prochaine...

La bande-dessinée se divise en deux parties sur chaque double page : Coline à gauche, Marley à droite / Coline en noir et blanc, Marley en couleurs. Beaucoup de contrastes assez saisissants entre les deux personnages, qui vont pourtant entretenir un lien très fort, dès le début, jusqu'à la fin. Marley aspire au calme de Coline, qui rêve elle de pouvoir être aussi indépendante que Marley. Et surtout : chacune n'a de cesse d'encourager l'autre dans ses passions, ses aspirations. Tant et si bien que Marley remet également toute sa vie en question : son couple, sa carrière, sa vie dans un pays étranger...


Ce sont de belles tranches de vie, très ancrées dans le quotidien, qui me parlent énormément forcément puisqu'ayant déjà vécu plusieurs relations - amicales et amoureuses - à distance. Cette joie de trouver des personnes qui font vibrer, l'envie de se couper du reste du monde pour s'y consacrer, la joie d'avoir des conversations qui ont du sens. On voit aussi dans la bande dessinée le côté parfois un peu idéaliste des relations à distance, le fait d'imaginer l'autre très différemment, parfois des quiproquos très drôles... Mais aussi, et surtout ! Comme c'est clairement montré sur la couverture : il s'agit d'une relation amicale qui va bientôt se transformer en relation amoureuse, et cette BD en parle d'une belle façon, avec une très chouette fin.


Je trouve ça vraiment génial d'avoir eu deux points de vue (pour une histoire qui se joue à deux !), parce que même si ça peut arriver dans les romans c'est plus rare de le voir en bande dessinée. Et ici ça a d'autant plus de sens que les deux autrices/illustratrices vivent à distance et se sont rencontrées sur le Forum Dessiné lancé par Lou Lubie. Une belle réussite, donc, tout en symétrie, en douceur, en émotions et en bouleversements.



Bonus : j'ai découvert cette BD grâce à Lizzy Brynn (qui a écrit un livre dont je vous ai déjà parlé qui relate aussi d'une jolie romance entre filles, et qui a également une chaîne Youtube)

par Mrs.Krobb

La fille dans l'écran de Manon Desveaux et Lou Lubie
Bande dessinée franco-canadienne
Marabulles, janvier 2019
17,95 euros

vendredi 17 janvier 2020

"Les disparus du Clairdelune" - Christelle Dabos

* * * Attention, ceci est le tome 2 d'une série de 4 livres - voir le premier tome ici * * *
Ophélie se cogna le nez contre le ciel. Elle s'était penchée par-dessus le parapet pour chercher Farouk, mais la mer n'était rien de plus qu'un mur. Une immense fresque mouvante où le bruit des vagues était aussi artificiel que l'odeur de sable et la ligne d'horizon. Ophélie remit ses lunettes en place et observa le paysage autour d'elle. Presque tout était faux ici : les palmiers, les fontaines, la mer, le soleil, le ciel et la chaleur ambiante. Les palaces eux-mêmes n'étaient probablement que des façades en deux dimensions. Des illusions. À quoi s'attendre d'autre quand on se trouvait au cinquième étage d'une tour, quand cette tour surplombait une ville et quand cette ville gravitait au-dessus d'une arche polaire dont la température actuelle ne dépassait pas les moins quinze degrés ? Les gens d'ici avaient beau déformer l'espace et coller des illusions dans chaque coin, il y avait quand même des limites à leur créativité.
Tandis qu'Ophélie est couronnée vice-conteuse à la cour de l'Esprit de Famille du Pôle, qui souhaite également qu'elle lui dévoile le contenu de son Livre avec ses mains de liseuse, de drôles de disparitions commencent à avoir lieu dans la forteresse jusqu'ici imprenable gardée par Archibald, l'ambassadeur du Pôle. Au même moment, Ophélie elle-même reçoit des lettres de menaces concernant son mariage à venir avec l'Intendant, Bérénice est sur le point d'accoucher, la famille d'Anima sur le point de débarquer... sans compter le mystérieux chevalier, ou encore les récentes révelations sur les Doyennes.
« Nous vivons dans une drolle d'affaire, t'sais », avait dit le grand-oncle.
Alors que leur conversation lui revenait soudain en mémoire, Ophélie se sentit emportée dans un tourbillon de questions. La Déchirure du monde était-elle réellement finie ? Qu'est-ce qui l'avait seulement provoquée ? L'une de ces guerres dont les Doyennes ne voulaient surtout plus entendre parler ? Les esprits de famille savaient-ils quelque chose d'important à ce sujet avant de l'avoir oublié ? Leurs Livres détenaient-ils une information sur ce qui s'était passé ? Et si c'était cette vérité-là qui dérangeait certaines personnes ?
Si le premier livre était au début parfois lent, poussif, laborieux, et si les personnages nous échappaient vraiment, le tome 2 consolide l'univers des arches, l'histoire de Dieu et des Esprits de famille, et rajoute un peu de personnalité aux protagonistes. Il se passe vraiment beaucoup de choses ici, et l'intrigue se met bien en place. On avait déjà appris à ne faire confiance à personne dans ce monde d'illusions, mais vous serez prévenus : c'est de pire en pire. J'ai beaucoup apprécié l'affirmation grandissante du personnage d'Ophélie, et de comprendre enfin un peu plus ce qui animait sa nouvelle famille, leur histoire et leurs buts. Chaque personnage est comme une pièce à double face et au lieu de la binarité du premier tome, on retrouve ici beaucoup de nuances et de contexte. Le Pôle n'en finit pas non plus de nous étonner, de même que le bouclier psychique imprenable de Farouk finit par se fissurer un peu...
Un matin, Ophélie fut couverte de pustules de la tête aux pieds. Le lendemain, elle se mit à dégager une abominable odeur de fumier. Le surlendemain, elle ne pouvait plus faire un geste sans émettre de tonitruants bruits de flatulence. Ce n'était heureusement que des illusions éphémères qu'on lui jetait dès qu'elle avait le dos tourné et qui se dissipaient en quelques heures, mais l'inventivité dont ces courtisanes faisaient preuve pour l'humilier était sans limites.
Un tome à la fois plus clair et plus obscur, qui se penche aussi sur toutes les strates du Pôle (et de sa société très variée) et nous offre plus de vérité pour moins d'illusions - à moins que ce ne soit encore l'inverse ? La réflexion aussi sur le passé, l'Histoire, son oubli, sa réécriture, sa censure, est aussi intéressante et bien amenée, notamment parce qu'il semble clair que le passé des arches, c'est nous (bien que le décor ne soit jamais futuriste et ait l'air d'ailleurs plutôt retro par rapport à nous). En tout cas, c'est ce livre-ci qui m'a vraiment convaincue de continuer, et sa fin - sans spoiler - m'a vraiment donné soif de réponses : on pourra en dire ce qu'on veut, mais Christelle Dabos sait installer des tensions, des intrigues et des histoires qui tiennent en haleine. Aussi, on peut dire que j'ai fini par m'attacher - enfin - aux personnages, même si la relation entre eux est parfois caricaturale presque à l'excès. Tout est d'ailleurs un peu poussé à l'extrême, pour marquer de forts contrastes, et ça marche - même si ça peut être un peu écœurant parfois.
Les esprits de famille étaient impressionnants par nature. Chaque arche, à une exception près, possédait le sien Puissants et immortels, ils étaient les racines du grand arbre généalogique universel, les parents communs à toutes les grandes lignées. (...) La religion et la théologie étaient un folklore désuet sur Anima, comme sur beaucoup d'arches où les esprits de famille incarnaient l'absolu à eux seuls.
Ce tome et le premier tome se passent l'un à la suite de l'autre exactement, donc je conseille - maintenant que la saga est finie - de lire ces deux-là l'un à la suite de l'autre si possible, pour ne rien en perdre. La fin du tome 2 fait toutefois une sorte de fracture, avant d'entamer la suite des aventures.
Il était bien capable d'attendre le matin des noces pour surgir devant l'autel, une pile de dossiers sous chaque bras.
Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5

par Mrs.Krobb

La Passe-miroir, t.2 : Les disparus du Clairdelune de Christelle Dabos
Littérature franco-belge
Gallimard Jeunesse, octobre 2015
19 euros

lundi 13 janvier 2020

"Les fiancés de l'hiver" - Christelle Dabos

Au commencement, nous étions un.
Mais Dieu nous jugeait impropres à le satisfaire ainsi, alors Dieu s'est mis à nous diviser. Dieu s'amusait beaucoup avec nous, puis Dieu se lassait et nous oubliait. Dieu pouvait être si cruel dans son indifférence qu'il m'épouvantait. Dieu savait se montrer doux, aussi, et je l'ai aimé comme je n'ai jamais aimé personne.
Je crois que nous aurions tous pu vivre heureux en un sens, Dieu, moi et les autres, sans ce maudit bouquin. Il me répugnait. Je savais le lien qui me rattachait à lui de la plus écœurante des façons, mais cette horreur-là est venue plus tard, bien plus tard. Je n'ai pas compris tout de suite, j'étais trop ignorant.
J'aimais Dieu, oui, mais je détestais ce bouquin qu'il ouvrait pour un oui ou pour un non. Dieu, lui, ça l'amusait énormément. Quand Dieu était content, il écrivait. Quand Dieu était en colère, il écrivait. Et un jour, où Dieu se sentait de très mauvaise humeur, il a fait une énorme bêtise.
Dieu a brisé le monde en morceau.
Ce monde, une fois brisé en morceaux, donne différentes "arches", des sortes d'îles flottantes par-dessus une mer de nuages, chacune de ces arches étant gardée par un des rejetons de Dieu. Ophélie, l'héroïne du roman, est née sur Anima, l'arche d'Artemis, où les gens peuvent "lire" les objets avec leurs mains nues, remonter leur passé, leur histoire, ainsi que les émotions de leurs propriétaires. Ophélie sait aussi passer à travers les miroirs, et c'est d'ailleurs suite à un accident de parcours qu'elle est devenue si maladroite. Rien ne la passionne plus que son musée, et certainement pas les projets de mariage que complotent sa famille dans son dos. Jusqu'à être obligée de se fiancer à un étranger, et devoir tout abandonner, famille et musée, pour rejoindre une nouvelle arche : le Pôle. Et cette arche est bien fourbe pour les sens... car s'y trouvent, entre autres, les familles des Mirages (illusionnistes), la Toile (qui voit tout et sait tout), et les Dragons, dont est issu Thorn, sont futur mari, aux griffes mentales acérées.
Cette Hildegarde était une architecte étrangère. Elle venait d'une arche lointaine et peu connue, Arc-en-Terre, où les gens jouaient avec la spatialité comme avec un élastique. Ophélie avait fini par comprendre que ce n'étaient pas les illusions des Mirages qui déformaient les lois de la physique dans la Citacielle ; c'était le prodigieux pouvoir de la Mère Hildegarde. Si les chambres du Clairdelune étaient plus sûres que des coffres-forts, c'était parce que chaque tour de clef les enfermait dans un espace clos, c'est-à-dire coupé du reste du monde, absolument inviolable.
Un décor fascinant, des pouvoirs intrigants, et une histoire du monde bientôt oubliée, une mythologie surprenante... Il y a de quoi se laisser happer dans ce premier tome de tétralogie. Et pourtant, il aura fallu que je m'accroche au début pour ne pas abandonner. Malgré l'imagination débordante de l'autrice, j'ai trouvé en premier lieu l'écriture assez pauvre, les personnages creux et aux limites de l'antipathie pour ceux auxquels j'étais censée m'attacher (les autres étant carrément détestables) - bon, on peut dire aussi pour la défense de ce livre que je l'ai lu juste après avoir relu ma trilogie préférée du monde (que je chroniquerai plus tard), alors la barre était mise très haut. Ophélie est pourtant une héroïne à laquelle je me suis plu à m'identifier : maladroite, passionnée, misanthrope, talentueuse mais sans grand intérêt, avec beaucoup de traits presque autistiques. Mais elle manque, dans ce premier livre, vraiment d'une personnalité. Et c'est aussi ce qu'on voudrait d'elle : une jeune fille passive, oisive, obéissante, qui sache se faire oublier. Qu'elle soit un objet dont on dispose dans une ambiance rétrograde où son fiancé est aussi chaleureux qu'un bloc de glace et aussi transparent qu'un bloc de granit.
« Lire un objet, ça demande de s'oublier un peu pour laisser la place au passé d'un autre. Passer les miroirs, ça demande de s'affronter soi-même. Il faut des tripes, t'sais, pour se regarder droit dans les mirettes, se voir tel qu'on est, plonger dans son propre reflet. Ceux qui se voilent la face, ceux qui se mentent à eux-mêmes, ceux qui se voient mieux qu'ils sont, ils pourront jamais. »
Cependant, je recommanderai à celles et ceux qui auraient envie d'abandonner rapidement de tenir jusqu'à la fin du livre pour se faire un avis. À l'image de toute la série, le livre s'améliore de façon croissante, Ophélie s'affirme de plus en plus et l'histoire a vraiment de quoi intriguer. J'ai été à la fois conquise et horrifiée par ce monde d'hallucinations, ce décor en carton-pâte qui n'a absolument aucune âme, contrairement à l'arche des Animistes. Christelle Dabos a une grande aptitude à former des mondes, à les déformer, à les détruire, à créer de l'intrigue, à forger des personnes aux contours à la fois durs et flous, et pour le moment impénétrables, ainsi qu'à embrouiller les sens. On a envie de savoir qui se cache derrière ce Dieu destructeur, ce qui a pu se passer pour que le monde se transforme à ce point, ce qui se passe sur les autres arches. Et on a envie de savoir ce que contiennent ces Livres mystérieux que possèdent chacun des enfants de Dieu, immortels et amnésiques. Bref, beaucoup de potentiel, pas toujours égal, des choses qui ne se révèlent qu'au compte-goutte, mais à partir du dernier tiers je n'ai plus décroché jusqu'à la fin de la série.
On dit souvent des vieilles demeures qu'elles ont une âme. Sur Anima, l'arche où les objets prennent vie, les vieilles demeures ont surtout tendance à développer un épouvantable caractère. Le bâtiment des Archives familiales, par exemple, était continuellement de mauvaise humeur. Il passait ses journées à craquelet, à grincer, à fuir et à souffler pour exprimer son mécontentement. Il n'aimait pas les courants d'air qui faisaient claquer les portes mal fermées en été. Il n'aimait pas les pluies qui encrassaient sa gouttière en automne. Il n'aimait pas l'humidité qui infiltrait ses murs en hiver. Il n'aimait pas les mauvaises herbes qui revenaient envahir sa cour chaque printemps. Mais par-dessus tout, le bâtiment des Archives n'aimait pas les visiteurs qui ne respectaient pas les horaires d'ouverture.
Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6

par Mrs.Krobb

La Passe-miroir, t.1 : Les fiancés de l'hiver de Christelle Dabos
Littérature franco-belge
Gallimard Jeunesse, juin 2013
18 euros

lundi 30 décembre 2019

"Les Furtifs" - Alain Damasio

« Une ville dite "libérée" est une ville soustraite à la gestion publique et intégralement détenue et gérée par une entreprise privée. Son maire est nommé par les actionnaires, à la majorité simple des parts. En août 2030, la ville de vos parents, qui s'appelait Orange, a donc été rachetée par la multinationale du même nom, pour un prix dérisoire. Savez-vous pourquoi ?
- Parce qu'Orange, ils zont pas eu à racheter le nom de la ville ! Le nom, c'est ça qui coûte le plus cher, Madame ! »
 Nous voici dans la France des années 2040, une France dont les villes ont été rachetées par des entreprises, une société 100% contrôlée grâce à un asservissement volontaire au monopole de la data, où chacun•e voit ses données privées utilisées dans un but commercial, où il faut payer son accès à la ville et à ses structures par le biais de forfaits privilèges. « La Bague : un seul anneau pour nous gouverner tous ? » : le numérique a envahi le réel, sans possibilité d'en échapper, car sans Anneau, vous êtes également fiché•e. Voici le monde tel qu'il peut être lorsque l'on privilégie la sécurité à la liberté, lorsqu'on laisse l'algorithme prendre le pas sur l'aléatoire, lorsque le privé est rendu public. 
Genre le gars qu'a dix ans derrière lui à bourlinguer dans les communautés. Pour qui « pas de chef » est juste normal. Le prix libre, la norme quoi. Qui trouve évident de troquer et de jamais avoir d'oseille dans les poches : ils ont une appli qui décompte tout sur le serveur de la communauté. Tu dois juste être positif rapport à ta dette aux autres. Et sinon ? Sinon que dal, il se passe rien, ça ronchonne un peu et basta. Tu feras un peu plus d'heures les pieds dans la gadoue, à la rizière, c'est tout. Et si tu merdes vraiment, que tu fais le gros morpion qui suce ? Ben, on finit par te foutre dans la cale d'une péniche et on te ramène à Arles fissa. Tu deviens tricard ici. Ils dégagent deux trois mecs par mois comme ça. Que des mecs, pour le coup : les nanas foutent pas la merde. D'ailleurs elles sont en majorité sur l'île.
Évidemment, face à tout ça se dressent plusieurs groupes d'anarchistes, d'activistes, de communautés auto-gouvernées dans des zones à défendre, des personnages qui évoluent hors des normes, hors des cadres, hors du tout-numérique. Ces personnes revendiquent la liberté de penser, de bouger, d'assumer sa différence, mais aussi la liberté d'apprendre, car l'éducation même est totalement contrôlée. Également en dehors de la société, une sorte d'armée hors de l'armée, un groupe de "soldats" traque une nouvelle forme de menace... Les furtifs.
Le furtif est dedans. Ils le savent parce qu'ils ont activé les capteurs optiques, tactiles et thermiques, la résonance magnétique et l'artillerie d'écoute ; qu'ils ont mesuré les variations de l'hygromètre, le jeu des trains d'ondes et les infimes turbulences de l'air à l'intersection des murs.
Ni tout à fait animal, ni végétal ni minéral, ni humain ni inanimé, les furtifs n'existent que pour celles et ceux capables de les percevoir, entraînés à les entendre, les traquet, les comprendre. Totalement hors-champ, invisibles, espiègles, redoutables, mais aussi inoffensifs, l'apparition des furtifs fait penser à une invasion extraterrestre, et pourtant... terrestres, ils le sont déjà plus que nous. Et si Lorca, un des personnages du roman, décide de se lancer sur leurs traces, c'est bien parce qu'il pense que sa fille s'est enfuie... grâce aux furtifs.
« On a d'abord pensé qu'il pouvait s'agir d'une arme d'infiltration chinoise, issue du génie génétique. Puis quelques scientifiques ont suggéré la piste d'une mutation accidentelle des mustélidés, à partir de biohacks aventureux de type crispr-9. »
Ce roman de Damasio recouvre principalement ces trois thèmes : critique d'une société du futur où le numérique aura tout cloisonné, de même que les multinationales et l'État ; tentative d'échapper à la société, petites communautés qui repensent la vie en commun ; et enfin les furtifs, ces êtres mystérieux qui nous font repenser notre rapport à notre environnement. Plutôt dense, donc, beaucoup de revendications, une épopée à la fois digne de la Horde du contrevent mais plus ancrée dans le réel, tout en gardant une part de fantastique.
« Je comprends tellement que ce monde rêve d'un envers ! De quelque chose qui lui échapperait enfin, irrémédiablement, qui serait comme son anti-matière, le noir de sa lumière épuisante ! L'abracadata qui échapperait par magie à toutes les datas ! Je comprends que la fuite, Lorca, la liberté pure, l'invisibilité qui surgirait au coeur du panoptique, soient les fantasmes les plus puissants que notre société carcélibérale puisse produire comme antidote pour nos imaginaires. »
On sent ici l'influence énorme de la vie personnelle de Damasio, lui-même un peu échappé des réseaux, qui a pas mal cotoyé la ZAD de Notre-Dame-Des-Landes (entre autres). Il y a beaucoup l'idée de l'utopie, des zones à défendre / à reconstruire, des angles morts où tout est contrôlé / surveillé. Les furtifs, tout comme celles et ceux qui souhaitent changer le monde, sont ici mis en parallèle. Damasio brode dans le champ des possibles avec une très grande fantaisie dans les solutions alternatives proposées, et c'est parfois même un peu too much, ça ne laisse pas beaucoup d'espace pour qui ne sait pas voler dans les airs, construire des choses, hacker les ordinateurs ou torpiller la police, mais dans une époque où la révolte se fait sentir de toute part, c'est un doux rêve, un bel espoir à disposition pour repenser les choses. Dans ce décor, les furtifs tombent à pic, autant pour nourrir l'imagination de celles et ceux qui souhaitent un retour à la terre, au vivant, au mouvement, à la création, que pour dresser le portrait d'un nouvel ennemi, faire monter la peur, le besoin de sécurité. Je n'en dirai pas plus sur les furtifs, pour ne rien spoiler, mais je trouve que c'est vraiment un sujet hyper intéressant, bien amené, bien construit, riche et merveilleux, qui questionne sur la conscience, l'intelligence, l'adaptation, le langage, la réappropriation, le vivant...
Je trouvais la crainte qui cerne, accule. L'effroi sobre d'être en face non plus d'animaux, mais d'une conscience qui nous assimile. D'une intelligence qui nous observerait vivre, tapie en araignée dans l'angle mort d'un double plafond, goguenarde. L'objet d'étude se retournait - et c'était maintenant nous sous la mire.
Tout comme dans La Horde du Contrevent, l'auteur fait appel à une narration multiple, qui change au gré du roman et se signifie à l'aide de symboles attribués aux personnages principaux du livre. Là où c'était plus ardu pour le premier, ici nous avons beaucoup moins de personnages, ce qui rend plus facile à identifier. Il use de changements de style, de lexique, de langage, d'expressions, qui fait qu'on les reconnaît très bien, mais c'est parfois poussé un peu trop à l'extrême et les rend parfois moins crédibles, quand bien même ça rend les autres plus authentiques et sincères... De même que Damasio change de sujet et de point de mire régulièrement, passant de la dystopie à l'utopie, du concret au fantastique, en s'arrêtant sur la parentalité, le deuil, l'identité de genre, la spiritualité. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il s'agit d'un récit passionné, poignant, plein d'émotions, de rebondissements, de réflexions sur le monde tel qu'il est et tel qu'il promet de devenir. L'auteur nous offre encore du singulier, le genre de livre qu'on n'oublie pas après l'avoir lu, qui en fait parfois beaucoup (trop) pour sortir du lot, et qui y arrive. Les enfants perdus contre le capitaine crochet, avec les fées, les pirates, et un enfant à retrouver... version 2.0.4.1 ! Avec, en prime, un album à écouter pour se mettre dans l'ambiance, en collaboration avec Yan Péchin.
« La trace n'est-ce pas ? la trace ! La trrraccce... Empreinte ou marque que laisse le passage d'un être ou d'un objet, bien sûr... Une piste, une brisée, une foulée, un pas ou une passée... Marque laissée par une action quelconque, plus largement. Trace d'encre ou de sang, traces de coups, de freinage, traînée ou tache... Ce à quoi l'on reconnaît que quelque chose a existé, ce qui subsiste d'une chose passée : un reste, un vestige, un souvenir, une archive. Je m'interroge sur la frénésie d'un monde qui ne supporte plus que le présent passe - et passe sans laisser de trace - juste passe. Sur cette compulsion que vous avez, vous et vos affidés, à retenir et à capturer. À piéger dans l'archive, à aspirer sans cesse de la donnée. Sur ce que ça dit de notre inaptitude panique à vivre le présent. »
Bonus : interview sur Nova + extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20

par Mrs.Krobb

Les Furtifs de Alain Damasio
Littérature française
La Volte, avril 2019
25 euros

mardi 17 décembre 2019

"Tout va bien" - Charlie Genmor

"Tout va bien", parce qu'il faut sauver les apparences. Mais la vérité, c'est qu'autour d'Ellie, tout ne va pas très bien. À commencer par elle, qui se retrouve à 20 ans à se questionner sur son manque de relation amoureuse, sur son manque d'attirance, et qui accepte de sortir avec Archimède, pour essayer. Mais c'est sans compter les crises de panique à chaque contact physique un peu poussé. Sans compter la dépression chronique, qui la touche autant que son compagnon. Sans compter sa famille, avec ses parents séparés qui peinent à comprendre leurs enfants, sa sœur trisomique perçue comme une anomalie par la société, son frère souvent en proie à la colère, qui ne va plus en cours. Sans compter sa meilleure amie Holly, qui vit assez mal ses propres ruptures, l'éloignement d'Ellie...

Dans ce récit autobiographique, Charlie livre des tranches de vie de façon sincère, ouverte, des réflexions sur l'identité, l'intime, la famille, l'amitié et l'amour. Mais comment réussir à aimer et à s'aimer soi-même quand on porte un secret lourd impossible à s'avouer ? Grâce à la douceur, la patience, l'écoute, que lui apportera Archimède, qui d'ailleurs demande toujours son consentement avant tout chose. Ellie se posera également quelques questions à propos de son genre (on pourra en voir l'issue à la fin de l'histoire) et de sa possible asexualité. La sexualité et l'orientation sexuelle sont aussi abordées, de façon très limpide, de même que la solitude.


Outre les sujets abordés qui m'ont beaucoup touchée, j'aimerais également parler du dessin et de la mise en page. Premièrement : tout est en nuance de bleu ! En dehors du fait que j'adore cette couleur, je trouve que ça retranscrit bien ce qu'on voit sur l'image de couverture : l'impression d'être sous l'eau, hors du monde, de se noyer un peu (mais de garder les yeux levés vers le ciel : tout va bien se passer). Je trouve le dessin de Charlie Genmor très expressif, on perçoit vite les émotions des personnages, même dans les non-dits (et je dis ça même alors que parfois j'ai du mal à déchiffrer les gens). Il y a parfois des jeux de nuance, de lumière ou d'ombre, de traitement, qui permettent d'aller encore plus loin dans le ressenti.

C'est toujours compliqué de juger de l'histoire quand il s'agit d'un récit autobiographique, mais pour le coup je trouve que c'est une histoire qui peut apporter beaucoup, à plein de gens. J'ai trouvé dans cette bande dessiné des personnes qui me ressemblent, j'ai trouvé des questionnements très pertinents, et surtout une sensibilité qui me touche particulièrement. Autant dire que j'ai tout lu d'une traite et que je suis passée par une palette très variée de sentiments. Et, je vous rassure, si tout ne va PAS bien, on a droit à la plus chouette des fins, et surtout il y a énormément de bienveillance là-dedans, malgré toutes les difficultés. Par ailleurs, je ne peux que vous conseiller de suivre le travail de Charlie, Holly et Bande de Déchets sur Instagram !



Bonus : vous pouvez lire quelques pages sur le blog de Bande de Déchets

par Mrs.Krobb

Tout va bien de Charlie Genmor
Bande dessinée française
Delcourt, mars 2019
18,95 euros