mardi 5 mai 2020

"Les jardins de lumière" - Amin Maalouf

Amin Maalouf retrace, sous forme d'un roman, une biographie du prophète Mani qui a vécu au IIIème siècle de notre ère. Peu connu, oublié, celui dont le nom a été utilisé à tort pour porter le "manichéisme" a été celui dont le message a été déformé afin de traiter en ridicule l'homme qui voulait apporter la paix en temps de guerre.
[Sittaï :] La vérité est une maîtresse exigeante, Pattig, elle ne tolère aucune infidélité, toute ta dévotion lui est due, tous les moments de ta vie sont à elle. Est-ce bien la vérité que tu cherches ?
Le garçon qui fut arraché au sein de sa mère pour entrer dans la communauté des Vêtements-Blancs, devenir ascète et se priver au nom de la "vérité" et du "Tout-Puissant", le jeune homme qui prit plaisir à la peinture, aux belles choses et à soigner les maux, le "Nazaréen" qui partit sur les routes délivrer un message de paix et de conciliation de toutes les croyances et religions, qui sut amadouer les rois des rois.
[Mani :] ...aux commencements de l'univers, deux mondes existaient, séparés l'un de l'autre : le monde de la Lumière et celui des Ténèbres. Dans les Jardins de Lumière étaient toutes les choses désirables, dans les ténèbres résidait le désir, un désir puissant, impérieux, rugissant. Et soudain, à la frontière entre deux mondes, un choc se produisit, le plus violent et le plus terrifiant que l'univers ait connu. Les particules de Lumière se sont alors mêlées aux Ténèbres, de mille façons différentes, et c'est ainsi que sont apparues toutes les créatures, les corps célestes et les eaux, et la nature et l'homme... 
Sa parole se suspendit, comme pour quêter l'inspiration. Puis elle s'écoula de nouveau.
- En toute être comme en toute chose se côtoient et s'imbriquent Lumière et Ténèbres. Dans une datte que vous croquez, la chair nourrit votre corps, mais le goût suave et le parfum et la couleur nourrissent votre esprit. La Lumière qui est en vous se nourrit de beauté et de connaissance, songez à la nourrir sans arrêt, ne vous contentez pas de gaver le corps. Vos sens sont conçus pour recueillir la beauté, pour la toucher, la respirer, la goûter, l'écouter, la contempler. Oui, frères, vos cinq sens sont distillateurs de Lumière. Offrez-leur parfums, musiques, couleurs.
Son inspiration divine, il la doit à son « Jumeau », cet autre qui lui parle depuis son enfance et qui le guide sur sa voie, lui promettant une destinée de prophète et de médiateur, de sage et de meneur. C'est cet autre qui scella également son oubli lorsqu'il dût faire le choix entre se ranger aux côtés d'un roi guerrier ou faire valoir la non-violence.
[Mani :] Ecoute ce sifflement ! C'est l'air qui gémit parce que je l'ai offensé. Si tu savais l'écouter, tu l'entendrais dire : fais-toi plus léger sur cette terre, marche sans appuyer, évite les gestes brusques, ne tue ni les arbres ni les fleurs. Fais semblant de labourer le sol, mais ne le blesse pas, contente-toi de le caresser. Et quand les autres hurlent à tue-tête, remue les lèvres et ne hurle pas.
Une épopée christique, entre mythologie et religion, entre la Méditerranée et la Grande Mer de l'Inde, entre le jeûne et le glaive, qui n'est pas sans rappeler celle de tous les prophètes. Un message de paix et d'amour devenu dans la bouche des hommes et des oppresseurs un message d'autorité, de gloire, de privation, de discrimination, de colère et de souffrance.
[Mani :] Celui qui s'impose des privations afin de recueillir des éloges ne mérite aucun éloge, car il est plus vaniteux que le pire des débauchés.  
Le récit est entraînant, on s'attache bien aux personnages, on rentre vite dans l'Histoire et dans les contrées du Soleil. Il y a beaucoup de sensibilité au monde, de douceur et d'amitié malgré les grands éclats et séparations. C'est l'histoire de choix, d'intégrité, de quête de vérité, d'une raison d'être et de beauté. Bien que ça ne rentre pas vraiment dans le cadre de mes lectures habituelles, je me suis laissée porter. Le point regrettable, comme dans beaucoup des récits de cette époque, est le cruel manque d'une présence féminine réelle et consentie, pourtant légèrement ébauchée mais jamais étoffée. L'humanité serait-elle uniquement l'histoire d'un combat de coq ? Je vous laisse y répondre.
[Malchos :] Admettons, je t'ai caché des choses, mais je n'ai dit aucun mensonge. Si je voyais sur ce prunier un bourgeon fleuri et que je dise « voici une prune », est-ce que j'aurais menti ? Pas du tout, j'aurais simplement précédé la vérité d'une saison.
P.S. : Il s'agit d'une vieille chronique retrouvée dans les brouillons du blog, qui date d'il y a déjà quelques années... J'ai actuellement assez peu de souvenirs du livre, mais comme mon rythme de lecture est plutôt très tranquille en ce moment (et mon rythme d'écriture de chroniques encore plus ralenti), elle tombe plutôt à pic.

par Mrs.Krobb 

Les jardins de lumière de Amin Maalouf
Littérature française
JC Lattès, mars 1991
20,50 euros

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