jeudi 26 mars 2020

"C'est comme ça que je disparais" - Mirion Malle

"Hm. La première fois où j'ai eu le goût de mourir, j'avais genre euh 12 ans ? Mais ça compte pas, ça compte pas celle-là."

Cette bande dessinée raconte la dépression à travers le portrait de Clara, une jeune femme qui travaille dans une maison d'édition et dont le projet est de publier tout bientôt un recueil de poésies inspirées de sa dernière rupture en date. Le récit commence directement dans le vif du sujet, à travers une séance avec sa psy, où elle raconte son goût de mourir, avec l'air très détaché, comme si ça n'était pas si important, avec une psy qui semble sans empathie, qui l'enferme encore plus dans son isolement. Au début, Clara s'accroche et continue de s'entourer, de voir ses amies, et on la voit même s'occuper beaucoup des autres, les aider à surmonter leurs problèmes quand elle-même se voit couler petit à petit. Au fil du temps, la situation devient de plus en plus compliquée, et on voit Clara faire sa descente dans son enfer personnel, ne pas réussir à se concentrer sur son projet, refuser toute sortie, toute présence, jusqu'à finir par toucher le fond et trouver la cause de sa dépression.
"Tu vois... j'avais peur de creuser sous le vide parce que, quand ça explose, il y a tout ça, la rage, la colère, la détresse, l'impuissance... parce que c'est INJUSTE. C'est trop injuste. C'est insupportable. Et puis, dessous... j'ai de la peine... J'ai vraiment beaucoup de peine. J'aurais aimé... j'aurais tellement aimé profiter de ma vie. Profiter de ma vingtaine. Finir mon adolescence doucement. J'aurais voulu avoir ce droit-là."

Le récit s'attarde beaucoup sur la réaction de l'entourage face à la dépression et aux crises d'angoisse, sur la difficulté de s'ouvrir, par peur de ne pas réussir à expliquer, par peur de voir la peur de l'autre, par lassitude de recevoir des conseils inappropriés ou de ne pas être entendue. On y voit la difficulté de trouver un suivi psychologique adéquat, que ce soit à cause du coût financier ou parce qu'il est compliqué de trouver la personne idéale pour nous accompagner. Et puis il y a l'impunité, de ceux qui nous ont fait du mal, qui s'en sortiront toujours, un sujet très présent dans l'oeuvre de Mirion Malle, qui fait echo à la mouvance #MeToo ; il y a la blessure affective de Clara, qui se cache derrière la rupture dont il est question au début, cette rupture qui finalement paraît si peu insurmontable, par rapport à cette sensation d'avoir été souillée à vie, qu'elle exprime ainsi : "c'est moi la victime, mais c'est moi qui suis punie ?" 
"Je suis vide, je ne ressens rien, juste du vide. Avoir le coeur brisé me manque. Être triste me manque. En ce moment, tout est juste trop vide et trop plein en même temps."
Dans la bande dessinée, on alterne entre les pages pleines de dialogues, avec une forte présence féminine, des élans de solidarité, un besoin de perdre son vide dans le trop plein, l'omniprésence des réseaux sociaux, du téléphone et du web pour les personnes qui ont du mal à faire du lien "en réel". Et puis il y a ces pages où la solitude suinte, où l'on ressent à la fois tout d'un coup un grand vide comme un trou noir qui aspire le trop plein d'émotions, sur lesquelles on n'arrive pas forcément à mettre de mots mais qui s'expriment en grand fracas.
Je suis déjà absente
De mon corps, de ma tête
J'ai les yeux mi-clos qui ne s'ouvrent plus
Je pleure comme un ruisseau qui doit forcément couleur.
Je suis
Une petite coquille dure
Qui se brise doucement
Ce qui était à l'intérieur a disparu
C'est le premier livre de Mirion Malle que je lis, mais ça fait longtemps que je suis son travail sur son blog Commando Culotte, où vous pouvez d'ailleurs retrouver un extrait de C'est comme ça que je disparais. J'y ai retrouvé une forme d'intimité, qui fait echo aux blogs et aux journaux intimes, une grande sensibilité, un besoin d'extérioriser, de parler des choses qui ne sont pas toujours faciles à exprimer à son entourage ; il y a aussi, outre l'aspect très important de la santé mentale, l'aspect féministe, le besoin de sororité, et tout plein de petites références culturelles qu'on a déjà beaucoup vues sur son blog et qui sont recensées à la fin du livre : un travail "beaucoup inspiré du travail d'Éric Rohmer et d'Agnès Varda".

par Mrs.Krobb

C'est comme ça que je disparais de Mirion Malle
Bande dessinée franco-canadienne
La Ville Brûle, janvier 2020
19 euros

mardi 17 mars 2020

"Alma" - Tarmasz

"Chaque jour, l'oiseau Amun tient le Monde dans son bec.
Chaque nuit, le dragon Htara le relaie.
Ils n'ont chacun qu'un seul oeil, pour ne pas se laisser distraire."

Après Voyage en République de Crabe, qui nous faisait voyager dans une nouvelle contrée mystérieuse-mais-pas-si-fantasticogéniale-finalement, dans un super bel ouvrage noir et jaune/doré, voici Alma, un recueil de plusieurs récits en noir et rouge cette fois (avec toujours un peu de doré en couverture), dans un monde encore plus sombre, au pays des sorcières - de LA sorcière, dont le nom change selon le mythe qui l'entoure. Onze "histoires et légendes", dans les déserts, les grottes, les villages, autour d'un feu ou près d'un puits, dans lesquelles la mort rôde toujours.


 
"Au début, le monde était partagé en trois.
Les côtes pour les Hommes et les Bêtes,
La mer profonde pour les génies et les monstres,
Et le grand désert pour les démons et les spectres.

Avec le temps, les génies sont sortis de l'eau,
Les humains ont marché sur le désert,
Et les démons sont entrés dans les villes.
Alors il y a eu la guerre.
Et puis le monde a trouvé un équilibre différent."



Des récits de création de l'Univers, de rumeurs et ragots, de créatures mythiques, de vengeance et de cruauté, de cadeaux maudits, de démons et de sphynx, de mangeurs d'enfants, de vieilles dames protectrices, de squelettes dans le placard, de sages-femmes, de fléaux... On est loin des contes pour enfants, le genre d'histoires qu'on se raconte pour se faire peur mais qui sont aussi des histoires de puissance, de pouvoir, et de femmes fortes qui tiennent le monde dans le creux de leur main.


"Une nuit où le dragon Htara avait détourné le regard,
Une goutte de pluie est tombée sur le sol des enfers de Malbaz,
Un désert de craie et de sel où il ne pleut jamais."
 

Dans sa belle allure de livres de contes, à la couverture cartonnée, ornée de motifs étranges et dorés, avec son dos tissé et son rouge sang, Alma ressemble à un grimoire de magicienne - ce qui est fort à propos. Nous sommes de nouveau dans un monde créé de toutes pièces, qui semble pourtant très familier, un monde fragmenté en petites pièces de puzzle aux contours flous, qui nous perd de loin en loin et nous entraîne dans un univers mouvant, métamorphique, avec une cosmologie, une mythologie et un folklore qui emprunte beaucoup à ceux que l'on connaît déjà, et qui célèbre la figure de la sorcière - à la fois grand-mère et démon, prêtresse et dangereuse, inconnue et familière. Un livre qu'on dirait peint avec le sang de nos ennemis, ou celui des premières règles.


"De cette goutte est venu au monde un esprit redoutable.
À cet esprit, on donna un nom,
Clé de pouvoir,
Qui demeure secret.

Les humains, eux, la nommèrent Mala Dena."

par Mrs.Krobb

Alma - 11 Histoires et légendes de Tarmasz
Bande-dessinée belge
Même pas mal, octobre 2019
23 euros

mardi 10 mars 2020

"Moitiés d'âme" - Anthelme Hauchecorne

D'abord naquit le Printemps, la Première des Quatre Maisons. Ses loyaux sujets s'adonnaient aux arts de la vie et du désir. Le Trône de Ronces offrait asile aux artistes, aux hédonistes et aux érudits.
La Deuxième Cour à voir le jour fut l'Été, la Maison du Soleil ardent, des esprits surchauffés et du sang vif, prompts à la colère. Au pied du Trône Forgé et de son despote se prosternaient les ambitieuses, les guerrières et les stratèges.
Puis vint l'Automne, le reflet déformé du Printemps, la saison du pourrissement et de la terre affamée, dévoreuse de vie. Les malades, les souffrantes et les Faëes trop curieuses des mystères de la mort, toutes répondirent à l'appel du Trône Défunt.
Quant à l'Hiver, la plus jeune des Quatre Maisons, elle dut se contenter des restes. La faim, le froid, le vent dans les branches nues. La Quatrième Maison se posa en éternelle rivale de l'Été. Elle incarnait la famine après l'abondance, les regrets qui succédaient à la colère. Autour du Trône de Givre se rassemblaient les blessés, les brisées, les parias, les Faëes dont les autres cours ne voulaient plus.
(...) En un jour ancien et depuis oublié, les Humains arrivèrent sur le continent...
Avec eux, ils amenèrent le Cinquième Trône.
Moitiés d'âme constitue le premier tome des Chroniques des Cinq-Trônes. Dans ce livre, l'auteur nous conte un monde imaginaire, régi d'abord par les Faëes, puis par les Humains. Un monde de mägerie faërique, un monde post-guerre interraciale, dont on ne sait encore que peu de choses, si ce n'est qu'il s'agit d'un monde divisé à bien des égards. Nous suivons une caravane d'un petit groupe de mäges et non-mäges, décidés à se révolter contre l'ordre établi, ou bien à fuir, ou bien les deux. Parmi eux, Rollon, en contact avec une Faëe, qui semble le mener par le bout du nez, et sa compagne Liutgarde, bien décidée à mettre en déroute cette manipulation.
Le Petit Peüple était là le premier. La mägerie lui appartenait. Puis vinrent les humains. Alors des Faëes, pour un éventail de raisons, se prirent d'affection pour certains d'entre eux. À leurs favoris, elles enseignèrent les bases du bel art. Ainsi la caste des mäges fit-elle son apparition. De génération en génération, le don se légua et les mäges prospérèrent. Toutefois, malgré leurs efforts, ces derniers se rendirent à l'évidence : leur mägerie demeurait imparfaite. Elle n'était au mieux qu'une pâle imitation.
Un premier tome déjà bien complet qui se suffit presque à lui-même. Le décor est planté, avec d'un côté le monde des Humains et de l'autre la forêt des Faëes ; un monde remplis de secrets, des personnages qui cachent plus d'un côté sombre, qui ne se révèlent que petit à petit, et des ennemis redoutables, des tous les côtés. Une ambiance froide, terreuse et glacée, sombre comme une forêt dense, à la limite du lugubre sans en faire trop, avec quand même quelques étincelles de bienveillance, d'espoir et d'amour. Les secrets demeurent nombreux et nous donnent envie d'en savoir plus sur ce monde redoutable.
Les Maîtres l'avaient placé au Mägistère. Ce pensionnat était bien des choses, sauf un foyer. L'endroit possédait un toit, mais ce dernier ne vous protégeait pas. À l'intérieur, les coups pleuvaient. Le Mägistère entretenait un feu, ce dernier n'était néanmoins d'aucun réconfort. On y brûlait les billets doux, les courriers, les dessins, les poèmes, tout réconfort véritable.
Si la construction des personnages et de leurs relations semble au premier abord un peu légère, superficielle ou bourrée de clichés, et si les dialogues manquent au début parfois de profondeur, il n'en reste pas moins que l'écriture de l'auteur a bien muri, qu'elle s'est développée pour devenir bien entraînante, et que le tome gagne en densité au fil des pages. Je regrette que certains personnages aient été construits pour être moqués, même si leur histoire s'approfondit par la suite, mais j'ai apprécié de voir un couple de femmes dans les personnages principaux. Sans spoiler, j'ai beaucoup accroché à la fin de l'histoire.
Le Petit Peüple méprisait le papier, qu'il jugeait éphémère. Il lui préférait une matière durable, un support millénaire... Avant les livres, les reliures, la pâte à papier et la sciure, il y avait le bois... Les arbres...
L'univers est travaillé, complexe, et les retournements nombreux. Le monde des Humains est clairement critiquable et critiqué, et pour une fois, le monde des Faëes n'est pas un royaume enchanté et enchanteur, bien que le livre lui-même le soit, en tant qu'objet : tranche décorée, ruban marque-page, quelques illustrations représentatives du territoire et des trônes, belle typographie. Néanmoins, l'ambiance est posée : guerre, cupidité, cruauté, division, castes, exil, manipulation... Le fait que ce monde repose sur les saisons me plait (rappelez-vous La Cinquième Saison de N.K. Jemisin) pour son côté à la fois archétypal et organique, vous reprendrez bien une dose d'hiver avant le retour du printemps ?
[Les horreurs s'effaceront. Hélas. Les horreurs jamais ne servent de leçons.]
[Ainsi va la guerre.]
Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6

par Mrs.Krobb

Les Chroniques des Cinq-Trônes, t.1 : Moitiés d'âme de Anthelme Hauchecorne
Littérature française
Gulf stream, octobre 2019
20 euros

lundi 2 mars 2020

"Derrière la gare" - Arno Camenisch

Inventoriage, dit mon frère. Jusqu'au bout du village nous comptons vingt-cinq maisons, huit granges à foin, un garage d'autos, un garage de motos, la gare avec la poste, deux fontaines avec la date, la réserve de bois et la rastellerie du Nono, une cabina da telefon, le kiosk de la Mena et quatre bennes à ordures. Une fois arrivés de l'autre côté du village, on repasse dans l'autre sens et on compte les gens qui habitent dans le village. (...) Il y a quarante et un ou quarante-deux habitants. On sait pas si le Tini Tounu est une ou deux personnes. Ça reste encore à établir. Dans le village il y a le restorant Crusch Alva, là où Silvana habite, le restorant Bahnhof au milieu, qui est fermé, et le restorant Helvezia. L'Helvezia est à ma Tata. Il y a l'épicerie de la Marionna, l'Usego du Gion Bi, la quincaillerie du Giacasepp, la boulangerie et le salon de frisure. 
Nous revoici dans le décor d'Ustrinkata, un mini village suisse dans les montagnes, raconté par un jeune narrateur qui fait le portrait de chacun, décrit chaque habitation, chaque détour. Ça sent le bon vieux temps, l'insouciance, les genoux écorchés, les piccolos, la neige et les lappis. Le récit prend l'allure d'un petit théâtre, découpé en scène très courtes, où l'on apprend à vivre ensemble, comme si tout le monde faisait partie de la même famille.
Quand je m'écorche le genou à vélo ou au foot, la Maman m'amène chez Fraurorer. C'est une samaritaine et elle me peint le genou en rouge, elle met un paradra avec des images par-dessus ou elle fait un bandasch. Tu reviens demain et on regarde, hein choupi. Je fais oui avec la tête et elle me fait un bisou sur la joue. La monture de ses lunettes me cogne le front. Je m'essuie la joue. Après la Maman lui apporte des cerises du jardin.
Il y a un air de nostalgie, on ne sait pas trop où se situe la frontière entre autobiographie, souvenirs romancés ou fiction. « C’est mon enfance, mes racines, mes origines. » dit l'auteur dans cet article sur Le Temps « Mes livres parlent de choses simples, de la vie, de la mort, de l’amour, du changement. A Salerne, une vieille dame est venue me dire que le village de Derrière la gare parlait de chez elle, et c’est comme ça partout: les gens s’y reconnaissent. » Pour les gens comme moi, qui ont grandi dans une grande ville, ça a l'air complètement hors-champs, hors-temps, une sorte de bulle hors du monde, et pourtant, oui, quand même familière.
Le Giacasepp vit au-dessous de chez nous. Il a un magasin et une moustache. Il vend des vis. Il vend des clous et des tronçonneuses. (...) Il vend aussi des caissaoutis, des mars et des glaces. Et si on commence, on peut aussi acheter des vélos chez le Giacasepp. Mais ça met long avant que les vélos arrivent et après il faut encore les construire.
Parce qu'on vit l'histoire à travers les yeux d'un enfant, les choses qui y sont abordées semblent un peu irréelles, pas si graves même quand quelqu'un finit à l'ospital ou que des familles partent, il y a les affaires des grands et celles des petits. Il y a les lappis dans le jardin et quand ils disparaissent on s'étonnerait pas que ce soient les grands qui les aient volés pour les manger. Il y a les accidents de route, les accidents de ski, les soldats derrière la gare. Tout semble quand même immuable, indéfectible. Comme figé dans la roche, dans les montagnes.
On a fini les dernières tchupatchups quand on entend le Fatre crier, buobs l'hélicoptère arrive. Mon frère me regarde. Il a des yeux de poisson derrière la vitre bleue de son masque de ski. J'y crois pas, je dis, le Fatre fait sûrement des blagues parce qu'il s'ennuie, y a pas d'helioctober chez nous. Mon frère dit peut-être qu'un helioctober va vraiment arriver, il va nous jeter des sacados avec des tchupatchups et des sandouichs au salami et au concumbre, pour pas qu'on ait faim pendant la nuit.
Le ton est très différent de celui d'Ustrinkata, bien qu'on retrouve une certaine familiarité dans l'écriture, son débit est maintenant haché, à une seule voix. La cacophonie se calme pour devenir petites photographies Polaroïd. Bon, il est fort probable qu'il aurait fallu lire Derrière la gare en premier, puisqu'on y parle d'un temps où l'Helvezia n'est pas encore menacé de fermeture, d'un temps où il neige encore quand il faut qu'il neige, mais l'un et l'autre se nourrissent bien dans un sens comme dans l'autre. Les deux se lisent vite, un peu plus ou un peu moins de cent pages chacun, mais ils font partie des histoires qui marquent par la singularité de leur langage, leur approche du monde, leur simplicité efficace. Encore une fois, le travail de traduction de Camille Luscher est excellent : on lit comme entend, les langues se mélangent, avec un accent fort prononcé.
Par la fenêtre, on regarde dans la rue si le Samicolaus arrive enfin. Il va arriver sur une luge, tiré par son âne aux oreilles trop longues, et il aura apporté un grand sac plein de noix, de cacahuètes et de mandarinas pour nous parce qu'on a pas fait de fariboledingues de toute l'année. Il arrive sûrement bientôt, dit la Maman. Par la fenêtre, on voit une auto s'arrêter devant la boulangerie. C'est la subaru rouge du Gion Baretta. Le Samicolaus descend de la subaru avec son habit rouge, sa barbe blanche à la main et une belle canna. Il a un chapeau sur la tête.

par Mrs.Krobb

Derrière de la gare de Arno Camenisch
Littérature suisse (traduction de l'allemand par Camille Luscher)
Quidam éditeur, février 2020
12 euros

vendredi 28 février 2020

"Ustrinkara" - Arno Camenisch

Va-t'en comprendre, qu'est-ce qu'on va devenir sans l'Helvezia, fermer comme ça après cent ans, et tu voudrais qu'on sache quoi faire de nos journées, dit l'Otto, tu peux tourner le schmilblick comme tu veux, une pierre c'est une pierre, eux ils veulent faire de l'argent, ils vendent, et quand il est question d'argent ils sont pire que le Ner sez, le diable en personne. Ça fait combien de temps que tu t'occupes de l'Helvezia, il demande à la Tante. Plus de soixante ans, elle dit, et le bistrot il a fermé une seule fois pendant deux semaines, la fois où je suis allée aux îles Canaries.
Ce court roman dépeint une scène de bistrot dans un petit village suisse, la nuit juste avant que celui-ci, l'Helvezia, ferme ses portes pour de bon, après de nombreuses décennies d'activité. On y retrouve les habitué•e•s, et leurs voix se mélangent en une cacophonie singulière. On y boit, énormément, bière, piccolo ou café-goutte. On se remémore les anciens, les catastrophes, les vivants et les morts, les présents et les absents, on parle religion, école, élevage, terroir, mais aussi amour, violences, et maladies, et bien sûr : météo.
La Tante tient des deux mains la coupure de journal, alors voyons voir ce qu'est écrit ici : pendant sept jours il a plu sans interruption, puis le roc a cédé au-dessus du village voisin et des pierres grosses comme des vaches se sont abattues sur la village en contrebas, mille neuf cent vingt-sept, dix-huit octobre, enterrant tout le village, seul le clocher est resté debout, même la nef de l'église elle a pas tenu, rien que le clocher. Car Dieu est perché dans le clocher, dit le Luis.
Arno Camenisch retranscrit de façon formidable l'ambiance des conversations de comptoir : tout se mélange, tout le monde parle en même temps, et puis on boit, et puis on fume, et puis on va aux toilettes, parfois on s'endort, on repart et on revient, on cancane, on silence, on pense au bon vieux temps et aussi aux temps qu'on aurait voulu oublier, et puis on se contredit, on vrille un peu avec l'ivresse.
Comment ça de l'eau, dit la Tante à la grande table des habitués dans l'Helvezia, elle fixe l'Alexi, mais t'es marteau. Elle secoue la tête et glisse une Mary Long entre ses lèvres, ça j'irai pas te chercher de l'eau, vas-y toi-même si vraiment t'y tiens, tu sais où sont les verres hein, elle prend une allumette dans la boîte sur la table et elle allume sa Mary Long. L'Alexi veut se lever, le Luis lui saisit le bras, toi tu restes assis, ici personne boit de l'eau, on est pas tombé si bas, t'en veux une sur la tronche ou quoi, peut-être bien que ça veut te remettre les idées en place.
Ce qui ressort, surtout, dans cette grande chronologie qui court sur une centaine d'années, c'est un village qui a l'air figé dans le temps - le roman pourrait avoir lieu autant dans les années 20 (celles d'avant) que tout juste maintenant. Le temps passe sans trop rien changer, en tout cas le temps des heures. Parce que le temps, l'autre, celui qui fait le froid et le chaud, lui détruit un peu tout sur le passage. Tout se détraque, le village est plusieurs fois détruit, enfoui, brûlé, avalanché, mais toujours debout encore. Pour combien de temps ? Il n'y a plus rien qui pousse et il ne neige même plus.
Leur maison avait brûlée aux Gieris, tout jusqu'aux fondations, dit l'Otto, l'été 1979, Dieu en avait voulu ainsi qu'est-ce tu veux, et eux, fûtés comme ils étaient, ils l'ont reconstruite tout pareil dix mètres plus loin à droite, histoire d'être sûrs d'en réchapper si jamais la mort blanche elle se pointait. Ils ont emménagé juste avant les premières neiges, toute pimpante la baraque et voilatipa qu'à la deuxième neige déjà l'avalanche déboule et qu'elle t'aplatit la nouvelle toute belle maison des Gieris avec son joli nom gravé au-dessus de la porte.
Ustrinkata, dont le nom vient de "austrinken" (boire cul sec) se vide d'une traite, comme son titre l'indique. Bien que ce ne soit pas le genre d'ambiance qui m'accroche, je reconnais fort volontiers le talent de l'auteur pour construire un livre dans un langage oral très bien retranscrit, d'un seul souffle comme si la communauté formait une entité unique, dans un mélange des différents patois. Il nous téléporte directement en plein cœur de son décor, et c'est limite si on ne s'attend pas à retrouver posé devant nous : une bouteille de bière, un cendrier, une poignée de porte des toilettes. Nostalgique, bourru, voire un peu rustre, simple, à la fois grave et drôle, ce très court récit sent la pierre, la terre et la pluie. Plus que ça, d'ailleurs, ce roman nous semble si familier puisqu'il est basé sur la propre expérience de l'auteur : c'est sa tante, dont il est question dans le livre, qui tenait le bar, où lui-même allait se poser régulièrement. Je rajoute une mention très honorable à la traductrice pour avoir pu retranscrire ce langage si singulier.
L'Otto est sur le seuil de la porte d'entrée de l'Helvezia, il tient une poignée de porte dans la main. Comment ça se fait que tu te pointes par ici et pas par le couloir, demande la Tante, et c'est quoi que t'as là. (...) La poignée de la porte des toilettes, dit la Tante, oui dit l'Otto. Et pourquoi que tu l'as avec toi, elle demande, il hausse les épaules, juste comme ça, quoi juste comme ça elle dit, juste comme ça, il dit (...) elle m'est restée dans les mains. Non mais ça alors, dit le Luis en tapant du poing sur la table, et comment qu'on fait pour aller aux toilettes nous autres maintenant, espèce de sale brute qui casse tout. C'est la poignée de dedans crénom, vous pouvez entrer te bile pas, faut juste se gaffer de laisser la porte ouverte ou alors vous faites comme moi, vous escaladez pour sortir par la fenêtre et vous revenez par la porte d'entrée. Il s'avance vers la grande table, bouah qu'est-ce qu'il flotte. Ben quoi, qu'est-ce que vous avez à me regarder comme ça, j'ai tué quelqu'un ou quoi.

par Mrs.Krobb

Ustrinkata de Arno Camenisch
Littérature suisse (traduction de l'Allemand par Camille Luscher)
Quidam éditeur, février 2020 (original : 2012)
13 euros