jeudi 6 août 2020

"Les Employés" - Olga Ravn

Il y a les humains, et il y a les ressemblants. Ceux qui ont été enfantés et ceux qui ont été créés. Ceux qui vont mourir et ceux qui ne mourront pas. Ceux qui vont disparaître et ceux qui ne disparaîtront pas. Il y a Jeppe, le cinquième pilote, celui qui est si agréable à regarder, et lui, je l'aime bien. C'est l'un des employés ressemblants, c'est vrai. Mais il sent comme un humain et il sourit comme un humain. Qu'est-ce que cela veut dire ?
Nous sommes à bord d'un vaisseau (le six millième), très très très loin de la Terre, nous allons quelque part, c'est certain, et nous sommes probablement à un moment donné, mais quand ? En attendant, nous dérivons, entre humains et ressemblants, les employés. Des témoignages de ces personnes et moins-personnes sont recueillis pour mieux connaître leur expérience à bord du vaisseau. Avec eux, les objets. Mystérieux, indéfinis, apportant leur lot de curiosité, et d'impact sensoriel. Il se passe à la fois peu et plein. Tout est à la fois travail, sensation et souvenirs.
L'odeur de la salle a quatre cœurs. Aucun de ces cœurs n'est humain, c'est pourquoi je suis attirée vers eux. Au tréfonds de l'odeur de la salle, on distingue la terre et la mousse des chênes, la fumée et l'odeur d'un insecte emprisonné dans l'ambre. Une odeur brune. Épaisse et persistante. Elle peut imprégner la peau et le nez pendant toute une semaine. Je connais bien l'odeur de la mousse sur les chênes, parce que vous m'avez implanté cette odeur, comme vous avez implanté en moi l'idée de devoir aimer un seul homme, d'être fidèle à une seul homme qui m'aura demandée en mariage. Ici, nous sommes tous condamnés à rêver à l'amour romantique, même si personne de ma connaissance ne vit un tel amour ni ne vit une telle vie. Pourtant ce sont ces rêves que vous nous avez donnés.
Les récits s'attardent d'abord sur ces objets, incompréhensibles, qui ne ressemblent à rien de connu, pas comme les ressemblants qui ressemblent aux humains et dont les souvenirs d'humains ont été implantés, sans pouvoir faire sens néanmoins. Ce qui prendra d'ailleurs de plus en plus de place dans les témoignages des ressemblants. Qui sont-ils, pourquoi ont-ils été créés comme des humains, alors que rien des humains ne semble vraiment approprié. Et puis il y a des disparitions. Et l'étrangeté toujours croissante, à la fois des objets et des ressemblants, qui pourraient bien être la cause des disparitions.
Dans le programme, sous mon interface, il y a une autre interface qui est aussi moi et, sous celle-ci, une autre encore, et ainsi de suite selon un circuit qui se reprogramme lui-même. Je ne suis qu'une heure de nuit qui précède un soleil qui commence à poindre. Cette étoile va irradier mes canaux, d'où le programme jaillira comme une lumière.
Il faut se laisser porter, car narrativement, il ne se passe rien, tout est récit de chacun. Une trame se dessine petit à petit, mais l'important c'est ce qui est ressenti. Les mémoires, les odeurs, les rêves, les programmes, la nostalgie, le toucher, les craintes, l'avenir, le goût. Le vaisseau dérive toujours plus loin de la Terre, du connu, et il faut se laisser porter, quoi faire d'autre ? Les ressemblants sont à la fois trop humains et pas assez. Seront-ils la relève, dans un ailleurs, dans un après ? Il faut lire ce livre comme une expérience, une performance, ne pas trop chercher, se laisser porter. Devenir mousse, herbe, là où elle n'aura jamais dû pousser, devenir objet, impalpable, devenir abstraction, programme. Attendre la fin. Se télécharger dans l'infini. Un récit qui questionne sur la singularité, la frontière entre l'humain et l'artificiel.
Je vis, tout comme le chiffre, comme les étoiles, comme vit une peau tannée découpée sur le ventre d'un animal, comme une corde en nylon, comme chaque objet uni aux autres. Je suis comme l'un de ces objets. Je suis votre création, vous m'avez octroyé la parole, et maintenant je vois vos erreurs et vos lacunes. Je vois l'insuffisance de vos plans.
Bonus : extraits 1, 2, 3
par Mrs.Krobb

Les Employés de Olga Ravn
Littérature danoise (traduction par Christine Berlioz et Laila Flink Thullesen)
La Peuplade, février 2020
18 euros

mardi 14 juillet 2020

"Nos corps érodés" - Valérie Cibot

Ceux qui vivent sur l'île ont vu le sable leur passer entre les doigts et ils ne l'ont pas retenu. Pendant des millénaires le ciel avait été blanc, les grains tenaient à la dune, du bleu en larges aplats se déposait au-dessus des rangées de pins et des falaises calcaires. Personne ne se méfiait. Ensuite les blockhaus ont été construits et tout a été modifié. Depuis soixante-quinze ans qu'ils ont pris place dans le paysage, le monde autour d'eux s'effrite, grain à grain, et ceux qui vivent sur ce bout de terre regardent ailleurs. Plus tard, un ciel mauve va recouvrir l'île. Un ciel d'aube et de crépuscule, de pétales de rose et de bruyère, un ciel de nacre et de taffetas pourpre. Un ciel qui ne ressemble à rien. Qui n'annonce rien. La seule certitude, c'est qu'il vient après l'érosion, quand il ne reste plus que des miettes de croûte terrestre, que tout a été rongé.
Mona, géologue passionnée, retourne sur l'île de son enfance pour prévenir les habitants de l'urgence de s'organiser pour éviter les catastrophes dues à l'exploitation de l'île, son érosion progressive. Mais ces gens sont là depuis longtemps, c'est leur île, il ne faut pas leur dire quoi faire, il ne faut pas parler de changement, il ne faut pas brusquer, et encore moins laisser une femme presque étrangère les mener en bateau. La violence qui suit, comme une vendetta personnelle, l'ignorance et l'insouciance, tout vient frapper comme une vague de tempête sur les rochers, jusqu'à casser le corps, l'esprit, jusqu'à une sorte d'ivresse collective, jusqu'à ce que le monde les engloutisse.
C'est son corps sans se hâter, une transe trop tranquille, mille brisures enchâssées dans un voile de particules. Le sable se soulève. Que fait son corps ? Autour du sable, sans musique, pas même celle des vagues, elle bouge. Multitude de nos solitudes : celle du corps. Celle du vent. Celle du sable. Elle creuse. Autour du blockhaus. Un espace fait de rehauts, d'esquives, de figures contraires. Au-delà de l'air. Loin du vide. Le vide se remplit de cette part de son corps, décomposée et recomposée, proche du rêve, de la chute.
Tout un vocabulaire de la Terre, du roc, du sable et de la mer, des microcosmes écologiques, du mouvement de la vie, de l'inexorable, du geste, de l'humain, salement humain. Le récit commence comme un pamphlet alarmiste, comme une présentation d'une île qui a connu la guerre et qui connaîtra la destruction. Puis un coup dans la nuque, un éclat d'une violence extrême, et le corps et l'âme qui s'engourdissent, et tout devient métaphore, danse, chant, cri, pensée, vent, vague, vague à l'âme, instabilité, flou.
Sous le cartilage, là où les articulations de la main et de l'avant-bras se rencontrent, une raideur. Les os changés en roche. La jointure du poignet, son nom sérieux c'est le carpe. J'imagine les ondulations des nageoires, les branchies qui s'ouvrent et se ferment sur les côtés, les gestes aquatiques. L'écume se brise en flocons et me recouvre tout entière. Envie de sombrer comme un brise-lames, la tête la première.
Valérie Cibot écrit comme un ermite, bulot accroché à son rocher, qui lèche le sel sur la pierre et se satisfait du roulis de l'eau, qui s'enfoncerait dans la vase plutôt qu'avoir à faire aux humains, aux hommes surtout. L'humanité dans son livre est sombre, vieillissante, grinçante, redoutable, tranchante, irascible, dégueulasse, conservatrice, immuable - on voudrait s'en débarrasser pour laisser l'île respirer : ce n'est pas la Terre qui doit disparaître mais ceux qui la détruisent, qui détruisent le sol à même leurs pieds, scient la branche sur laquelle ils bâtissent leur vie.
Les terrains disponibles ne manquaient pas, mais faire venir les matériaux coûtait cher, très cher. Prendre le sable de l'île coulait de source. Les élus ont autorisé la construction de carrière le long du bras de mer pour extraire les granulats, les lourdes tractopelles ont raclé jusqu'au dernier grain tandis que la dune se déplaçait au gré des barrages, sans cesse repoussée, malmenée, jusqu'à ce que le sable vienne à manquer. Les plages du côté ouest de l'île, les plus exposées au marnage, se sont trouées. Le sol s'est affaissé. La dune a reculé avant de pencher vers l'avant. Des cuvettes se sont creusées dans la vase à marée basse sans que jamais ensuite l'eau ne revienne les combler.
Le livre est tantôt d'une dureté âpre, cassante comme deux silex qui s'entrechoquent, tantôt d'une poésie douce, contemplative, mélodique et rêveuse. Les mains des hommes qui brisent, les pétales de fleurs qui enflamment le ciel. Moitié politique moitié plus rien à foutre. Une ode qui fait mal, qui ouvre le ventre comme un poisson à qui l'on enlève les arrêtes, une chanson amère au beurre salé, qui vous rappelle à l'ordre, vous remet à votre place, une transe hallucinatoire, qui vous confond avec le paysage.
Devenir lichen, algue, cormoran, krill, vent, sable, sel, océan, dune, coquillage, blockhaus. Se laisser diluer. Ne plus s'appartenir.

par Mrs.Krobb

Nos corps érodés de Valérie Cibot
Littérature française
Inculte, mars 2020
14,90€

mercredi 24 juin 2020

"Rosewater : Rédemption" - Tade Thompson

* * * Attention, il s'agit du dernier tome d'une trilogie : vous pouvez aller voir le 1er tome et le 2ème tome d'abord * * *
En 2068, comme les guérisons se produisent maintenant en permanence à Rosewater, et pas seulement une fois par an, il est presque impossible de tuer quelqu'un dans les limites de la ville. Les quatre membres de mon équipe tirent sur cet homme depuis quinze minutes, rechargent, lui logent des balles dans le cerveau afin que sa personnalité soit complètement détruite lors de sa régénération et que les extraterrestres ne puissent pas utiliser son corps.
Pour clôturer le cycle Rosewater, nous retrouvons un personnage un peu perdu de vue dans le deuxième tome : Oyin Da, aka Bicycle Girl. Elle est une des voix principale de ce dernier tome, et on va en apprendre beaucoup sur elle et le Lijad. Parallèlement, Koriko, la nouvelle représentante d'Armoise, l'entité extra-terrestre qui se terre à Rosewater, a complètement repris en main son environnement : exit le dôme, les guérisons sont maintenant instantanées, et un pacte avec le maire lui permet de sélectionner des morts pour y transférer les Originiens. Et, globalement, c'est : toujours la merde (entre clans, avec le Nigeria, avec les extraterrestres, du côté des fanatiques des extraterrestres et de leurs détracteurs...)
« Monsieur, je pense que nous devons ajouter une clause à notre accord avec les Originiens.
- Quel genre de clause ?
- Un transfert définitif. S'ils peuvent revenir dans un nouveau corps après leur mort, les synners n'en tireront aucune leçon. La mort doit être la mort, sinon Rosewater, le Nigeria et le monde entier ne seront pour eux qu'un jeu vidéo dans lequel ils pourront réapparaître à l'infini tandis que les humains ne seront plus que des personnages secondaires. »
Un des points les plus forts de ce tome, comme ça avait commencé à être le cas dans le précédent, est la question de l'humanité, de la dignité, des personnes gravement handicapées (voire des cadavres...). Il est beaucoup question des réanimés et de l'évolution de leur état physique/psychologique dans le temps, de procès pour interdire aux Originiens de s'accaparer des corps de personnes encore vivantes, pour finir par tenter d'arrêter les Originiens d'éradiquer l'humanité pour s'installer sur Terre.
Le premier effort du gouvernement nigérian pour ficher tous les citoyens grâce à des implants d'identification entraîna un véritable désastre : les membres du groupe pilote furent empoisonnés par des puces toxiques, contenant des métaux lourds, qui les rendirent fous avant de les tuer. Pas tous, bien sûr, mais environ soixante-dix pour cent (...). Maintenant, le [programme d'identification] est bien rodé ; dès sa naissance, chaque citoyen reçoit un implant. À l'âge de dix ans et de dix-neuf ans, la puce est repositionnée.
La question de l'humanité s'étend un peu plus loin que ça, avec la traçage des gens, les guerres très sanglantes, les robots-presque-humains, mais surtout... avec le nouveau discours du maire, qui s'inscrit assez peu dans la trilogie mais qui fait toujours plaisir : « Son intention est de soutenir les droits de chacun, quels que soient son sexe ou ses préférences sexuelles, déclarées ou non. En particulier, nous allons abolir l'interdiction du mariage et de l'adoption pour les couples du même sexe, ainsi que les lois réprimant l'homosexualité, le travestisme, le traitement de la fertilité et d'autres comportements ou situations que je ne vais pas détailler maintenant. Un fichier d'information concernant la nouvelle législation sera transmis sur vos implants d'ici une minute. Permettez-moi de dire que l'homophobie n'est pas une conception africaine. Dans notre panthéon, le sexe des dieux est ambigu et cela n'a jamais posé de problème. Retrouvons notre tradition de tolérance. » Et je rajoute encore, sous ce thème, la question de l'esprit des personnes coincé dans la xénosphère, si celle-ci devait être détruite, ainsi que la création d'un cerveau artificiel (pourrait-il développer une conscience ?).
« Elle n'a jamais été humaine comme toi et moi. C'est une idée incarnée, qui sait bien mieux que nous comment survivre dans cet univers. Ce dernier n'est pas réel, mais nos esprits en font un fac-similé du monde vivant que nous avons connu sur la Terre et nous suivons les mêmes règles que celles que nous connaissions, bien qu'elles ne soient pas nécessaires. Nous le savons, d'un point de vue intellectuel, mais nos esprits continuent de réprimer ce qui ne correspond pas à notre conception ontologique. »
J'aimerais en dire plus sans trop spoiler, mais ça devient compliqué. Il y a encore quelques retours dans le temps (et l'espace), avec l'arrivée d'Armoise, et même avant ça : les Originiens, et puis la naissance du Lijad, et même un tout petit aperçu du futur de Rosewater. Personnellement, je trouve que la trilogie va au-delà de la simple rencontre humains-extraterrestres, outre les enjeux politiques déjà présents, on retrouve clairement une forme de domination déjà présente à l'intérieur de l'humanité (et Tade Thompson y fait souvent référence au long des trois livres). Il s'agit d'extraterrestres comme il aurait pu s'agir de colons blancs, qui utilisent les indigènes, les rabaissent, les exploitent, les contrôlent. Parlant de contrôle, la question du flicage par les nouvelles technologies, et même la dépendance à celles-ci, est un autre des points centraux du livre. J'ai beaucoup apprécié la notion de xénosphère, qui apporte une réelle dimension en plus à l'histoire. De même que j'ai aimé voir autant de personnages féminins principaux, qui s'affirment de plus en plus, et encore plus dans ce troisième tome.
« Chaque esprit originien est encodé sur un serveur. Les systèmes qui maintiennent l'intégrité des données reçoivent un signal, puis associent cet esprit à quelques milliards de xénocytes. Lorsque c'est fait, le transfert s'effectue dans ce que vous appelez la xénosphère. Les xénocytes prioritaires de la sphère se trouvent dans l'espace central. L'intermédiaire escorte l'individu réincarné de cet espace psychique jusque dans le corps physique. Et ce dernier se réveille. Ici même. »
Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7

par Mrs.Krobb

Rosewater, t.3 : Rédemption de Tade Thompson
Littérature anglaise (traduction par Henry-Luc Planchat)
Nouveau Millénaires, mars 2020
21 euros

vendredi 19 juin 2020

"Terre errante" - Liu Cixin

Je n'avais jamais vu la nuit. Je n'avais jamais vu les étoiles. Je n'avais jamais vu le printemps, ni l'automne, ni l'hiver. Je suis né à la fin de l'Ère du freinage. La Terre venait tout juste d'arrêter de tourner. Quarante-deux années avaient été nécessaires pour interrompre la rotation de la planète, soit trois de plus que dans le plan initial dressé par le gouvernement de la Coalition. Ma mère m'a raconté comment elle avait contemplé en famille le dernier crépuscule. Le soleil était descendu, lentement, comme s'il avait décidé de faire halte sur la ligne de l'horizon. Trois jours et trois nuits s'étaient écoulés avant qu'il disparaisse enfin. Bien entendu, à compter de cet instant, il n'y a plus eu ni "jour" ni "nuit".
Trois siècles après la découverte par des astrophysiciens de l'accélération soudaine de la conversion de l'hydrogène en hélium à l'intérieur du Soleil, après l'envoi de sondes et l'émergence d'une prédiction concernant la "mort" du Soleil et son impact sur la Terre, alors que l'explosion est imminente d'une vingtaine d'années, nous voici donc sur une planète bien changée. Le voyage stellaire n'étant pas envisageable faute de planète habitable, il a été décidé de... sortir la Terre de son orbite et du système solaire, et de s'en servir comme vaisseau grâce à des propulseurs titanesques. L'Ère du freinage étant bientôt terminée, l'Ère de la fuite peut commencer, avant de passer à l'Ère... d'Errance.
Mais il y avait plus terrifiant encore : la chaleur produite par les engins. La température extérieure pouvait atteindre soixante-dix ou quatre-vingts degrés Celsius, si bien qu'il était indispensable d'enfiler une combinaison réfrigérante avant de mettre le pied dehors. La chaleur engendrait en outre de fréquentes tempêtes et le spectacle des faisceaux de plasma perforant les nuages noirs offrait une vision cauchemardesque. Ces colonnes de lumière se dispersaient pour former des halos frénétiques et multicolores. Un magma incandescent semblait alors maculer le ciel tout entier.
Nous l'avions déjà vu dans sa précédente trilogie, Liu Cixin ne fait pas les choses à moitié, et va au bout des idées les plus grandioses, au bout des grands bouleversements. La fin du monde, ok, le voyage stellaire, ok, les catastrophes, les morts inévitables, ok. Mais allons-y franchement. Il explore des terreurs fondamentales d'une façon qui me chamboule à chaque fois, plonge dans les angoisses métaphysiques et expose tout ça d'une façon pondérée et calme, en alternant avec des moments de douceur, de nostalgie, de contemplation et de moments en famille. Du Big Bang brodé sur un napperon en dentelle. Les passages sur les visions du Soleil et de Jupiter sont incroyables.
Mais les secousses qui ont suivi ont été encore plus terrifiantes. C'était comme si la main d'un colosse venu de l'espace martelait la Terre... Sous terre, nous n'avions qu'une impression vague de ces coups répétés. Cependant, nous pouvions sentir ces tremblements jusqu'au tréfonds de nos âmes. Sans relâche, les météores continuaient de pilonner la surface. Ces violents bombardements se sont poursuivis par intermittence pendant une semaine. (...) Le ciel était entièrement gris. l'atmosphère était saturée de la poussière soulevée par la chute des météores sur le sol. (...) Il a fallu attendre trois ans pour que la poussière retombe enfin. L'humanité a franchi le périhélie pour la dernière fois avant de faire route vers son dernier aphélie. Lors du passage au périhélie, les habitants de l'hémisphère Est ont eu la chance unique de pouvoir assister au lever et au coucher de soleil les plus rapides de l'histoire. Le soleil a bondi hors de la mer et traversé le ciel en trombe. Toutes les ombres ont alors tourné telles les trotteuses d'un nombre infini d'horloges. Ce jour a été le plus court que la Terre ait connu. Il aura duré moins d'une heure.
Bien sûr, on retrouve dans ce récit, tout comme dans sa trilogie plus tard, une dimension écologique et politique, entre la Terre déjà transformée énormément avant même l'installation des propulseurs qui achèvent de la détruire de l'intérieur, et les deux groupes en conflit qui se battent pour l'avenir de la planète et de l'humanité. Pour ce qui est de la réflexion sur les religions, je suis moins d'accord, mais soit, c'est un point de vue. Et évidemment, tout le côté "quel avenir, quelle Terre allons-nous laisser à nos enfants" prend une tournure hautement plus différente et périlleuse.
En raison de la terrible rudesse de l'environnement, la loi stipulait qu'un seul couple de jeunes mariés sur trois pouvait obtenir le droit de procréer. Et ce couple était désigné au hasard. Kayoko a hésité un long moment devant les dizaines de milliers de points de l'hologramme, avant d'en sélectionner finalement un au milieu. En voyant celui-ci devenir vert, elle a trépigné de joie. Au fond de moi, je n'étais pas sûr de savoir quoi penser.
Terre errante est un livre vraiment très court, 80 pages, presque une ébauche en regard de la très dense trilogie composée de : Le problème à trois corps, La forêt sombre et La mort immortelle, qui a été écrite des années plus tard. Pourtant on y sent déjà l'intensité de son oeuvre, le tragique, l'inéluctable, le cauchemardesque, l'infiniment grand et l'infiniment loin, le tout condensé drastiquement mais ne manquant absolument de rien, avec en bonus un twist de fin absolument ahurissant. En revanche, j'ai essayé de voir le film (Wandering Earth, sur Netflix) et n'ait pas réussi à tenir jusqu'à la moitié, tant je trouve que même si l'idée originale a été gardée, le film passe totalement à côté de l'histoire et de la narration de Liu Cixin.
Il m'était difficile d'exprimer verbalement la sensation de peur et d'écrasement ressentie devant le dévoilement progressif de ce monstre cosmique.
par Mrs.Krobb 

Terre errante de Liu Cixin
Littérature chinoise (traduction par Gwennaël Gaffric secondé par Laurent Pagani)
Actes Sud, janvier 2020
9 euros

mardi 9 juin 2020

"Destination fin du monde" - Robert Silverberg

« J’ai écrit When We Went to See the End of the World en juin 1971, alors que la guerre au Vietnam continuait d’ébranler les fondements de la vie américaine et qu’on remettait en question les certitudes héritées des années calmes et prospères de l’immédiat après-guerre. Cette histoire se voulait satirique (...). Nous avons survécu aux bouleversements des années 1970, quoiqu’au prix d’immenses transformations de notre société. À l’heure où j’écris ces lignes, un bouleversement plus vaste encore secoue le monde; nous sommes aujourd’hui à l’aube d’une terrible pandémie, le Covid-19, qui bouscule de fond en comble nos confortables N existences. Durant toute ma vie d’écrivain, j’ai essayé d’entrevoir l’avenir; ce à quoi j’assiste aujourd’hui est tellement effrayant que l’avenir, je l’espère, apportera cette fois un démenti à ma vision de demain. »
- Robert Silverberg, le 30 mars 2020
Dans ce court récit, de 18 pages hors introduction et postface, nous nous retrouvons à une soirée, parmi un cercle d'amis « américains aisés et brillants de l'époque (ndlr : années 70) ». La discussion porte sur la nouvelle attraction à la mode : une agence propose des voyages... dans le temps. Mais pas dans le passé, non, dans le futur ! Et précisément : à la fin du monde.  « Oui, c’est tout récent. C’est l’agence de voyages qui nous a suggéré ça. On t’installe dans une machine, une sorte de minuscule sous-marin, avec des cadrans et des leviers derrière une paroi en plastique pour qu’on ne touche à rien, et on t’expédie dans l’avenir. Ils acceptent toutes les cartes de crédit en cours. » Comme il est grisant d'assister en demiurges à l'extinction de toute espèce, à l'inondation de la planète, à la mort du soleil... Rien n'étonne plus les gens aujourd'hui, alors que le monde est déjà ravagé par toutes sortes de catastrophes humaines et écologiques. « Flotter au niveau de la cime de l’Everest, c’était du tonnerre ! Il n’en restait guère plus de trois mètres. Et l’eau ne cessait de monter. De monter, de monter... Finalement, elle a tout recouvert. Plouf ! Plus de terre ferme. Je dois reconnaître que c’était un peu décevant, sauf bien sûr la notion même du voyage. »
« Il y a deux semaines. L’agence de voyages m’appelle et me dit: “Devinez le produit qu’on propose maintenant: la fin de ce fichu monde!” Même avec toutes les options, ça ne coûtait pas trop cher. Alors, on a couru à l’agence. Samedi, je crois. À moins que ce ne soit vendredi... En tout cas c’était le jour de la grande émeute, quand ils ont mis le feu à Saint-Louis...
— C’était un samedi, fit Cynthia. Je rentrais du supermarché quand la radio a annoncé qu’ils se servaient d’armes nucléaires. »
Robert Silverberg offre un récit aussi court que percutant, fracassant de cynisme désabusé et de critique sur la société. Le monde s'effondre (littéralement), et plus rien ne semble avoir de sens, alors pourquoi pas aller directement à la fin ? Les catastrophes sont des sujets mondains, voire même balayés d'un coup de main. Plus personne ne sait ce qui s'est passé dans le monde aujourd'hui, tellement il y a d'évènements : c'est devenu normal.
« Quel tremblement de terre? demanda Paula.
— En Californie, dit Mike. Cet après-midi. Tu ne savais pas? Il a presque entièrement rasé Los Angeles et a remonté la côte jusqu’à Monterey. On pense que c’est le contrecoup de l’essai nucléaire souterrain dans le désert Mojave.
— Il y a toujours d’affreuses catastrophes en Californie, observa Marcia.
— Encore heureux que ce soit dans l’Est que ces amibes se soient répandues dans la nature! s’exclama Nick. S’ils avaient eu ça en plus à Los Angeles, ça leur compliquerait les choses !
— On parie ? rétorqua Tom. Deux contre un qu’elles se reproduisent par spores aériennes.
— Comme les germes de la typhoïde au mois de novembre dernier, renchérit Jane.
— C’était le typhus », rectifia Nick.
Le fait que ce livre paraisse maintenant est d'autant plus pertinent, troublant, dérangeant... et clairvoyant. La préface de l'auteur renforce encore plus ce sentiment que ce livre, écrit, en 1971, était presque une prédiction pour le monde de maintenant. Vous ne savez pas quoi lire ? Destination fin du monde est le porte-parole de la situation, la copie carbone de ces dernières années. Et vu son petit prix, je vous le conseille vraiment. Alertes sur les catastrophes écologiques dues au réchauffement climatique, aux activités humaines, alerte sur le renouveau des maladies hyper contagieuses ou l'apparition de nouveaux virus, alerte sur le désintérêt des gens pour la politique, alerte sur l'intérêt porté davantage à l'économie qu'au social...
Ruby demanda à Mike : « Tu appelleras l’agence de voyages le lendemain des obsèques ? » Mike le lui promit, mais Tom déclara qu’il y avait des chances pour que le nouveau président soit assassiné à son tour et qu’il y ait d’autres obsèques. Ces funérailles flinguaient le produit national brut, fit remarquer Stan, puisque les entreprises devaient tout le temps fermer leurs portes.
Comme d'habitude, les livres de cette collection du passager clandestin s'avèrent être des textes terriblement visionnaires, malgré le fait qu'il s'agisse de réédition de textes des années 50 à 80 (vous pourrez retrouver le catalogue des publications par ordre chronologie en fin de livre). Ça fait un peu froid dans le dos... mais la qualité est au rendez-vous. D'autant plus qu'il est vraiment bienvenu d'avoir une introduction au contexte historique du récit, ainsi que des liens vers d'autres œuvres similaires. Pour qui souhaite s'introduire au genre science-fiction sans trop se dépayser, je vous recommande fortement la collection Dyschroniques.
« Eh oui ! La SF s’écrit maintenant au présent, ce qui veut dire qu’elle se vit au présent. Et le présent pouvant être schématiquement découpé en cinq ou six lignes de force précises (surpopulation, apothéose nucléaire, fascismes scientifiques, destruction de l’environnement, empoisonnement alimentaire et pharmacologique...), un écrivain de SF [...] ne peut pas ne pas tenir compte de ces données, ne peut pas ne pas les mettre à l’œuvre dans ses textes.»
- Jean-Pierre Andrevon, in Fiction, n° 265, janvier 1976
 par Mrs.Krobb

Destination fin du monde de Robert Silverberg
Littérature américaine (traduction par Michel Deutsch)
le passager clandestin, juin 2020
5 euros