lundi 27 avril 2020

"2312" - Kim Stanley Robinson

Vous êtes une créature du soleil. Vues d'aussi près, la beauté et la terreur qu'il inspire peuvent siphonner n'importe quel esprit de tout raisonnement, jeter tout un chacun dans un état second. C'est comme voir le visage de Dieu, disent certains, et il est vrai que le soleil donne naissance à toutes les créatures vivantes dans ce système, et que dans ce sens il est notre dieu. Son apparition peut vider votre tête de la moindre pensée. Et les gens vont justement vers lui pour cela.
XXIVe siècle de notre ère : le système solaire a été presque entièrement colonisé, aménagé, ou terraformé. La Terre a subi des catastrophes écologiques majeures, avec une montée des eaux spectaculaires. Les colons ont désormais la possibilité de rallonger leur espérance de vie pour pouvoir vivre un siècle entier, voire deux, ainsi que de changer leur morphologie, d'opérer des modifications pour devenir plus animaux. Un jour, la cité roulante de Mercure est bombardée de pierres, puis incendiée par le jour brûlant. On ne sait pas trop quoi incriminer : les qubes peut-être ? Des super AI implantées dans le corps de leur propriétaire, portées en bracelet ou encore... à demi humaines.
C'était une hypothèse ancienne, celle voulant que des humains s'accommodent de robots intelligents, soit dans un carénage quelconque, soit dans une enveloppe les rendant impossibles à distinguer des humains, auquel cas ils pouvaient devenir une autre sorte de personne. Entre ces deux visions, toutefois, s'étendait ce que l'hypothèse appelait "la vallée dérangeante" - la zone du pareil-sans-être-pareil, de l'identique-mais-différent qui provoquait chez tous les humains une répulsion instinctive, un dégoût viscéral, et la peur.
Ce livre développe son côté science-fiction de façon très poussée : il va falloir suivre et être très attentif've, pour vraiment saisir tous les détails techniques, qui font de l'aménagement des planètes et des terrariums des espaces viables, pour comprendre comment fonctionnent les qubes, et surtout comprendre les évènements qui se sont déroulés entre le XXIe siècle et 2312. Les détails étouffent parfois le récit au point qu'on ne sait plus trop au bout d'un moment quelle est l'histoire - d'autant plus que souvent, entre les chapitres, on peut retrouver des pages d'extraits (de quoi ?), des fragments de pensées (de qui ?), des listes, des résumés historiques... Histoire d'ailleurs qui dure sur plusieurs années alors qu'elle se déroule en un clin d'oeil sur les pages, tandis que les pages de descriptions s'étalent sur des chapitres entiers. Ce que je trouvais admirable au début a fini par me perdre, et il m'a fallu un mois et demi pour en venir à bout. Le contraire d'un page-turner. D'un autre côté, c'est plutôt bien écrit et le sujet a l'air vraiment maîtrisé, ce qui donne vraiment envie d'en venir à bout, mais tout ça pour quoi ?
Les gens étaient écœurés par la montée des eaux. Ils vomissaient les générations de la Grande Indécision ayant provoqué avec une insouciance coupable le dérèglement irréversible du climat qui devait s'accentuer dans les siècles à venir, lorsque la libération de l'hydrate de méthane et la fonte du permafrost avaient déclenché la troisième vague de gaz à effet de serre, sans doute la plus importante de toutes. 
Le livre aborde des thématiques intéressantes, sur l'écologie, la colonisation, l'adaptation de l'humain, du végétal et de l'animal à l'espace, l'intelligence artificielle, la politique inter-mondiale, les réfugiés, les modifications corporelles, les nouveaux genres... Mais c'est peut-être trop ambitieux pour être vraiment bien développé (malgré l'attention extrême portée à certains pans techniques), et personnellement, j'ai perdu l'engouement, même si j'ai tenu jusqu'à la fin.
Mais la technologie propre est arrivée trop tard pour sauver la Terre des catastrophes des débuts de l'Anthropocène. Il est ironique de constater que les Terriens ont réussi à modifier radicalement la surface d'autres planètes, mais pas celle de la leur. Leurs procédés utilisés dans l'espace étaient presque tous trop grossiers et violentes. C'est seulement en faisant preuve de la plus grande prudence qu'ils ont pu bricoler quoi que ce soit sur Terre, parce que tout y est lié de façon inextricable et sujet à un équilibre fragile. Tout ce qui donnait un résultat positif quelque part a provoqué un désastre ailleurs.
Les personnages principaux ne sont pas tellement sympathiques, on n'apprend pas grand chose des qubes non plus, les personnages secondaires le sont tellement qu'on les oublie... Donc, ce qu'il reste au final, c'est une intrigue enfouie, qui se résout rapidement à la fin, et un énorme pavé de hard-SF écrit assez petit qui s'éparpille beaucoup. C'est le premier livre de Kim Stanley Robinson que je lis (je me suis peut-être laissé emporter par le fait qu'il ait écrit une thèse sur Philip K. Dick, qui est probablement ce que j'aurais préféré lire), et honnêtement ça ne me donne pas trop envie d'approfondir. Tant pis.
former une phrase consiste à fusionner de nombreuses fonctions d'ondes superposées en un unique univers mental. En multipliant les univers perdus mot par mot, nous pouvons dire que chaque phrase efface 10n univers, n étant le nombre de mots dans chaque phrase. Chaque pensée condense des milliards de pensées potentielles. Ainsi nous obtenons une éclipse verbale dans laquelle le langage que nous utilisons structure la réalité que nous habitons. Peut-être qu'il s'agit d'une bénédiction. Peut-être que c'est pourquoi nous avons besoin de toujours faire des phrases
Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8

par Mrs.Krobb

2312 de Kim Stanley Robinson
Littérature américaine (traduction pat Thierry Arson)
Babel (Actes Sud), avril 2019
10,70 euros

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