mardi 25 avril 2017

"Entretiens avec Carl Gustav Jung" - Richard Evans

Pour ceux qui ne sont pas encore très familiers des travaux et des concepts avancés par le célèbre psychanalyste Carl Gustav Jung, souvent assimilé à Sigmund Freud de par leur ancienne amitié et leurs nombreux points de vue communs, voici un petit condensé simple qui tente de faire le tour des problématiques soulevées par ces deux hommes. Les thèmes principaux tournent tous autour de la psyché humaine, du fonctionnement de l'esprit, des pulsions qui animent fondamentalement l'humain (mais aussi les animaux, pour ce qui est de l'instinct), de la construction de la personnalité et de la structure interne mentale consciente et inconsciente.
Vous le voyez, le Moi est toujours en train de se construire. Ce n'est pas un produit fini, il s'élabore. Pas une année ne passe que vous ne puissiez découvrir un nouveau petit aspect par lequel vous êtes plus vous-même que vous ne l'aviez pensé.
C. G. Jung, peut-être plus que S. Freud, a tenté de percer les mystères de la psyché humaine en prenant en compte chacune de ses complexités tout en restant dans la simplicité. Il a par exemple instauré les types psychologiques qu'on retrouve maintenant dans les tests de personnalités MBTI en découpant les traits de caractère en quelques catégories antagonistes : introversion / extraversion, sensation / intuition, pensé / sentiment. Il a aussi établi la « persona », l'anima et l'animus qui sont des archétypes féminin et masculin qui se retrouvent dans le sexe opposé.
Ainsi, la « persona » est un système complexe de comportement qui est en partie dicté par la société et en partie dicté par les désirs ou les attentes de l'individu vis-à-vis de lui-même. Mais cela n'est pas la personnalité réelle. Bien des gens vous disent que c'est tout à fait réel et vrai, mais ça ne l'est pas. L'utilisation de la « persona » se fait sans inconvénient tant que vous ne vous êtes pas identifié à la manière dont vous apparaissez. Mais si vous n'êtes pas conscient de cela, vous risquez des conflits assez désagréables. 
Comme Freud, il a beaucoup étudié l'inconscient, tout en restant honnête et en établissant le fait qu'on ne peut pas accéder ni comprendre tout à fait ce qui est inconscient. De même qu'il réfute l'idée de traumatisme lié intrinsèquement à la naissance puisque chaque homme étant forcément né, chacun a vécu une sorte de traumatisme qui serait de fait la condition même de la naissance. Contrairement à Freud, en revanche, il fait la distinction entre l'inconscient individuel et l'autre collectif, d'où découlent les archétypes (comme celui d'Oedipe, par exemple).
Ces contenus qui sont devenus inconscients, se sont retirés d'eux-mêmes et non parce qu'ils ont été refoulés. Au contraire, ils ont une certaine autonomie. L'idée d'autonomie apparaît en ce que ces contenus qui ont disparu, ont la possibilité de se mouvoir indépendamment de ma volonté. Ou bien il apparaissent quand je veux dire une chose précise. Ils interfèrent et parlent eux-mêmes au lieu de me permettre de dire ce que je veux dire. Ils me font faire quelque chose que je n'ai pas du tout l'intention de faire. Ou bien ils disparaissent quand je voudrais les utiliser.
 Enfin, là où Freud pose le fait que c'est la libido qui domine l'humain et qui l'anime, Jung propose qu'il s'agit plutôt d'instincts, d'impulsions énergiques, qui englobe autant la sexualité que la protection que le besoin de puissance.
Ou bien vous faites de la réalité un objet de plaisir si vous êtes assez puissant pour le faire. Ou bien vous en faites l'objet de votre désir d'accaparement ou de possession.
Voici en résumé ce qui compose ce résumé - un petit condensé en questions réponses animé par Richard Evans et qui confronte Carl Gustav Jung ainsi qu'Ernest Jones en fin du livre (un spécialiste biographe de Freud). J'ai trouvé ça plutôt instructif, même si forcément succin, et cela donne vraiment envie d'en savoir plus - d'autant plus que Jung semble faire preuve d'humilité, d'humour et de réelle ouverture. Et même si je comprend le parallèle qui est toujours fait avec Freud quand cela concerne les travaux de Jung, je trouve ça un peu souvent redondant et réducteur dans le sens où leurs travaux ont pris des chemins différents. Mais ah - je ne fais que découvrir !

par Mrs.Krobb

Entretiens avec Carl Gustav Jung compilés par Richard Evans avec la participation de Carl Gustav Jung et Ernest Jones
Essai anglais
(traduction par Philippe Choussy)
Payot, décembre 2004
7,95 euros

mardi 18 avril 2017

"Le Chamane & le Psy" - Laurent Huguelit et Olivier Chambon

Ce livre est un recueil de dialogues entre le Dr. Olivier Chambon, psychiatre en France, et Laurent Huguelit, chamane en Suisse. Le but de l'ouvrage est de créer un partage, une ouverture entre les deux mondes, l'un basé sur le visible et l'autre sur l'invisible, l'un basé sur la science et l'autre sur les énergies qui nous fondent et nous entourent. Un beau pari, une réussite, des conversations intelligentes qui prônent le respect, l'échange entre les cultures et l'ouverture des consciences.

Bien qu'il soit plus question de chamanisme et des mondes invisibles dans ce livre, on navigue entre les deux eaux presque à chaque chapitre afin de voir le point de vue de l'un et l'autre, afin de comprendre où sont les différences, les contradictions, les difficultés et les avantages de chaque pratique.

On apprend, par exemple, les origines du mot chamane et pourquoi il est devenu un mot fourre-tout, on apprend ce qui fait les particularités de la pratique, sans trop entrer dans les détails non plus. Laurent Huguelit est un partisan de la simplicité et de l'efficacité, il dépeint un chamanisme brut, au tambour, qui utilise quelques gestes simples pour faire entrer l'invisible dans la matière, où il n'y a pas de décorum ni de plantes aux effets psychotropes. Très différent, donc, du chamanisme d'Amazonie, mais assez proche du chamanisme sibérien.

Un vent de modernité et un oeil nouveau sur une pratique ancestrale qui peine à se faire connaître et comprendre en Europe, et notamment en France. Car dans certains pays, la pratique chamanique a fait son entrée dans des hôpitaux, afin de compléter (et non de remplacer !) la pratique médicale. Le chamanisme, dans la bouche des auteurs, est comparé au réseau Web, dans une description assez marquante pour en faire comprendre les tenants et les aboutissants.

Mais aussi un nouveau souffle dans la pratique psy avec de nouvelles approches, plus à l'écoute, plus intuitives, plus symboliques, plus ancrées dans la matière, avec une ouverture aux phénomènes inexpliqués et au pouvoir guérisseur que l'on a déjà en soi, qui n'a besoin que d'être activé.

J'ai trouvé cet ouvrage très intéressant car chaque pratique a sa place, chaque mode de vie également, et que les choses y sont bien cadrées, sans fioritures, sans discours alambiqué ni ésotérique.

Bonus : Voir ici une vidéo de 30mn autour du livre avec les deux auteurs et ici une vidéo sur les approches chamaniques de la thérapie par Olivier Chambon pour ceux qui souhaitent approfondir.

par Mrs.Krobb

Le Chamane & le Psy : Un dialogue entre deux mondes de Laurent Huguelit et Olivier Chambon
Littérature française
Mama éditions, mars 2010
20 euros

lundi 10 avril 2017

"Cosmos" - Michel Onfray

Je ne savais pas à quoi m'attendre réellement en achetant ce livre, puisque je n'avais jamais rien lu de Michel Onfray. C'est son titre, Cosmos, qui m'a attiré aussi farouchement qu'un aimant, et sa couverture au soleil splendide, oeuvre de Nancy Holt (Sun Tunnels) qui m'a fait de l'oeil en cette époque de retour au printemps.
Sans le savoir, il m’apprenait ainsi, non par des leçons ostentatoires, mais par l’exemple, que le temps dans lequel il vivant était celui de Virgile : le temps du travail et le temps du repos. Insensible aux temps de la mode, temps modernes et temps pressés, temps de l’urgence et temps de la précipitation, temps de la vitesse et temps de l’impatience, tous temps des choses mal faites, mon père vivait un temps contemporain des Bucoliques, temps des travaux des champs et des abeilles, temps des saisons et des animaux, temps des semailles et des récoltes, temps de la naissance et temps de la mort, temps des enfants bien présents et temps des ancêtres disparus. 
Ce livre se veut donc un début d'encyclopédie relative et non exhaustive, loin s'en faut, du cosmos mais surtout et principalement du monde humain. Tâche ardue, forcément, et même en regroupant autant d'informations, il est difficile de parler à tous - et de tout. Tout d'abord sera abordé en introduction le rapport qu'il a eu avec son père, une introduction assez touchante qui aurait servi à elle seule de leçon sur le monde. En première partie, l'auteur décortique le Temps, à travers les bulles du champagne, le rythme des tziganes et celui des enfants, les cycles de la nature et le temps créé par l'Homme. En seconde position, la force de la vie, à travers le végétal, l'animal, la prédation, les techniques de fumier de Rudolf Steiner (qu'il décrie, bien entendu). En troisième lieu, le rapport à l'animal, la position inférieure, puis égale, puis supérieure à l'Homme, le spécisme et l'antispécisme, le point de vue religieux. Ensuite vient le Cosmos, une partie axée sur la religion, la spiritualité, le paganisme ancien, l'oubli des origines et la transcendance. Et pour fini, l'expérience de la vastitude avec le sublime nous fait découvrir la culture, l'art, pour enfin revenir à la nature.
 Tout ce qui remplit l’existence, la vie, l’amour, la mort, ce qui occupe les hommes, l’ambition, la domination, les honneurs, ce qui les déçoit, la trahison, l’infidélité, le parjure, ce qui les conduit, le sexe, l’argent, le pouvoir, ce qui les salit, le mensonge, la tromperie, l’hypocrisie, tout cela est chanté, crié, susurré, murmuré, dit, hurlé, chuchoté, comme si le spectacle et la théâtralisait de ce que nous sommes si souvent nous permettait, une fois représenté sur scène et donné dans les limites du théâtre, de nous purifier d’être ce que nous sommes.
Voilà pour l'exposé global de ce que contient ce pavé de lecture. Comme on peut s'en douter, beaucoup de philosophie, mais un côté surtout très terre à terre, rationaliste parfois à l'extrême, défenseur de la nature et des animaux sans toutefois prôner un retour à l'état totalement sauvage des origines. L'Homme se trouve remis à sa place - toute petite place - et souvent plutôt récrié.
Le sublime surgit dans la résolution d’une tension entre l’individu et le cosmos. La petitesse du sujet qui contemple la nature grandiose génère un sentiment : celui du sublime. 
Pour être tout à fait honnête, j'ai été déçue à la lecture du livre, même si je ne savais pas trop où je mettais les pieds. Là où j'attendais de l'élévation, du splendide, j'ai trouvé que la plupart du temps, il s'agissait surtout de dénoncer, rabrouer, rabaisser ou dénigrer. Se remettre à sa place, oui, mais pourquoi ne pas parler de ce que l'on trouve beau, sensé, juste, merveilleux, plutôt que - la plupart du temps - parler de ce que l'on trouve faux, contestable, impitoyable, inadéquat et sans intérêt ? Beaucoup de passages plutôt durs et cruels, un rappel sûrement nécessaire pour montrer tout le mal qui a été fait à la planète qui nous porte et à l'environnement (quel qu'il soit).
Spinoza écrivait fort justement que les hommes se croient libres parce qu’ils ignorent les causes qui les déterminent. En effet. Cette vérité qui contraint à la modestie n’est pas à l’ordre du jour à l’heure où les hommes témoignent d’une inconscience aussi grande que leur arrogance, d’un aveuglement aussi puissant que leur vanité, d’une cécité aussi étendue que leurs prétentions.
On retrouve un peu de l'approche de Jean-Marie Pelt en ce qui concerne l'amour pour la Terre et le Cosmos, pour ce qui est de mes propres références, et ce sont ces aspects-là que j'ai le plus aimé. Renouer avec la nature, comprendre son fonctionnement, ses cycles, son incroyable pouvoir d'adaptation, de communication, d'entraide, de construction. S'éloigner des ténèbres crées par l'Homme pour se rapprocher du Soleil et des étoiles.
Découvrir ainsi l’immensité du temps et la petitesse de nos vies, c’est apprendre le sublime, le découvrir, y tendre et vouloir y prendre place. Simplement, mon père m’offrait ainsi un exercice spirituel de première qualité pour trouver ma juste place dans le cosmos, le monde, la nature, et donc aussi parmi les hommes. Monter au ciel, selon l’expression consacrée par le catéchisme, pouvait donc aussi s’entende de façon païenne, immanente, pour le dire dans un mot qui convient parfaitement : philosophique. Le ciel étoilé offre une leçon de sagesse à qui sait le regarder : s’y perdre, c’est se trouver.

D'autres extraits ici, ici, ici, ici et ici.
par Mrs.Krobb

Cosmos de Michel Onfray
Essai français
J'ai Lu, août 2016
9,50 euros

lundi 3 avril 2017

"Vortex" - Robert Charles Wilson

Attention : ceci est le dernier tome d'une trilogie. Cliquer ici pour retourner au premier, ici pour le deuxième !

L'histoire se découpe cette fois-ci en deux temps très éloignés et distincts : le passé - par rapport au deuxième tome - où l'on voit évoluer une psychiatre et un policier qui prennent en charge un jeune SDF qui remplit des cahiers très mystérieux ; et le futur - dix mille ans plus tard - qui est relaté dans les pages de ces carnets, où la voix de Turk Findley, dissout par l'Arc Temporel précédemment, refait surface. Et le plus bizarre, c'est que le jeune homme, Orrin Mather, se trouve avoir travaillé dans les entrepôts du père Findley, ceux-là même qui sont censés se faire bientôt incendier par Turk.

La problématique tourne encore autour du traitement martien pour atteindre le Quatrième Age, détourné de son utilisation principale pour atteindre le marché noir. Les craintes du premier tome commencent à porter leurs fruits. Mais pas seulement : le Cinquième Age, l'immortalité promise par l'Arc Temporel et les Hypothétiques, semble fortement intéresser la communauté de résistants dix mille ans plus tard, toujours plus fanatiques et suicidaires.

Cette fois-ci, on retrouve beaucoup de la densité et du raisonnement scientifique et métaphysique du premier tome. L'environnement très contrôlé de Vox, cette île géante flottant sur les eaux des planètes reliées par les Arcs, dotée de technologie hautement minutieuse et d'un Réseau neurologique qui contrôle l'ensemble de ses citoyens, pose les bases d'un monde futur à la fois très prometteur pour se protéger des dangers de l'extinction et de l'hostilité de l'environnement et très orwellien pour avoir la main mise sur sa population. On y retrouve une connectivité et une conscience proche de celle des Hypothétiques.

Un des thèmes majeurs ici est avant tout l'écologie, le soucis de la planète et de la sur-consommation. Dans un futur tragique où la Planète est dorénavant ravagée et tout à fait hostile à toute forme de vie, on s'interroge sur ce qui a conduit l'Homme a dépasser outrageusement les limites et à continuer de piller les ressources de toutes les planètes accessibles jusqu'à voir décimer sa propre espèce de même que toutes les autres... alors même qu'il a bénéficié d'une protection inattendue contre les radiations et les grands bouleversements universels.

Le sujet est confus et souvent autodestructeur. Le sujet recherche des gratifications à court terme aux dépens de son bien-être.

Par ailleurs, vous aurez enfin les réponses tant attendues par rapport à ces Hypothétiques, en navigant sur des territoires cauchemardesques et ravagés. L'auteur signe une apothéose grandiose, cosmique et transcendantale, qui sera à la hauteur de ces trois romans intenses et dignes d'être élevés au rang des plus grands livres de la science fiction. Un récit préoccupant et presque plausible sur le rôle des machines, l'avenir de l'humanité et de la planète, la conscience contrôlée, le transhumanisme, la religion et le rapport à l'univers.

par Mrs.Krobb

Vortex de Robert Charles Wilson
Littérature américaine (traduction par Gilles Goullet)
Folio SF, mars 2015
8,20 euros

lundi 27 mars 2017

"Les puissances des ténèbres" - Anthony Burgess

L'auteur du très célèbre Orange Mécanique signe avec cet énorme pavé (1000 pages dans sa version poche) une rétrospective du XXème siècle, qui s'étend sur presque tous les continents et qui dépeint avant tout un portrait religieux, légèrement politique, du monde.
Je ne pouvais faire confiance à ma mémoire pour deux raisons : j'étais un vieillard, et j'étais un écrivain. Avec le temps, l'écrivain transfère le penchant de son art au travestissement à d'autres secteurs de sa vie. Dans le secteur frivole du commérage anecdotico-biographique de tabouret de bar, il est tellement plus facile, tellement plus satisfaisant de modeler, de réordonnancer, d'imposer apogée et dénouement, d'augmenter par-ci, de diminuer par-là, de quêter applaudissements et rires, que de rapporter dans leur nudité routinière les faits tels qu'ils se sont passés. 
Sous les traits de Kenneth M. Toomey, auteur anglais célèbre pour ses romans tous publics, ses pièces musicales et ses scénarios de films, se cache un homme sans cesse en train de questionner sur son art, sa voie, son but et sa solitude quand tout le monde ne cesse de remettre en question... son homosexualité. Car la sexualité est l'un des piliers de ce roman, vue sous un angle souvent religieux ou moral, tantôt restreinte, tantôt débridée. Quelques clichés mondains pour épicer le tout. Mais surtout, c'est un siècle qui aura traversé les deux Guerres Mondiales, avec tout son lot d'horreur et d'indescriptible, qui seront abordés mais point trop, même si la violence comme moteur humain sera tout à son honneur ici. Violence physique, psychologique, chagrin, perte, deuil, exclusion... Si Toomey s'en sort financièrement très bien avec ses romans à l'eau de rose, sa vie aura été plutôt sombre, à côté. L'on croisera également son frère par alliance, le Très Religieux Carlo Campanatti, qu'on se représente comme un ogre de conte de fées, à la fois bon pour son Eglise et terrifiant pour son Peuple, le seul devant qui le Diable recule encore.

Difficile de résumer ce livre dense et complexe, mais ce que l'on peut en dire sans se tromper d'un cil, c'est qu'il est d'une grande et exquise qualité littéraire, avec une écriture impeccable et travaillée, stylisée parfois presque à outrance, mais toujours dans le juste, dans les règles de l'art - Art qui sera également dans la ligne de mire de l'auteur.
La chose la plus réconfortante, et en même temps la plus propre à inspirer l'humilité, que je vis en Nouvelle-Galles du Sud, fut, dans la volière du Professeur Hocksly, le spectacle d'un oiseau à berceau et du tunnel de brindilles qu'il avait construit afin d'y attirer jusqu'à lui une compagne, si possible ; il avait décoré cette architecture à la Gaudi de fleurs, de plumes bleu et pourpre et de sacs à linge bleus volés ; de plus, je le vis peindre ce fichu système à l'aide d'une brindille tenue dans le bec et qu'il plongeait dans un jus de baies, bleu et pourpre aussi. Et pan pour les prétentions de l'art à la spiritualité ! 
Nombreuses sont les références à des personnages réels et célèbres, navigant dans les eaux littéraires, cinématographiques, musicales ou encore esthétiques, comme des points de repère auxquels s'accrocher pour ne pas perdre le fil. Nombreuses également, les allocutions en langue étrangère, le plus souvent expliquées, mais toujours bien laissées dans leur tonalité exotique, démontrant ainsi que le langage peut parfois avoir une teneur plus brute ou plus douce, selon la bouche, selon les lettres.

C'est à la fois très humain, pieux et profane, drôle et triste, révoltant, superbe, réaliste, et parfois presque burlesque. On se laisse emporter, d'un pays à l'autre, d'une année à l'autre, feuilletant comme le livre de l'histoire contemporaine dans chacun de ses replis, à la fois du côté des privilégiés et des oppressés, des forces de l'Axe ou des Alliés... Une bonne réflexion également sur l'engagement, qu'il soit politique, social, amoureux, professionnel. A la question : l'Homme est-il foncièrement mauvais ? L'auteur a tranché. Mais il vous laisse espérer encore...
Evidemment, c'était un réconfort de savoir que l'homme n'est pas fondamentalement mauvais et que l'on pouvait rejeter tout le blâme sur une sorte de virus moral, imposé au jardin d'Eden par un vaisseau spatial. Si les esprits sophistiqués ne pouvaient retenir un sourire en entendant parler des puissances diaboliques, les jeunes étaient tout prêts à y croire. De nombreux cas de délinquance juvénile, y compris des actes gratuits de viol, de torture et de meurtre, furent mis au compte du diable par leurs auteur. Le diable devint une réalité aussi tangible que le Christ des Enfants ou que le Grand Jésus Noir : ses cornes et ses yeux décoraient plus d'une grosse caisse de groupe rock : on l'invoquait dans les drug parties et il étalait son blason sur des tee-shirts. 
Quant aux traducteurs, ils ont brillamment - je pense - réussi à rendre cette prose magnifique dans tous ses recoins, jeux de mots, jeux de vilains...

Bonus : extraits 1, 2, 3 et 4

par Mrs.Krobb

Les puissances des ténèbres de Anthony Burgess
Littérature anglaise (traduction par Georges Belmont et Hortense Chabrier)
Pavillons poche, novembre 2012
13,99 euros