vendredi 19 avril 2019

"De bons présages" - Neil Gaiman & Terry Pratchett

On a mis en avant de nombreux phénomènes - guerres, épidémies, visites surprises du fisc - pour démontrer l'intervention secrète de Satan dans les affaires humaines. Mais à chaque réunion d'experts en démonologie, on décerne par consensus à l'autoroute périphérique M25 de Londres une place dans le peloton de tête des pièces à conviction. Leur erreur, bien entendu, est de croire cette malheureuse route maléfique simplement à cause de l'incroyable carnage et des frustrations qu'elle engendre chaque jour. En fait (peu de gens le savent, ici-bas), la M25 dessine le glyphe odégra, qui signifie dans la langue des Prêtres Noirs de l'Ancienne Mu : Salut à toi, Bête immense, dévoreuse de mondes. Les milliers d'automobilistes qui enfument quotidiennement ses replis jouent le rôle de l'eau sur un moulin à prières et meulent une brume perpétuelle à légère teneur en Mal, qui pollue l'atmosphère à des lieues à la ronde. C'était une des grandes réussites de Rampa.
Le livre s'ouvre sur une vague et courte scène qui prend place dans l'Eden original, avec Rampa et Aziraphale, les émissaires les plus vieux du Monde du Mal et du Bien. On les retrouve plus tard, à Londres, plus ou moins à notre époque (sachant que le livre a été publié en 1990). Rampa se voit confier la mission d'échanger un bébé normal contre l'Antéchrist. Sauf que l'échange de bébé... ne s'est pas tout à fait bien passé (et qu'ils s'en rendront compte, mais beaucoup plus tard). En attendant, l'Apocalypse approche. Heureusement que les prophéties d'Agnes Barge, sorcière des temps anciens menée au bûcher, regroupées dans son recueil Les Belles et Bonnes Propéthies, elles, avaient vu juste (les seules, d'ailleurs, qui avaient vu juste, et que personne n'a jamais pris le temps de lire, en dehors de sa descendance).
La collection comprenait la Bible des Injustes, ainsi dénommée à cause d'une erreur d'impression, qui lui faisait proclamer au chapitre VI de l'Épître aux Corinthiens : « Ne savez-vous pas que les justes ne seront point héritiers du Royaume de Dieu ? » ; et la Bible Friponne, composée par Barker et Lucas en 1632, qui édictait, suite à l'omission d'une négation dans le septième commandement : « Vous commettrez la fornication. » Il y avait la Bible des petits enflants, la Bible Que La Lumière Fuit, la Bible des Parisiens, celle des Pieuvres d'esprit et d'autres encore. Aziraphale les possédait toutes.
L'Apocalypse n'aura jamais été aussi drôle et burlesque, autant qu'effrayante et totalement contemporaine. Un démon qui se promène dans une voiture qui transforme toutes les cassettes en best-of de Queen, un ange qui collectionne les Bibles ratées, Adam l'Antéchrist qui se passionne pour les revues New Age et transforme le Molosse de l'Enfer en gentil toutou un peu simplet, Anathème Bidulde descendante de sorcière qui tente d'arrêter l'Apocalypse en déchiffrant des prophéties qui datent d'il y a des siècles et qui décrivent sa propre vie en des termes obscurs, Newton et Shadwell chasseurs de sorcières modernes qui découpent tout article de journal concernant 3 (ou +) tétons, etc. Les Quatre Cavaliers de l'Apocalypse sont bien évidemment aussi de la partie, dans de nouvelles peaux 2.0, et l'on retrouve avec plaisir la MORT de Pratchett, une vraie icône. Un recueil de personnages fantasques qui donnent une histoire haute en couleur (grisaille, en fait, on est à Londres tout de même), ténèbre, lumière et divertissement. L'Apocalypse, dans les mains d'un enfant qui pensent que les Tibétains creusent des tunnels dans la Terre pour en rejoindre l'autre bout, un enfant qui fait remonter l'Atlantide, ça peut être soit très ludique, soit catastrophique.
« J'vois pas ce qu'il y a de super à créer des gens comme ils sont, et puis à s'énerver parce qu'ils se conduisent comme des gens, intervint Adam avec sévérité. Et puis, de toute façon, si vous arrêtiez de dire aux gens que tout s'arrange après leur mort, ils commenceraient peut-être à mettre leurs affaires en ordre pendant qu'ils sont encore vivants. Si c'était moi le chef, j'essaierais de faire vivre les gens plus longtemps, autant que Mathusalem. Ça serait drôlement plus intéressant. Et puis, ils commenceraient peut-être à réfléchir à ce qu'ils font à l'environnement et à l'écologie, parce qu'ils seraient toujours là dans un siècle. » 
J'avais déjà lu le livre il y a quelques années, alors que je me délectais de la bibliographie de ces deux auteurs forts appréciables dans le genre de l'imaginaire, mais j'avoue que je ne m'en souvenais plus trop - si ce n'est que j'avais adoré ? C'est donc à l'occasion de la sortie prochaine de l'adaptation en série que j'ai décidé de le relire, et, surprise : c'est encore mieux que dans mes souvenirs ! Le côté gotho-romantique et fantastique de Gaiman, avec l'humour et la décadence de Pratchett, et eux deux réunis pour le meilleur et pour le pire (rappelant dès lors les deux personnages principaux du livre), servent sur un plateau d'or une histoire ébouriffante. Les personnages sont au top, l'intrigue est tordante, et même si la fin est un peu vite pliée, comme on dit : le principal, c'est le voyage. Et en plus c'est bien traduit (il faut le préciser, sachant que c'est truffé de jeux de mots). Donc entre De bons présages (Good Omens) et American Gods, présentement sur les écrans, les Dieux et la Mythologie sont actuellement et furieusement "in" et c'est vraiment à ne pas manquer - autant dans les livres que sur les écrans.
« Ah ! Tchaïkovski, je préfère », lança Aziraphale en ouvrant un boîtier et en enfournant la cassette dans le Blaupunkt.
« Tu ne vas pas apprécier, soupira Rampa. Elle traîne dans la voiture depuis plus de quinze jours. »
Une basse profonde commença son martèlement dans la Bentley tandis que la voiture dépassait Heatrow. Le front de l'ange se plissa.
« Je ne reconnais pas ce morceau, dit-il. C'est quoi ?
- Another One Bites the Dust de Tchaïkovski », répondit Rampa, fermant les yeux pendant la traversée de Slough.
Pour tuer le temps pendant qu'ils franchissaient le moutonnement des Chilterns endormies, ils écoutèrent également We are the Champions de William Byrd et I Want to Break Free de Beethoven.

Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7

par Mrs.Krobb

De bons présages de Neil Gaiman et Terry Pratchett
Littérature américaine (traduction par Patrick Marcel)
J'ai lu, avril 2014 (original : 1995)
7,20 euros

jeudi 11 avril 2019

"Le cycle du Ā" - A.E. Van Vogt

* *  Attention, il s'agit d'une intégrale et je vais parler de l'ensemble comme étant un livre unique * *
Après son dîner, il prit l'Histoire de Vénus. Elle racontait la vie des premiers hommes sur la planète à la fin du XXe siècle et décrivait comment l'enfer brûlant de son atmosphère avait pu être tempéré dès le premier quart du XXVe siècle. On avait amené depuis Jupiter des météorites de glace et on les avait mis en orbite autour de Vénus ce qui eut pour résultat de faire pleuvoir pendant des milliers de jours et de nuits. Ces météorites avaient une taille variant de 10 à 100 km3. Une fois fondue, leur énorme masse d'eau pénétra l'atmosphère de la planète puis atteignit sa surface, la dotant ainsi d'océans et fournissant de l'oxygène à son air.
Bienvenue dans le XXVIe siècle. La Terre est devenu un tremplin pour la vie sur Vénus, et seuls les humains capables de réussir les tests Ā (prononcer : non-A) pourront avoir le plaisir de s'envoler pour un meilleur avenir. Mais qu'est-ce que le non-A ? Ici, la sémantique est reine. La philosophie non-A, non-aristotélicienne, est un entrainement cortico-thalamique pour faire évoluer la pensée et les réactions de l'être humain. Gilbert Gosseyn est ici pour passer ces fameux tests. Très vite, il découvre que son identité et ses souvenirs sont faux, et qu'il est au centre de ce qui semble être un complot. À moins qu'il ne soit justement le pion pour déjouer un complot. Il découvre aussi, par la suite, qu'il a en réalité plusieurs corps, qui le remplaceront s'il meurt, mais surtout : qu'il a un cerveau second, qui renferme de bien étranges pouvoirs à s'approprier petit à petit. Qui est-il ? Qui est derrière lui ? Et quelle est cette partie d'échec qui se joue à échelle galactique ?
Non-axiomes.
Les données d'Aristote sur la science de son temps constituèrent probablement ce qu'on pouvait savoir de plus précis à son époque. Ses successeurs, deux mille ans durant, sous-entendirent probablement qu'elles étaient valables pour tous les temps. Dans des années moins lointaines, de nouvelles méthodes de mesure détruisirent nombre de ces « vérités », mais elles continuèrent d'être la base des opinions et des croyances de bien des gens. La logique bivalente selon laquelle ces gens raisonnent, a reçu en conséquence le nom d'aristotélicienne - symbole : A - et la logique polyvalente de la science moderne a reçu le nom de non-aristotélicienne - abréviation : non-A, symbole Ā.
J'ai trouvé le premier livre un peu léger quant à son thème principal qui est le Ā, manquant gravement d'explications et le faisant donc passer pour un vague prétexte à un roman de guerre spatiale. Heureusement, ce sera bien rattrapé dans le deuxième et troisième tome, et le non-A prendra donc tout son sens et sera expliqué de façon à être compréhensible au grand public. Enfin, pour la faire courte, il s'agirait d'une sorte d'apologie de l'évolution humaine qui se joue sur le plan purement psychologique et qui ferait donc de notre espèce actuelle une sorte de race un peu arriérée aux raisonnements et réactions encore trop typiquement bestiales. Les humains non-A seraient d'ailleurs par la suite supérieurs aux autres races humaines/humanoïdes de la galaxie, voire de l'Univers. L'humain est donc, ici encore, l'Être Supérieur de l'Univers. Mais il serait faux de dire que seule la sémantique Ā permet à notre héros de déjouer une guerre d'ampleur massive et d'instaurer une sorte de paix à échelle galactique. Se trouveront à côté de lui, petit à petit, d'autres Gosseyn, plus évolués encore, des Prédicteurs•ices, un chef qui a le pouvoir de voir à distance, un jeune empereur capable de mettre le feu avec son esprit, des espions très habiles...
Unique et impénétrable, la Machine dominait les êtres humains qu'elle allait classer selon leur culture sémantique. Pas un individu vivant ne savait exactement à quel endroit de sa structure se trouvait un cerveau électromagnétique. Comme tant d'hommes avant lui, Gosseyn se posa la question : « Où l'aurais-je mis, se demanda-t-il, si j'avais été l'un de ces architectes hommes de science ? » Cela, naturellement, n'importait guère. La Machine était déjà plus âgée que tout vivant actuellement existant. Se rénovant elle-même, consciente de son existence et de son objet, elle restait mystérieuse à tout individu, insensible à la corruption et capable en théorie de s'opposer à sa propre destruction.
On est ici en plein dans la SF à la fois psychologique et même parfois légèrement mystique (celle très chère à Philip K. Dick, qui est d'ailleurs la raison pour laquelle je me suis lancée dans ce cycle), et dans la SF des guerres de l'espace. Très mâlo-centrée, un peu psychophobe sur les bords, très clichée, pas crédible du tout sur bien des points, mais néanmoins avec deux-trois bonnes réflexions derrière. Et surtout, j'accorde à l'auteur le fait de réussir à monter des intrigues très enchâssées qui permettent de nombreux rebondissements, et le fait d'avoir réfléchi à une société humaine nouvelle. Le deuxième tome est celui que j'ai le plus aimé, peut-être parce que c'est celui qui est le plus abouti. Le premier participe plus au roman d'espionnage et de course-poursuite ; le deuxième exploite les possibilités des multiples Gosseyn et de sa capacité à utiliser son cerveau second de multiples manières dans un contexte militaire, et il (ce tome) questionne également sur les fondements d'une religion et sur ses bases concrètes ; le troisième fait intervenir les habitants d'une nouvelle galaxie, en guerre eux aussi. Le troisième n'était pas vraiment nécessaire et n'apporte pas grand chose, sinon un troisième Gosseyn, qui se prend encore plus pour une sorte d'Être Suprême (mais il faut savoir, à la décharge de l'auteur, que ce roman-là lui a été réclamé longtemps).
Rien de stupide à la base dans l'idée d'un État universel, mais des hommes à la pensée thalamique ne réussiraient jamais à créer que l'apparence extérieure d'un tel État. Sur la Terre, Ā était parvenu à dominer, lorsque cinq pour cent de la population s'était trouvée entraînée selon ses dogmes. Dans la galaxie trois pour cent devaient suffire. À ce moment, et pas avant, l'État universel serait une conception réalisable. En conséquence, la présente guerre était une fraude. Elle ne signifiait rien. Si Enro gagnait, l'État universel résultant durerait une génération, peut-être deux. À ce moment, les impulsions affectives d'autres individus non sensés les amèneraient à comploter et à se rebeller.
En remettant le cycle dans son contexte (les deux premiers tomes ont été écrits à la fin des années 40), le cycle du Ā reste un cycle de SF vraiment très intéressant dans son sujet et dans l'insertion d'une donnée plus intellectuelle et philosophique dans un décor militaro-SF qui ne s'en encombre en général pas du tout. Je comprends tout à fait que A.E. Van Vogt ait été une figure de proue de la SF en son temps. Dans une ambiance qui semble maintenant très rétro-futuriste, cet hommage à Alfred Korzybski, cycle entièrement traduit par rien de moins que Boris Vian, l'Univers des Ā, s'il reste assez peu accessible à un•e lecteur•ice novice en SF, présente un des classiques du genre, qui déconstruit un peu les concepts d'espace et de temps.

Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7

par Mrs.Krobb

Le cycle du Ā de A.E. Van Vogt
Littérature américaine (traduction par Boris Vian)
J'ai lu, avril 2010
11 euros

lundi 8 avril 2019

"La guerre des intelligences" - Laurent Alexandre

Le monde a connu trois grandes révolutions technologiques et économiques en deux siècles.
La première s'étend de 1770 à 1850, avec les premières usines puis la machine à vapeur et le réseau de chemin de fer.
La seconde de 1870 à 1910, avec la naissance de l'aviation, de l'automobile, de l'électricité et de la téléphonie. Ces inventions ont changé le monde autour des réseaux électriques et de transport.
La troisième révolution a débuté vers 2000, avec l'arrivée des technologies NBIC (Nanotechnologies, Biotechnologies, Informatique et sciences Cognitives) qui vont bouleverser l'humanité. La dimension révolutionnaire des nanotechnologies tient au fait que la vie elle-même opère à l'échelle du nanomètre - le milliardième de mètre. Une échelle jusqu'alors hors de portée pour nous. La fusion de la biologie et des nanotechnologies va transformer l'Homme en ingénieur du vivant et lui donnera un pouvoir fantastique sur notre humanité.
L'idée de base du livre est intéressante, puisqu'elle nous concerne presque tous et toutes, sachant qu'il s'agit de l'intelligence artificielle (IA) qui devient de plus en plus omniprésente, mais aussi du futur de l'école, qui devra s'adapter à un monde de plus en plus technologique. Là-dessus, j'accorde donc à l'auteur de faire un point essentiel sur l'état des avancées technologiques autour de l'IA et des nanotechnologies, de façon accessible et compréhensible, et de proposer des futurs possibles sur la cohabitation de l'humain et de la machine.
De HAL 9000, dans 2001, l'Odyssée de l'espace, à R2D2 ou Z-6PO dans Star Wars, l'image du robot redoutable ennemi ou fidèle compagnon est depuis longtemps un incontournable des films d'anticipation. Mais personne n'imaginait que l'Intelligence Artificielle puisse devenir un objet contemporain, traversant l'écran pour atterrir dans notre vie réelle. Et pourtant, l'IA s'est imposée en quelques années comme le principal vecteur des bouleversements qui ont lieu aujourd'hui dans le monde. En vingt ans, nous avons été propulsés du Bi-bop au smartphone, du minitel à la 5G, du tamagotchi à AlphaGo. Internet ou les réseaux sociaux paraissent en réalité des stades presque anecdotiques d'évolution technologique sur lesquels l'IA s'appuie. Elle est partout et ses progrès sont fulgurants. Notre société, déjà, ne saurait plus s'en passer ; elle en devient même plus dépendante à chaque instant.
Laurent Alexandre adule tout au long du livre le travail de Google, Facebook, glorifie Bill Gates, palabre sur Elon Musk, et porte l'Amérique et la Chine comme des géants prodiges. Problème : ça va aussi avec toutes les dérives, dont il parle beaucoup d'ailleurs, comme pour les dénoncer (sauf qu'il prouve aussi qu'il est complètement d'accord avec ces pratiques). Au menu : les appareils de télépathie de Facebook qui « permettront de transférer des informations d'humain à humain, ou d'humain à ordinateur. (...) Grâce à une puissante Intelligence Artificielle, ces appareils liront littéralement dans notre cerveau, bouleversant les méthodes éducatives. (...) L'introduction des appareils de Facebook améliorera certes les techniques éducatives mais exigera parallèlement une réflexion neuroéthique approfondie : l'école ne doit pas devenir une institution neuromanipulatrice. »
L'école, sous sa forme actuelle, va mourir. Ce qui reste à déterminer, en revanche, est la façon plus ou moins douloureuse dont elle disparaîtra. Si elle fait trop de résistance, elle risque d'empêcher les enfants, spécialement ceux issus des milieux plus modestes, de profiter rapidement des bénéfices d'un accès inédit à l'intelligence. Surtout, il faut comprendre que la réinvention de l'école sera la condition d'un sauvetage bien plus fondamental : celui de l'humanité tout entière. Car la nouvelle école que nous allons inventer devra nous permettre de relever le défi immense de notre utilité dans un monde bientôt saturé d'Intelligence Artificielle.
Pour le reste, le point de vue de l'auteur, la tonalité du livre, les idéologies dangereuses et le catastrophisme m'ont réellement dérangée - et je n'ai fini le livre que parce que je me suis engagée à le faire. J'aurais pu arrêter à la page 29, déjà, lorsque ce monsieur s'est amusé à sortir ce genre de propos : « Seule une IA de phase 3 pourrait sembler intelligente, se faire passer pour un homme - ce qui pose d'énormes problèmes de sécurité - et remplacer par exemple un médecin généraliste ou un avocat. Mais aujourd'hui, l'IA ressemble encore à un autiste atteint d'une forme grave d'Asperger qui peut apprendre le bottin téléphonique par coeur ou faire des calculs prodigieux de tête mais est incapable de préparer un café... », voire même à la page 12 : « L'intelligence est aujourd'hui la seule vraie distinction ; en être dépourvu, le seul vrai handicap. (...) L'intelligence est l'inégalité que la société corrige le moins bien aujourd'hui. À l'heure où les "plafonds de verre" sont combattus avec détermination - sexe, origines ethniques et sociales -, elle est la dernière frontière de l'égalité. » Venant d'un docteur, donc, ces propos en disent long sur la considération DE BASE de l'être humain. Vous l'aurez donc compris, il y aura déjà un discours profondément validiste qui dénigre complètement les personnes handicapées (notamment avec déficience mentale). Qui devraient, selon lui, être éliminées dès avant la naissance. Il ne cache qu'à demi-mot son idéologie clairement eugéniste, dont il fera l'apologie presque tout au long du livre, en disant toutefois que c'est à prendre avec des pincettes (oh oh oh). J'ai d'ailleurs rassemblé un petit florilège de citations et passages effrayants relégués par l'auteur, que vous pouvez voir ici (mais ne vous forcez pas, hein).
Notre société va au-devant de trois crises. Une crise sociale dès la diffusion d'une IA faible ultra-compétitive face à nous. Une crise éthique, lorsque la neuroaugmentation deviendra nécessaire. Une crise existentielle enfin, lorsque l'IA nous défiera dans ce que nous sommes en tant qu'individus et êtres humains. L'école - ou plutôt l'institution qui lui succèdera -, aura la tâche de répondre à ces trois défis.
Pour conclure, tout n'est pas à jeter, il y a de réelles réflexions dans ce livre, mais qui sont complètement étouffées sous le catastrophisme (discours de "guerre"), l'apologie du transhumanisme qui passe par la neuroaugmentation et l'eugénisme biologique, la vision du QI comme seule valeur humaine (sans oublier du coup tous les propos bien racistes et classistes - qu'est-ce qu'on se marre, décidément). L'Europe est pour lui décidément trop à la ramasse de privilégier les droits des utilisateurs d'internet pour protéger leur vie privée plutôt que de forcer l'utilisation des données personnelles comme c'est fait ailleurs... Et, pour finir, un discours qui pose clairement l'Homme comme un Dieu, avec tout ce qui va avec. Bref, le livre est un condensé de tout ce que je n'avais vraiment pas envie de lire, avec des discours dangereux et extrémistes. Il y a d'autres façons d'envisager et de parler de l'IA bien plus saines, et je rajouterai que ce n'est pas l'IA qui est une menace, mais bien les personnes qui sont derrière et ce qu'elles en font.

Dans le cadre du Prix des lecteurs Livre de Poche 2019

Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5

par Mrs.Krobb

La guerre des intelligences : Comment l'intelligence artificielle va révolutionner l'éducation de Laurent Alexandre
Littérature française
Le Livre de Poche, janvier 2019
7,90 euros

mardi 2 avril 2019

"Toi l'immortel" - Roger Zelazny

« J'ai ainsi découvert que vous auriez pu être trois, quatre et même cinq personnes différentes, tous des Grecs dont un fut un individu absolument extraordinaire, un certain Konstantin Koronès. Mais c'est un des plus âgés du lot et il aurait maintenant deux cent trente-quatre ans. Il est pourtant né un jour de Noël, avec un œil bleu et l'autre marron, la jambe droite estropiée, la même implantation de cheveux que vous à vingt-trois ans, la même taille, la même fiche anthropométrique conçue par Bertillon. »
 La Terre n'est presque plus qu'une destination touristique depuis que la plupart de ses continents ont été détruits par une catastrophe atomique, et Conrad Nomikos, qui s'occupe des vestiges culturels et artistiques, se voit désigné comme le guide de voyage de Cort Myshtigo, un non-humain venu visiter la planète pour un projet mystérieux. Une équipe se forme, avec en tête ce héros aux milles identités, un assassin, des agents pour le retours de terriens sur leur planète, le directeur des services de protection de la nature et son épouse, ainsi qu'un poète. Beaucoup de suspicion, des débuts de complots, des hypothèses sur le travail de recherche de l'étranger... et des aventures à couper le souffle ! 
« Je me rends compte que vous me détestez.
- Moi ? Qu'est-ce qui vous fait croire ça ? Le fait que vous avez insulté un de mes amis, que vous m'avez posé un tas de questions déplacées, que vous m'avez plus ou moins forcé la main pour que j'entre à votre service sur un de vos caprices...?
-... que j'ai exploité vos compatriotes, que j'ai transformé votre Terre en un immense bordel, et que j'ai démontré que la race humaine était le parent pauvre d'une race et d'une culture galactiques plus vieilles de plusieurs millénaires... »
C'est avec ce livre que j'entame la bibliographie de cette grande figure de la SF qui a beaucoup publié à partir des années 60 jusqu'en 1995, à sa mort. On lui connaît deux cycles, trois séries, et bon nombre de romans indépendants (dont celui-ci fait partie), ainsi que des nouvelles. D'ailleurs, Toi l'immortel est une version augmentée d'un récit initialement paru dans un magazine. Et ça se sent un peu à la lecture : de grandes idées, des évènements forts, des personnages à l'histoire très longue, et le tout condensé dans un livre d'un peu plus de 250 pages, qui aurait pu facilement en faire le double, voire le triple. On aurait pu en apprendre plus sur l'étrange destin de la Terre, lors de ces énigmatiques "Trois Jours", en apprendre plus sur la colonisation de l'espace et sur cette race Végane, décrite comme supérieure à celle des humains, en apprendre plus sur la vie du héros et de ceux qui l'ont accompagnés en des âges reculés, en apprendre plus sur les complots qui se trament... Néanmoins, et c'est là qu'on peut comprendre le talent de Zelazny, c'est qu'il a su concentrer ses idées en peu de mots, ni trop ni pas assez, le temps d'un voyage relativement court.
« Les gens ont en général la décence de faire des choses importantes pendant une cinquantaine d'années, puis ils s'arrêtent. Leur élégie est sans problème, et mes dossiers en sont pleins. Mais je crains que la tienne ne puisse être qu'une improvisation de dernière minute avec une dissonance finale. Je n'aime pas ce genre de travail. Je préfère réfléchir pendant de longues années, estimer la valeur d'une vie et composer sans être bousculé. Les gens comme toi, qui sont déjà de véritables personnages de folklore, m'ennuient beaucoup. J'ai l'impression que je vais être obligé de te consacrer un poème épique et je n'en ai plus le temps. Par moments je me sens devenir sénile. »
Ce livre, initialement paru en 1966, comporte les défauts des récits de SF écrits par des auteurs masculins de l'époque : peu de personnages féminins en dehors des femmes de... ou des prostituées, des tropes parfois bien colonialistes voire racistes, et l'exploitation des personnes handicapées ou perçues comme différentes... J'avoue que je me serais bien passée de la scène de combat qui se passe vers la fin, de même que globalement tout ce qui l'entoure, mais en dehors de ça, j'ai trouvé que c'était un livre de science-fiction bien construit, qui marie à la fois les temps futurs (colonisation de l'espace, technologies avancées) et temps anciens (mythologie grecque, vestiges, légendes) avec une grande facilité. Et, pour finir, j'ai beaucoup aimé le dénouement du récit, dans les dernières pages. Je remercie les éditions Mnemos et Babelio pour la découverte !
« La Terre se meurt, se meurt, et bientôt sera morte... Rentrez chez vous, la fête est finie. L'heure est tardive, tardive, oh ! combien !... (...) Allez, partez, partez tous maintenant. Désaltérez-vous à la fontaine du silence. Après avoir tenté votre chance au jeu ridicule de la vie, désaltérez-vous à la fontaine du silence. Que cherchaient donc les dieux, dites-moi, que cherchaient-ils ? Rien, tout n'était qu'un jeu. Partez, allez, partez maintenant. L'heure est tardive, oh ! combien ! »
Bonus : la fiche Wikipédia, très complète (attention aux spoilers) + extraits 1, 2, 3, 4

par Mrs.Krobb

Toi l'immortel de Roger Zelazny
Littérature américaine (traduction par Mimi Perrin)
Mnemos (coll. Hélios), septembre 2018 (original : 1966)
9,90 euros

vendredi 29 mars 2019

"Pourquoi les bananes sont-elles courbées ?" - Jean-Baptiste Giraud

Tradition, tradition, quand tu nous tiens ! En Belgique, quand vous commandez au serveur un demi, je peux vous assurer qu'il vous apportera bien un demi-litre de bière ! En France, pour boire un demi-litre de bière, c'est un "distingué", un "baron", un mini-chevalier", une "chope", une "pinte", voire un "sérieux" qu'il faut demander ! Subtile arc-en-ciel lexical. Explications : dans de nombreuses régions, il y a encore une soixantaine d'années, on utilisait "la chopine" comme unité de mesure, qui valait presque un demi-litre, et la chope, qui elle valait la moitié de la chopine, 25 centilitres donc. La chope est donc une demi-chopine, bref un demi. L'expression est restée.
 Pourquoi les aiguilles d'une montre tournent-elles de gauche à droite et pourquoi on écrit dans ce sens également dans notre langue ? Comment l'aspirine vient-elle à bout du mal de tête ? Pourquoi baille-t-on ? À quoi servent les années bissextiles ? Pourquoi une panne d'ordinateur est-elle appelée "bug" ? Pourquoi les cerfs ont-ils des bois ? D'où vient la sensation de "déjà-vu" ? ... Plus de 250 questions qui concernent autant la vie animale que le corps humain, la Terre et la Lune, les expressions couramment utilisées, le fonctionnement scientifique ou mécanique de certaines choses, les unités de mesure, les objets de la vie quotidienne, etc.
Surprise, les dernières études laissent penser que bébé, même s'il ne parle pas encore, comprend et connaît plusieurs centaines de mots dès l'âge de un an. À tel point que l'on déconseille aujourd'hui de parler... bébé ! Arrêtez de doubler les syllabes : cela lui ferait perdre du temps dans son apprentissage de la langue. Certains surdoués n'attendent d'ailleurs pas qu'on leur fournisse un vocabulaire, une syntaxe et une grammaire pour communiquer. Les frères Bogdanov, les présentateurs de l'émission-culte Temps X, mais aussi savants émérites, sont réputés avoir parlé une langue créée de toutes pièces par eux, pour eux, alors qu'ils étaient encore dans leurs berceaux respectifs.
J'aime beaucoup ce genre de livres, parce qu'ils sont toujours utiles, et parce que quelque part, et surtout vers 1 ou 2 heures du matin, juste avant de dormir, j'ai des dizaines de questions existentielles qui me viennent, dont les réponses devraient déjà m'être évidentes, mais qui demeurent des mystères. Alors aujourd'hui c'est plus simple, avec internet, les réponses tombent assez rapidement, de façon concise ou élaborée, au moment même où on se pose la question. Néanmoins, c'est aussi toujours un plaisir de comprendre certaines choses qui ne nous étaient même pas venues à l'esprit.
Ainsi, les tablettes rongo-rongo de l'île de Pâques sont semble-t-il écrites en "boustrophédon", mais inversé ! En gros, on lit la première ligne de la gauche vers la droite, puis on fait tourner la tablette de 180°, on lit également la deuxième ligne de la gauche vers la droite, et ainsi de suite. À noter que, jusqu'ici, la langue utilisée sur les monuments vestiges de l'île est toujours impossible à décrypter, faute de pierre de Rosette pour traduire en autre chose de connu.
 Ce livre répond à plein de questions très diverses, parfois de façon vague (parce que les réponses se sont perdues avec le temps et qu'on se base donc sur des suppositions) et parfois de manière très précise et simplifiée. J'ai parfois eu la sensation de rester sur ma faim, mais globalement j'ai appris énormément de choses, d'autres que je savais déjà mais qui m'ont été rappelées. Un seul reproche, cependant, c'est que je n'ai pas trop accroché à l'humour utilisé ici. Je trouve ça bien d'aborder l'apprentissage de façon ludique et décontractée, et ça fait que le livre est très accessible, mais personnellement j'ai trouvé que c'était prétexte à des remarques parfois un peu bof. En dehors de ça, c'est un bon livre de chevet pour briller un peu plus en société. Merci à Babelio et aux éditions de l'Opportun !
Ray Tomlinson, un ingénieur américain considéré comme le père - ou l'un des pères - des messages électroniques (...) chercha donc une locution permettant d'associer les deux informations et décida d'utiliser le @ ou arobase, qui n'était utilisé dans aucun nom ou mot d'usage courant, mais dont on trouve pourtant la trace dès le Moyen Âge et qui servait à beaucoup de choses jusqu'à tomber en déshérence. Un choix d'autant plus pertinent que le @ se prononçait "at" en anglais, ce qui signifie "chez" !
 Bonus : extraits 1, 2, 3

par Mrs.Krobb

Pourquoi les bananes sont-elles courbées ? de Jean-Baptiste Giraud
Littérature française
L'Opportun, janvier 2019
9,90 euros