jeudi 19 octobre 2017

"California Dream" - Ismet Prcic

Tout aussi brusquement, les villes bosniaques, petites ou grandes, se retrouvèrent en état de siège - si elles n'étaient pas déjà occupées. Et le siège dura des années. Les terrains de football devinrent des cimetières, les civils abattirent les arbres des jardins publics, brûlèrent leurs meubles et leurs livres, élevèrent des poulets sur leur balcon, réparèrent leurs chaussures avec du Scotch, se nourrirent des pigeons qu'ils arrivaient à capturer, transformèrent leur machine à laver en poêle de fortune, firent pousser des champignons dans leur cave, remplacèrent leurs carreaux cassés par des morceaux de plastique, perdirent la tête et se jetèrent par la fenêtre, burent de l'alcool à 90°C dilué dans de la camomille jusqu'à ce qu'il ne soit plus inflammable, roulèrent des cigarettes de tilleul dans du papier toilette, souffrirent, attendirent, espérèrent, baisèrent.
Ce roman, en partie autobiographique, retrace la jeunesse et le parcours semé d'embuches de Ismet Prcic, qui a vécu en Bosnie de la fin des années 70 au milieu des années 90, en pleine période de guerre. Pris en sandwich entre un père qui manque d'autorité et une mère dépressive, avec son jeune frère, enraciné dans la culture musulmane, il prend pour la première fois conscience des conflits de son pays suite à une blague qui a mal tourné. Ensuite viennent les obus, les déflagrations, la peur et la panique, l'enfermement dans des sous-sols d'immeuble, la fuite chez des cousins éloignés, la clandestinité, et puis le retour et l'indifférence.
Un obus avait explosé en début de semaine face au lycée, sur la rive opposée du fleuve, et la fenêtre du couloir, au deuxième étage, avait volé en éclats. Depuis, une bâche en plastique faisait office de carreau, mais un élève, surnommé le Pacha, s'était amusé à graver son nom dans le plastique à la pointe d'un couteau. Le vent s'engouffrait entre les lettres, produisant un sifflement étrange, semblable à celui d'un coup de feu étouffé par un silencieux. Le mur portait la trace des deux éclats d'obus qui avaient brisé la vitre. Quelqu'un les avait encerclés au marqueur noir, ajoutant une ligne courbe en dessous pour en faire une énorme bouille souriante.
Ce qui le sauve du service militaire et de perdre tout à fait la boule, c'est le théâtre. Engagé dans une petite troupe sous le joug d'un metteur en scène farfelu et original, il sera invité à un festival de théâtre en Ecosse, ce qui leur donnera à tous une porte de sortie. C'est ainsi que tous deviennent alors des immigrés, dans différentes parties du monde. Et bien sûr, ça ne sera pas sans difficultés. On voit bien, et de plus en plus aujourd'hui, les enjeux de vie et de mort que subissent les migrants des pays en guerre : ballottés à droite et à gauche, en attente, en sursis, jetés dans des grands pays industrialisés qui ne ressemblent en rien à ce qu'ils ont connu jusqu'ici, vus de haut, considérés comme des fardeaux et des moins que rien, traversant des mers au péril de leur vie.  Un récit qui s'inscrit donc naturellement dans l'actualité, un récit poignant, dérangeant, mais qui cherche avant tout à établir une sorte de détachement, à instaurer un climat humoristique, afin de palier aux troubles posttraumatiques induits par la guerre. Ce qui ressort d'autant plus ici avec de nombreux flashbacks et la dissociation de personnalité, traduite par un personnage imaginaire du nom de Mustafa, une sorte de jumeau terrible d'Ismet, qui lui a connu la guerre, les tranchées, a vu la mort de si près qu'elle a failli lui tomber dessus.
« Mustafa est le nom d'un vivant ou d'un mort, poursuivit le Griffu. Mon grand-père s'appelait Mustafa. Il est mort. Toi, tu n'es ni l'un ni l'autre. Tu t'appelles Bidoche. Tous les bleus s'appellent Bidoche. C'est comme ça. Au début, je m'appelais Bidoche, moi aussi. Si tu survis à tes deux premières semaines ici, on te donnera un vrai nom. Un nom d'Apache. Mais pas avant. Parce qu'on ne veut pas se prendre d'affection pour un cadavre en puissance, tu comprends ? Si tu te demandes pourquoi - pourquoi toi, qu'est-ce que t'as fait pour mériter ça, pourquoi t'es tombé sur nous -, c'est parfaitement légitime, mais faudra t'adresser à tes supérieurs, à Dieu ou à toi-même. Moi, j'ai pas la réponse. Tout ce que je peux te dire, c'est : désolé, mon vieux. C'est le sort qui t'est réservé. »
Le roman est découpé en plusieurs formes narratives différentes, entre les mémoires, le journal intime, les deux personnages principaux, et parfois une écriture très décousue, rapide et sans phrase distincte. Les temps s'entremêlent et on a parfois du mal à savoir de qui on suit le parcours, mais la lecture se fait de façon limpide et le livre se lit d'une traite. On plonge dans l'intimité et le calvaire d'Ismet comme si on y était, on y tremble, on y rit, on y connaît nos premiers émois, nos premières séparations, on se retrouve dans des pays dont on ne parle pas la langue. C'est poignant, d'autant plus que c'est réel, malgré la fiction qui suinte par tous les côtés comme des souvenirs que l'on romance pour éviter les émotions trop fortes, pour éviter d'en souffrir.
Au commencement était la Lumière. Au commencement était le Verbe. Au commencement était la Voix. Au commencement était la Voix utilisant le Verbe pour donner une existence à la Lumière, par le simple fait d'énoncer le mot « Lumière » dans le vide de l'univers. Par conséquent, du vide surgit la lumière, et de la lumière surgit tout le reste. Mais s'il est possible de créer quelque chose à partir de rien, alors le rien et la chose sont issus du même matériau, pour ainsi dire. Si on peut créer quelque chose à partir de rie par le simple fait d'énoncer des sons qui lui donnent du sens, alors la seule différence entre le rien et la chose réside dans le Verbe. (...) Le problèmes, c'est que certaines parties de ce rien ont pris conscience de leur nature et se sont mises à rêver d'autre chose. Toutes ensemble, elles ont inventé ce qui s'appelle la réalité. Et leur invention leur a beaucoup plu. Elles se sont tellement prises au jeu qu'elles ont rendu cette réalité de plus en plus complexe, de plus en plus cyclique, à tel point qu'elles ont oublié qu'elles n'étaient, par essence, que de petites particules insignifiantes. La réalité les a rendues stupides. Elle les a rendues réelles.
Encore une fois, c'est bien l'Art qui sauve. L'Art qui dénonce. L'Art qui donne un but, une porte de sortie. Malgré tout, il ne soigne pas toutes les blessures, et c'est à un profond déchirement que l'on assiste, à un fatalisme sanglant, au rugissement plaintif de ne pas se sentir faire partie de l'humanité, à l'ultime envie de s'en sortir, coûte que coûte, à l'horreur de la guerre devenue pratiquement fait divers.

par Mrs.Krobb

California Dream de Ismet Prcic
Littérature américaine (traduction par Karine Reignier-Guerre)
Les Escales, décembre 2012
22,50 euros

lundi 16 octobre 2017

"Tout sur le zéro" - Pierre Bordage

La bille roule, roule, roule, saute, rebondit, change de trajectoire, atterrit dans la case du zéro, Paul a tout misé sur le zéro, ses derniers vingt euros, une chance sur trente-sept, sept cent vingt euros de gain, mille trois cents euros dilapidés en à peine deux heures ce soir, ses deux cartes ont crevé les plafonds de retrait, il s'est promis que, si la chance lui souriait, il prendrait ses sept cent vingt euros et ficherait le camp comme un voleur, comme on saute d'un navire en train de sombrer, pour une fois ne pas partir les poches vides, promesse d'alcoolique, il sait très bien qu'il les rejouera, qu'il tentera de se refaire, qu'il défiera de nouveau la roulette comme on provoque les dieux, qu'il perdra, comme d'habitude, jusqu'au dernier sou, parce qu'il ne peut pas s'arrêter, qu'il ne peut pas se contenter des portes de sortie honorables entrebâillées par le destin
Nous sommes dans le monde impitoyable des casinos, ces immenses monstres suceurs de sang pompeurs de fric, ces beaux parleurs remplis de belles promesses d'avenir, de richesse, d'abondance, de prospérité qui procurent les plus grands frissons, les plus extrêmes émotions et une chaleur de proximité qu'il n'y a nulle part ailleurs. A travers quatre personnages principaux et quelques autres, nous suivons les dérives sempiternelles et malheureusement fortement prévisibles de ceux qui sont touchés par l'addiction au jeu, mordus par son venin mortel.
le jeu le dénude peu à peu, avec une précision et une constance diaboliques, sûr de sa force, abrité derrière la toute-puissance des statistiques, le jeu maîtrise le temps, le joueur, lui, n'a plus qu'à espérer battre au rythme du hasard et surfer sur les émotions, au moins pendant les quelques instants qui lui donneront l'illusion d'être enfin adoubé, touché par la grâce, réchauffé dans sa nuit et sa solitude glaciales, le jeu est le roi de l'illusion, un prestidigitateur, le serpent tentateur
Les gens que l'on rencontre au fil du livre ont tous leurs tares personnelles, leurs drames implacables, leurs tracas quotidiens, un ennui ou une solitude à combler, un trou béant à la place du cœur qui ne peut se remplir qu'à cette source lumineuse, brillante, enrichissante, leur jardin secret. Bien sûr, chacun a ses techniques, ses croyances, ses propres statistiques, sa machine favorite, ses listes de chiffres porte-bonheur.
elle s'invente des ordres secrets, des cabales personnelles, après le 33 vient un autre jumeau, le 22, le 11, et puis le 27 précède le 9, qui lui-même annonce le zéro, bien sûr, ça ne marche pratiquement jamais, elle suppose alors que la roulette est truquée, que la direction du casino fomente d'horribles complots contre elle, et quand ça marche, lointain signe de l'univers, elle croit qu'elle a plié le destin à son désir, que le hasard lui a fait une révérence
Rien que de très banal finalement, des couples usés par la vie et le manque de tendresse, des personnes terrassées par le deuil, des artistes ayant perdu leur inspiration, des quidams qui essayent juste de tenter leur chance pour une question de survie, des enfants qui ont attrapé le virus du jeu de leurs propres parents, des personnes à qui la vie n'a pas fait de cadeau... Quelques amourettes qui se forment près des machines de jeu, forcément, comme des bouées de sauvetage lancées en pleine tempête, le dernier espoir de ceux qui n'ont plus rien à perdre, qui ont les genoux éraflés et les yeux perdus, vidés. Des vies simples, et étrangement pas trop de bling-bling non plus, un contraste entre l'éblouissant pactole et l'humilité, la sobriété. Et surtout galope le fatalisme aux côtés de sa cousine la paranoïa et de sa soeur l'envie, celui qui accompagne toujours le chevalier de l'addiction. Des choses que Pierre Bordage arrive à très bien rendre ici, avec un certain goût de déjà vécu, peut-être, avec tour à tour lucidité et aveuglement, courage et abandon, espoir et dénuement, illusions et théorie du complot.
je me suis rendu compte que tout ce qu'on racontait, tout ce qu'on croyait au sujet de nos prétendues aspirations spirituelles, tu te souviens de nos conversations de jeunesse sur l'évolution, la conscience cosmique, l'illumination et tout le truc, nos prétentions spirituelles, donc, ne tiennent pas plus de dix secondes face à une telle lessiveuse à émotions, comme si la roulette nous dénudait jusqu'au coeur et bouleversait en permanence nos certitudes, elle qui ne repose que sur le principe d'incertitude, comme si elle nous renvoyait à nos chimères, à nos chères illusions, à la Mâyâ des hindous, j'avais trouvé mon véritable maître, celui qui sanctionne implacablement chacune de nos contradictions, chacune de nos peurs, chacun de nos manques. Le maître du hasard.
Ce n'est certes pas le roman que j'ai préféré de cet auteur, que j'admire au demeurant, mais il saisit réellement l'essence même de la dépendance, de la souffrance, de la solitude, du désespoir, du sens du défi et du risque, du jeu et du rapport à l'argent. Pour peu que l'on puisse se mettre au diapason par une expérience similaire, il est fort probable que l'on finisse par vibrer en même temps que ces personnages, que l'on subisse les mêmes sueurs froides et les mêmes débordement d'euphorie. C'est un livre qui se lit très vite, vraiment très vite, à la lecture rendue fluide et aisée grâce à cette absence de phrase, ce rythme qui suit le train de la pensée, de la discussion décousue, et cet effet rend plutôt bien ici, comme un récit à bout de souffle qui suit la cadence du jeu, de la roulette qui tourne, qui s'arrête parfois, relance et rebondit. Avec la promesse, peut-être, pourquoi pas, d'un happy end, d'un ultime gain, d'un espoir d'avenir, d'une porte de sortie.

Je remercie Babelio et les éditions Au diable vauvert, dont les livres sont toujours agréables à lire.

par Mrs.Krobb

Tout sur le zéro de Pierre Bordage
Littérature française
Au diable vauvert, septembre 2017
18 euros

lundi 9 octobre 2017

"Jérusalem" - Alan Moore

A.MOORE MA TUER

Deux semaines pour venir à bout de 1265 pages, un putain de pavé dans la mare si tu veux mon avis, une bombe explosive, le Destructeur de la rentrée littéraire 2017 qui élimine directement tous les autres livres sur son passage, un Livre-Univers légendaire qui va vous faire douter d'avoir jamais lu un livre aussi complet, abouti et puissant. Et si Alan Moore n'était pas déjà une figure emblématique du monde de l'Art et des Lettres, sa réputation viendrait s'assoir ici, royale comme un Bâtisseur, dérangeante comme un Démon à trois têtes et un corps de dragon. Mesdames et messieurs, soyez avertis, il va falloir leur donner des prix et des médailles, à l'auteur, au traducteur et à la maison d'édition, merci bonsoir.
« J'ai sauvé les Boroughs, Warry, mais pas comme on sauve la baleine ou la sécu. Je les ai sauvés comme on sauve un bateau en le mettant dans une bouteille. C'est le seul plan qui marche. Tôt ou tard les gens et les endroits que nous aimons disparaissent, et la seule façon de les sauvegarder c'est l'art. C'est à ça que sert l'art. Ça sauve toutes choses du temps. »
Avant de vous jeter à corps et âme perdus dans ce roman-labyrinthe-ville, il peut être prudent de savoir où vous mettez les pieds, et je vous invite à visionner la série de huit vidéos produites par Arte, s'intitulant Dans la tête d'Alan Moore. C'est court, instructif et ça vous donnera une idée du personnage au cas où vous étiez passés à côté sans trop faire attention (nb : c'est le personnage au masque de Guy Fawkes dans sa BD V pour Vendetta qui a inspiré le mouvement Anonymous) D'ailleurs, vous remarquerez peut-être la ressemblance troublante entre un de ses personnages principaux, Alma Warren, et lui-même, tous deux honorant leur statut d'artiste, de fou, de sorcier.e et de contestataire au caractère un peu rustre mais tout à fait magnétique.
La boule, la boussole, le nord, les pédales : ils étaient plus d'un dans la famille d'Alma à les avoir perdus. A avoir eu « l'esprit tourné ». Elle s'imaginait la chose comme un angle abrupt dans le cours des pensées qu'on ne voyait pas venir comme on voit s'approcher le coin d'une rue. Il était invisible, ce coin, ou quasi, sans doute transparent à la façon d'une serre ou d'un fantôme. Cet angle n'obéissait pas aux mêmes lois que les autres, car une fois franchi, au lieu d'aller de l'avant, de descendre ou de partir su le côté, il donnait ailleurs, dans une direction qu'on ne pouvait dessiner ni même concevoir, et une fois qu'on avait tourné à ce coin de rue mental on était à jamais perdu. On se retrouvait dans un labyrinthe qu'on ne voyait pas et dont on ignorait même l'existence, et tout le monde vous plaignait en vous voyant vous cogner partout, mais pas au point de rester votre ami comme c'était le cas avant.
Au risque de vous avoir déjà perdus dès le début, l'histoire ne se déroule pas à Jérusalem, mais bien dans le quartier des Boroughs, à Northampton, Angleterre. Néanmoins vous verrez plus tard qu'il existe bien un lien, ténu et subtil, mais parfaitement logique. Bref, c'est avant tout l'histoire du nombril de l'Angleterre, son centre parfait, où trône la croix et vers où convergent toutes les boulettes de poussière et de crasse collante. L'histoire d'un quartier à travers le temps long de l'Histoire avec une grande H qui finit englouti dans le trou noir d'une cheminée-vortex.
« La structure, c'est le mot que je cherchais. Les Boroughs sont le milieu de la structure de l'Angleterre. C'est le nœud qui tient le vêtement. Et à l'époque où tout le monde comprenait ça, le comprenait dans son cœur, même quand les temps étaient durs ils avaient encore cette grande structure, ce vêtement, comme un filet de sécurité sur lequel retomber. Mais il est venu un temps - je crois que c'est pendant la première guerre mondiale - où tout a changé. Les gens ont fini par oublier les choses qui étaient si importantes à leurs yeux cinquante ans plus tôt. Ils ont commencé à douter de Dieu, du roi, ou du pays, et ils se sont mis à démanteler les Boroughs, à les laisser aller à vau-l'eau. Tu vois où je veux en venir ? C'est le centre du pays, de la structure de l'Angleterre, et ils l'ont laissé tomber en morceaux. Ils ont installé le Destructeur, et pendant des années toute la merde de Northampton est remontée par cette cheminée - pardon pour le gros mot - et une fumée puante s'est répandue de Graffon Street jusqu'à Marefair. C'est devenu un symbole de la façon dont les gens considéraient les Boroughs, même nous qui vivions ici, comme d'un endroit où finissaient tous les déchets. C'est ce manque de respect qui est responsable, si tu veux mon avis. C'est ce qui confère à une seule cheminée crasseuse autant de pouvoir dans l'esprit des gens. »
A travers les différentes époques se suivent des générations entières de pauvres, d'opprimés, d'esclaves, de malades, de fous, d'artistes, de rois, de révolutionnaires et de petites gens, d'hommes religieux et de femmes hystériques. Je devrais peut-être vous avertir maintenant que c'est aussi déroutant et véritablement violent mais aussi d'une précision impeccable et d'un regard lucide. Mais surtout, ce qui nous intéresse ici, c'est cette famille étrange, les Vernall, constituée principalement d'illuminés, de zinzins et de siphonnés, qui voient partout des Anges dans les Angles, qui parlent de géométrie et de géographie, de trous et de cheminées, d'Enquête et de l'En-Haut.
Michael se demandait s'il avait toujours su que les angles allaient dans deux sens, comme celui-ci, de sorte qu'ils saillaient et rentraient en même temps, ou si c'était une idée qui venait juste de s'imposer à son esprit. Ça marchait, il le comprenait à présent, un peu comme ces images truquées qu'on trouvait sur les boîtes de craie à l'école, avec plein de cubes entassés en pyramide, sans pouvoir décider s'ils saillaient ou rentraient. Il comprenait, maintenant qu'il pouvait voir de près un coin, que les deux hypothèses étaient vraies.
Parce que oui, il y a bien un En-Haut, un monde parallèle, une sorte de paradis-enfer digne de Dante ou de Blake, une superposition dans la réalité, dans l'univers visible, où règnent les Angles et les fruits-fées, les démons enfermés dans les dalles et puis aussi les fantômes, même ceux qui se font exploser pour s'en aller trouver des vierges (mais là encore on est pas trop sûrs, déso pas déso comme on dit.)
Au coin sud-est du domaine physique, près du Centre du Pays, on trouve une salle de jeux où les Angles Maîtres jouent au Trillard, ainsi que s'appelle leur terrible jeu. Les complexités de leur partie déterminent les trajectoires des vies dans le Premier Borough, ces vies étant sujettes aux quatre forces éternelles que représentent les Angles. Il s'agit de l'Autorité, de la Sévérité, de la Compassion et de la Nouveauté, telles que symbolisées par le Château, la Tête de mort, la Croix et le Phallus. Le grand bâtisseur Gabriel gouverne la poche du Château, Uriel la Tête de mort, Mikaël la Croix et Raphaël le Phallus.
Donc voilà, et déjà les morts vivent en fait aussi un peu parmi vous (ce qui n'est pas sans rappeler Ainsi vivent les morts de Will Self, que je vous conseille aussi) surtout s'ils ont fait pas mal de conneries en fait, mais aussi parfois juste pour vous faire peur et embêter les gens qui sont en train de rêver, mais surtout il y a aussi un Troisième Borough et on se demande bien en quoi consiste cet étage suprême, cette dernière étape de vie-mort. Et pour satisfaire un peu votre curiosité de lecteur et éprouver un peu votre foi, il y a bien ces deux personnages qui essayent de tracer la carte et le territoire du temps dans cet espace étrange et d'aller voir où l'horizon se jette enfin dans le néant.
Le temps qu'ils parcourent quelques millénaires, cette fragile étincelle a enflé pour contenir les cieux vides dans leur totalité, une couronne-papillon scintillante d'un horizon à l'autre, un ensemble de nuances marbrées et changeantes dont les deux pèlerins ont presque oublié les noms. Se dressant contre cet éblouissement là où la route semble s'achever brutalement dans un néant iridescent, apparaît ce qui ressemble à une unique silhouette de hauteur et de taille inhabituelle, postée comme si elle attendait patiemment que Snowy et sa petite-fille l'atteignent. Les deux aventuriers sentent les poils se dresser sur leur nuque tout en arrivant simultanément à la même conclusion eu égard à la probable identité de la forme obscure. Ils ont jusqu'ici tous deux réagi avec une désinvolture savamment dédaigneuse à l'idée que leurs pérégrinations puissent aboutir à une telle rencontre, mais maintenant que sa réalité est presque devant eux, le vieil homme et la fillette sont tous deux en proie au doute et, pour la première fois, à la peur.
A partir de là, si vous croyiez avoir tout vu et tout entendu, si vous pensiez encore que l'esprit bizarre d'Alan Moore ne pouvait plus vous surprendre davantage et si vous croyiez que la famille d'Alma était déjà l'apogée de la folie, attendez un peu de voir ce que vous réserve l'auteur dans le chapitre consacré à la fille de James Joyce (voire Ulysse, Finnegans Wake), Lucia, enfermée dans un asile psychiatrique. Là encore, on voit que les nerfs de Claro - qui est aussi, je le rappelle, un super écrivain en plus d'être un traducteur en or - ont été mis à rude épreuve pendant la traduction, et c'est peu dire qu'il a fait preuve d'autant d'excellence que l'auteur pour rendre un langage malmené mais également sublimé, cette langdézange déjà apparue un peu plus tôt dans l'En-Haut, qui se plie et déplie à l'infini afin de pouvoir saisir l'essence de toute chose même réduite à son point le plus petit.
Messe quel haime le pluis dansa rêvidense accruelle c'est sa façhonte d'épraver les césons, qui ne sondent jumais paroeil d'un jouir à l'hôte. Leurs carats très christiques sombrent moins inflexionables que d'hautres lyeux parlé quel ailée trépassée haut cours des arnées. Ici, el peur vagabroder antre son plassé et son futureux; saurter d'un mombre à l'hôte; de charyde en sallabe. Ici à l'infirmarais cyclologique de Satan Douze, ille toutafée passible, ahan cloire Lhuissie, de transifier du mondre terrêtre à un terribloire margique, un lieu mythorlogique, où la méandre métaforce liesse une trance immidiote et externelle. Oui, il lui arrêve tant d'eau de ne pluie savourner dans quel unique-forme el hait, ni si toussé asîles de fhous noeud sauraient parunseul et mime androit, un imminanse établouissement trancendrant l'effrontière intertionnaire et remplifiée de dacteurs chairchant à lui ravisser son ârme.
Et pour finir par décidément enfermer le lecteur dans la folie labyrinthique, le bloquer en plein milieu de l'échelle de Jacob, lui faire perdre la boule à zéro, le plonger dans un coma-rêve où même la réalité n'existe plus telle qu'on la connaît, de même qu'il fait disparaître pour de bon tout le concept de libre arbitre, Alan Moore tire un dernier coup magistral avec sa canne de billard pile derrière la nuque, le coup du lapin, qui n'ira plus jamais se réfugier dans son Burrow.
Je sais que je suis un texte et je sais que vous me lisez. C'est la plus grande différence entre nous : vous ne savez pas que vous êtes un texte. Vous ne savez pas que vous vous lisez. Ce que vous pensez être la vie autodéterminée que vous vivez est en fait un livre déjà écrit dans lequel vous vous êtes absorbé, et pas pour la première fois. Quand la lecture présente sera finie, quand la couverture-couvercle sera enfin refermée sur le livre-cercueil, alors vous oublierez immédiatement que vous avez déjà vécu tout ça et vous recommencerez, vous prendrez le livre, peut-être attiré par le portrait frappant et héroïque de vous-même qui se trouve reproduit sur la jaquette.
Voilà, sans en dire plus, au cas où vous auriez déjà décroché, j'aimerais souligner encore une fois le fait que nous assistons ici à un chef-d'oeuvre, un roman qui conjugue à la fois le côté saga familiale dans un monde sombre et décevant dans un style qui rejoint presque celui d'un Hugo ou d'un Zola ou encore d'un Dickens, avec la folie mystique d'un Blake, le côté Exégétique de Philip K. Dick, le cynique et l'intelligence et le côté Infinie Comédie d'un David Foster Wallace, tout en dépassant tout cela et en retournant la littérature dans tous les sens, en allant même jusqu'à parodier le Club des Cinq, et comme il le décrit d'ailleurs lui-même si bien vers la fin de son livre dans une mise en abyme encore une fois subtilement excellente :
Considérablement longue au regard des critères modernes, l’œuvre de Hervey change apparemment de style et de débit à chaque nouveau chapitre, sautant d'un mode ou d'un genre à l'autre et comportant « description narrative, rapports scientifiques, monologue intérieur, anecdotes, autobiographie, témoignages oculaires, portraits, nouvelles, sermons, études linguistiques, évocations de la nature, journaux, poèmes et hymnes. On trouve également dans son œuvre des textes évoquant la forme moderne du scénario. »
Alan Moore a su parfaitement plier le temps, l'espace, la religion, le concept de vie et de mort, de paradis et d'enfer, en usant de références tellement nombreuses qu'il serait délicat de n'en citer qu'une, en même temps qu'il dépeint intelligemment et d'une façon complètement structurée et presque visuelle (pour peur que vous ayez le sens de l'orientation) tout un quartier dans ses différentes époques, et qu'il fait preuve d'un regard critique mais dénué de jugement. Les personnages se croisent et s'entrecroisent et sont dépeints au millimètre près de leur intimité, de leurs rêves, leurs tourments, leurs troubles, leurs maladies mentales, leurs questionnements, leurs appréhensions, leur façon de vivre, et c'est peu dire qu'on finit par avoir l'impression de faire partie du même tableau (et d'ailleurs, le chapitre de fin sur l'exposition est assez haute en couleur). On apprend également à la toute fin que ce roman s'appuie notamment sur des personnages ayant vraiment existé et plus précisément sur son frère et ses expériences de mort imminentes, ceci expliquant cela. On a vraiment l'impression d'avoir déjoué les lois de la physique, d'avoir fait un voyage impressionnant aux confins de quelque chose qui nous dépasse autant que le monde lui-même, dans un livre où tout est question d'angle, de point de vue, de perspective.
La babiole émeraude de la planète, nichée sur un coussin de velours noir parsemé de poussières de paillettes précieuses, ce n'est pas le monde. Les quelques milliards de singes à la posture améliorée qui font les fous à la surface de la planète, ils ne sont pas non plus le monde. Le monde n'est rien de plus qu'un agrégat de vos idées sur le monde, de vos idées sur vous-même. C'est le grand mirage, baroque et complexe, que vous construisez comme un abri contre l'écrasant chaos fractal de l'univers. Il est composé de choses venues de l'imagination, de la philosophie, de l'économie et de la foi chancelante, de vos projets personnels et égoïstes et de vos notions pittoresques du destin. C'est une envolée imaginaire destinée à disperser ces nuits néolithiques de ventre vide, un fantasme velléitaire de la façon dont vivra un jour l'humanité, un récit de feu de camp que vous vous racontez avant d'oublier que c'est juste un récit que vous racontez; que vous avez inventé et avez confondu avec la réalité. La civilisation est votre première histoire de science-fiction. Vous l'avez inventée afin d'avoir quelque chose à faire, quelque chose pour vous occuper pendant les siècles à venir. Vous avez donc oublié ?
Bref, si vous ne deviez lire qu'un livre dans votre vie, celui-ci vous procurerait un bon tour d'horizon de ce qui se fait de mieux dans la littérature, et si vous ne deviez écrire qu'un livre, je vous conseille de ne surtout pas lire ce livre, au risque de n'avoir décidément plus rien à dire qui vaille la peine. Mais bon, ça serait passer à côté d'un monument aussi gros que le temple de Jérusalem. En plus de ça, c'est un livre où rien n'est laissé au hasard, où chaque détail finit par avoir son importance et où tout se rejoint inexorablement, à tel point qu'on aurait presque envie de revenir au début une fois parvenu à la fin pour pouvoir relire chaque phrase en conscience de ce qui va se passer ensuite. Il y aurait peut-être encore de quoi écrire tout un roman autour de ce roman, mais j'ai comme l'impression que tout y est déjà dit et qu'en faire plus serait redondant. Alors, juste, voilà, merci. C'était intense. Je m'en vais maintenant trouver quelque autre publication d'Alan Moore histoire de faire durer le plaisir, il paraît qu'avant ça il y avait aussi La voix du feu (enfin quand j'aurais terminé de lire le tome 2 de l'Exégèse de P.K.D, donc on n'en est pas encore là, en plus je ne sais pas si je vous ai dit mais Stone Junction de Jim Dodge est de nouveau édité chez Super 8 éditions - puisqu'on parle de chef d'oeuvre - alors si vous ne l'avez pas lu, vous savez ce qu'il vous reste à faire, après avoir dévoré Jérusalem).
« Imagine ta vie comme un livre, une chose solide dont la dernière ligne est déjà écrite depuis que tu l'as ouvert à la première page. Ta conscience progresse tout au long du récit depuis le début jusqu'à la fin, et tu es de plus en plus absorbé dans l'illusion des évènements qui se déroulent et du temps qui passe à mesure que ces choses sont vécues par les personnages du drame. En réalité, toutefois, tous les mots qui composent le texte sont fixés sur la page, et les pages reliées dans leur ordre immuable. Rien dans le livre ne change ni ne se développe. Rien dans le livre ne bouge à part l'esprit du lecteur qui se déplace de chapitre en chapitre. Quand l'histoire est finie et que le livre est refermé, il ne prend pas feu aussitôt. Les personnages de l'histoire et leurs revers de fortune ne disparaissent pas sans laisser de trace comme s'ils n'avaient pas été écrits. Toutes les phrases qui les décrivent sont encore là dans le volume solide et inchangé, et tu as tout le loisir de relire l'ouvrage aussi souvent que ça te plaît. »
Bonus : extraits encore plus nombreux et tout aussi fifous et aussi le site dédié au long travail de traduction du livre et puis on me souffle à l'oreillette qu'il y a une super édition limitée à dégotter par là
par Mrs.Krobb

Jérusalem de Alan Moore
Littérature anglaise (traduction par Claro)
Inculte, août 2017
28,90 euros

lundi 2 octobre 2017

"Mémoires acides" - Timothy Leary

Turn on, tune in, drop out !

Je connaissais Timothy Leary dans les grandes lignes, et je le voyais déjà comme un genre de tonton blagueur, cosmique et bienveillant qui souhaitait éveiller les consciences de son époque de la même façon - ou d'une façon différente, mais dans le même but - que d'autres tels que Huxley, Ginsberg, Hoffmann, Shulgin et bien d'autres. En ouvrant ce livre, je savais plus ou moins à quoi m'attendre, mais ce que je ne savais pas, c'est qu'il me resterait collé dans les mains durant toute la durée de ma lecture, me faisant tour à tour sourire puis grincer des dents. Quoiqu'il en soit, si j'ai été transportée, ce n'est rien à côté de l'aventure incroyable et parsemée d'embuches qu'aura connu celui qui inventa ce célèbre slogan.
Pas question de se ruer à l'intérieur de cet Œuf Élégant, Distingué et Expérimenté avec une hâte de macho. En retrait, j'examinai timidement ses nombreuses ouvertures sensorielles en cherchant à déchiffrer les signaux qu'elle émettait, en essayant de déterminer ce que femme veut. Ma carrière en dépendait. Je me livrai naturellement à quelques tours pour attirer son attention. Ceux-ci durent être efficaces, car une douce attraction magnétique me fit tendrement remonter en flottant le Grand Canal Ovarien puis le Boulevard des Gènes Brisés tandis que je me sentais jaugé, choyé et (d'une certaine manière empreinte d'hilarité) cherché et guidé. On m'introduisit dans cette douce et onctueuse demeure, mon corps mince et reptilien se tordant de plaisir. Plus j'étais attiré vers cette sphère solaire, plus je me dissolvais au sein de tourbillons d'intelligence tiède...
Né en 1920, fruit d'une famille extrêmement prude et religieuse et d'une autre famille irlandaise et fanfaronne, Timothy Leary reçut de son grand père ce conseil : « Ne fais jamais comme tout le monde, mon garçon. Tu comprends ? Fais-en toujours à ta tête. Sois le seul de ton espèce. » Et, de fait, c'est ce qu'il fit, malgré son air de boyscout et ses bonnes manières, malgré sa rigueur toute scientifique.
Pendant dix ans, mon équipe de recherche avait tenu le compte des succès obtenus en psychothérapie. Nous découvrîmes que, quelle que fût la méthode de traitement pratiquée, elle aboutissait aux mêmes décourageants résultats. Un tiers des patients voyait son état s'améliorer, un tiers ne subissait aucun changement, et la situation empirait pour le dernier tiers. Des groupes témoins qui n'étaient soumis à aucun traitement mirent en évidence des résultats identiques.
Malgré tous ses efforts, la psychologie s'était révélée incapable de développer une méthode pour modifier le comportement humain de façon significative et prévisible. J'avais découvert que je pratiquais un métier apparemment inopérant.
Pendant l'été 1960, juste après avoir obtenu son poste de conférencier en psychologie à Harvard, il fit sa première expérience des drogues psychédéliques avec des champignons. Ce sera pour lui une révélation extrêmement importante, car ce sera cette expérience qui le conduira juste après, à la rentrée, à monter un projet de recherche sur les drogues pour montrer comment elles peuvent influer et reprogrammer l'esprit mieux que la psychologie seule, telle qu'elle était pratiquée à ce moment. Ce projet de longue durée durera jusqu'en 1963 où, sous la pression et les plaintes de plusieurs autorités professorales réfractaires à l'usage de drogues (jusqu'alors légales et utilisées de façon bien plus traumatisantes - cf les expériences de la CIA en période de guerre), même sous contrôle médical et psychologique, Timothy Leary et Richard Alpert, l'autre directeur du projet, se virent obligés de démissionner.

Ce projet, cependant, a largement porté ses fruits. D'abord testée sur des étudiants volontaires sous contrôle rigoureux avec un dosage minime, la psilocybine de synthèse donna des résultats conséquents quant à l'amélioration générale de l'état d'esprit de ces derniers, mais aussi quant à une ouverture d'esprit globalisée, et une fraternisation plus poussée. Elle fut également testée en milieu carcéral et donna d'excellents résultats (le taux de récidive, normalement de 70%, est passé pour le groupe test à -90%). Testée aussi pendant un vendredi de Pâques dans une église, elle permit au groupe test d'accéder à une extase divine, de rencontrer Dieu et d'améliorer la foi.
Se brancher signifiait rentrer en soi pour activité son bagage nerveux et génétique. Devenir sensible aux divers et multiples niveaux de conscience ainsi qu'aux embrayeurs spécifiques qui permettaient d'y accéder. Les drogues étaient l'un des moyens d'y parvenir.
S'accorder signifiait interagir harmonieusement avec le monde autour de soi - extérioriser, matérialiser, exprimer ses nouvelles perspectives intérieures.
Laisser tomber renvoyait à l'abandon actif, sélectif et élégant des engagements involontaires ou inconscients. Laisser tomber signifiait avoir confiance en soi, découvrir sa propre singularité et s'engager dans la voie de la mobilité, du choix et du changement.
Leary s'engagea donc à poursuivre sur cette voie, avec l'intuition que les drogues psychédéliques renferment un potentiel énorme pour améliorer la vie des gens, bien plus que d'autres substances bien moins stigmatisées, comme l'alcool. D'ailleurs, il le dira dans le livre, l'alcool est ce qui a détruit beaucoup de ses relations et de son parcours scolaire et professionnel, bien plus que le reste. Néanmoins, il mit toujours un point d'honneur à encourager la recherche, l'encadrement, le contrôle médical et à trouver toujours le bon environnement et le bon dosage afin d'éviter les dérives. Au bout du compte, la révolution psychédélique se vit étouffer dans l'oeuf et il fallut bien donner l'exemple pour couper court : Leary fut arrêté en 1970 après sa tentative de candidature pour le poste de gouverneur. S'en suivit une ridicule mais dramatique guerre gouvernementale contre l'homme qui fut la figure du mouvement psychédélique.

Un récit profondément sincère, honnête, authentique, touchant, qui retrace l'histoire du mouvement hippie / Yippie / psychédélique et Beat de l'Amérique des années 60-70, de même que la répression qui eut lieu. Une tentative de paix et de changement dans un monde en guerre, qui fit quand même grand bruit. Et en suivant Leary dans son parcours, il est difficile de ne pas se prendre d'amitié pour cet homme profondément sincère, désireux d'approfondir la psychologie et le bonheur humain, désireux de changer les choses pour aller vers un mieux, gentil et sociable, qui n'a jamais pris la grosse tête et qui ressemble plus à un adolescent presque naïf et innocent qu'à un dangereux criminel et un baron de la drogue. On retrouve également beaucoup de personnes connues de cette époque, en plus de celles citées plus haut, comme Burroughs, Kerouac, Ferguson, Hendrix, Lennon, Rubin... Mais aussi toute la famille de Leary, qui avant d'être le Père Spirituel d'une génération, fut lui-même père de deux enfants, et l'époux de nombreuses femmes.

Des mémoires à la fois acidulées, et acides / amères, mais surtout un livre indispensable pour saisir l'essence de cette époque haute en couleur, juste avant une autre révolution, la révolution de l'information. Un livre qui rend compte de l'oppression d'un système qui refuse de changer, qui utilise les mêmes outils que ceux qu'il fustige à des fins beaucoup plus violentes, un pamphlet contre le système judiciaire qui sait faire preuve de ridicule quant à certains sujets.
- Ils t'aiment toujours, au début. Et puis tu fais volontairement quelque chose d'extravagant. Promets-moi d'être raisonnable, Timothy.
Bonus : extraits 1, 2, 3, 4 et les stades de l'évolution humaine selon T.Leary

par Mrs.Krobb

Mémoires acides de Timothy Leary
Autobiographie américaine
Robert Laffont, novembre 1984
34,55 euros

lundi 25 septembre 2017

"L'âme des horloges" - David Mitchell

C'est à cette époque-là que mes hallucinations ont commencé. J'entendais des voix. Pas des voix de fous ou qui répétaient la même chose; elles ne faisaient même pas peur, enfin, pas au début... Les gens-de-la-radio, je les appelais, parce que j'ai d'abord cru qu'il y avait une radio allumée dans la pièce d'à côté. Sauf qu'il n'y a jamais eu de radio allumée dans la pièce d'à côté. 
Le jour où sa mère ose lui mettre une gifle, Holly Sykes, 15 ans, décide de fuguer et d'aller vivre chez son copain. Une histoire banale, bien connue, celle de la jeune adolescente qui voudrait être plus autonome, qui découvre l'amour et les déceptions qu'il engendre, celle de la fille imprudente qui aurait mieux fait de réfléchir un peu plus. Mais Holly Sykes n'est pas vraiment, tout à fait, une jeune femme comme les autres. D'abord, parce qu'elle entend parfois des voix, et qu'elle voit des gens qui ne sont pas là, des gens capables de faire disparaître des vraies personnes. Comme son frère, Jacko, six ans, tellement en avance sur son âge que c'en est vraiment trop bizarre, qui disparaît le jour de son départ. Et puis tout ça n'est pas trop bien vu dans le fin fond de l'Angleterre dans les années 80.
Les petits frères de mes amis sont plutôt du genre circuits de voitures électriques, vélocross ou cartes magiques. Pourquoi le mien fait des trucs bizarres et utilise des mots comme « arpenter » et « méphistophélique » ? Dieu sait comment il survivra à Gravesend s'il est pédé. Je lui ébouriffe les cheveux. « D'accord. Je l'apprendrai par coeur, ton labyrinthe, je te le promets. »
Ensuite, il y a beaucoup d'autres personnages. Et beaucoup d'autres époques, d'autres lieux. Jusque dans les années 2043, ce qui fait une sacré trotte. Mais il y est toujours question d'Holly Sykes, et on finit quand même par se demander pourquoi. Entre temps, il y a des histoires d'argent, de littérature, de prophéties, de psychiatrie, de technologie. Et puis il y a la civilisation qui s'effondre. Et puis il y a des monastères, des passages secrets derrière des voiles invisibles, et puis il y a l'immortalité, et les gens qui sont morts et disparus et ceux qui oublient ce qui leur sont arrivé.
Tout ce que nous tenons pour acquis nous paraît normal. En 1024, aux yeux de vos ancêtres, votre vie en 2024 semblerait impossible, déconcertante, merveilleuse.
Il semblerait que David Mitchell ait des thèmes récurrents dans (presque ?) tous ses livres (chose que je vérifierai bientôt car celui-ci m'a bien mise en bouche) : la société humaine, ses dérives, son apogée et sa chute, mais aussi la décorporation, le concept de résurrection, de régénération, de réincarnation des âmes - et puis cette facilité à voyager dans le temps, à coudre des histoires comme un patchwork où l'on met du temps à apercevoir le motif d'ensemble, le paysage complet, mais qui, une fois le livre terminé, forme quelque chose de grandiose, qui vous aura tenu en haleine et vous aura (peut-être) fait réfléchir sur le monde (même si bon, comme on dit, rien de nouveau sous le soleil, finalement, c'est l'histoire avec une grande hache qui se repète).
Bien que les riches ne soient pas davantage susceptibles de naître idiots que les pauvres, une éducation bourgeoise aggrave une idiotie innée tandis qu'une enfance misérable la dilue, ne serait-ce que pour des raisons darwiniennes. 
A l'aise dans le maniement des personnages, l'auteur parvient à se glisser dans leur peau comme ils le font eux-même dans le récit, l'âme glissant d'un corps à l'autre et créant ses marques et repères, parce qu'il le faut bien. Ainsi, on y croit quand il est une jeune fille de 15 ans, mais aussi ce garçon riche et arrogant d'une vingtaine d'années, cet écrivain en déchéance misanthrope et perdu, la psychiatre américaine, etc. Chacun possède sa texture, son langage, son mode de pensée, son point de vue sur le monde, et chacun est à la fois exaspérant et attachant, ou l'inverse, et si au début ça paraît un peu fade parfois, ça en devient humainement intense au bout du compte.
« Et à en juger par la surprise de Mlle Koskov, nous avons toutes deux correspondu en nous imaginant à tort que l'autre était un homme - mon hypothèse est-elle exacte, mademoiselle Koskov ?
- Je ne puis le nier, madame Davidov, confirmai-je pendant que nous nous asseyions.
- Ne dirait-on là une de ces absurdes farces que l'on voit au théâtre ?
- Mal avisé, soupira Shiloh Davidov, que ce monde où les femmes renient leur sexe de crainte que leurs idées ne soient pas prises en considération. »
Un roman labyrinthe où l'on suit la petite lumière qui brille au loin sans trop comprendre où on met les pieds, en touchant du bout des doigts de nombreuses fresques, témoins de vies très différentes, qui n'auraient rien en commun si ce n'est d'avoir été éclairées elles-mêmes par cette petite lumière. Malgré le rythme lent imposé par ce cheminement tortueux sur plusieurs années, l'intrigue s'installe doucement, presque de façon imperceptible, puis tout à coup les noeuds se défont, et l'on entre dans une grande salle où toutes les vérités sont exposées, aussi incroyables et éblouissantes que des lustres en cristal après des décennies d'obscurité. Le fantastique se distille petit à petit dans la fragile réalité.

David Mitchell met en place une certaine mythologie, celle des Horlogers et des Anachorètes, vieille comme le monde, celle des âmes immortelles qui agissent dans l'ombre et évitent de se faire remarquer, de celles qui ont été "élues" et de celles qui recherchent le pouvoir à tout prix. Un peu à l'instar de Dark Net, L'âme des horloges raconte un peu à sa façon tout autre le combat des fils de la Lumière contre les fils des Ténèbres, sauf que ce combat n'a pas lieu dans notre réalité. Quoique l'on constatera que l'espèce humaine agit finalement de la même façon, et mène le même combat depuis la nuit des temps : celui de l'accès au pouvoir, à la richesse, celui de la domination, celui qui vise à connaître un jour l'immortalité.

L'impossible est négociable.
Le possible est malléable.

par Mrs.Krobb

L'âme des horloges de David Mitchell
Littérature anglaise (traduction par Manuel Berri)
L'Olivier, avril 2017
25 euros