lundi 10 décembre 2018

"Le problème à trois corps" - Liu Cixin

« En Chine, toutes les pensées libres et contestataires, après avoir pris leur envol, finissent toutes un jour ou l'autre par s'écraser sur le sol, car la gravité de la réalité est trop lourde. »
1967, la Chine est en pleine révolution culturelle, avec ce que cela comporte comme atrocités, censure, restructuration de l'éducation et de l'enseignement, délation à outrance... dans ce contexte, Ye Wenjie, alors jeune fille, est accusée de nourrir des idées subversives. Mais on a quand même besoin d'elle, dans une base secrète et mystérieuse, un aller qui semble sans retour. Et une grande opportunité pour elle de changer le monde. Quelques années plus tard, dans les années 2000, Wang Miao, spécialiste des nanomatériaux, remarque des phénomènes invraisemblables, et finit par s'en remettre à Ye Wenjie, décidément pleine de surprises. Une histoire fascinante sur plusieurs époques et plusieurs dimensions.
L'antenne radar n'était pas sortie souvent. Quand le vent était trop fort, elle restait au sol, mais quand elle était mise en marche, il se passait des choses étranges : les animaux de la forêt s'agitaient, des nuées d'oiseaux s'affolaient brusquement, et il arrivait que les humains souffrent de maux de tête ou de nausées. Les gens d'ici perdaient plus facilement leurs cheveux qu'ailleurs et, si on les écoutait, ces symptômes étaient apparus après l'installation de l'antenne. De nombreuses légendes couraient au sujet du pic du Radar. Les jours de grande neige, dès que l'antenne était mise en route, les flocons se transformaient en gouttes de pluie. [...] Parfois, quand l'antenne était en route, un ciel bleu pouvait soudain devenir violemment orageux, et on apercevait parfois dans le ciel nocturne de bien étranges halos de lumière...
Dimension politique, tout premièrement, avec le climat de répression et de condamnation qui règne alors à la fin des années 60. L'auteur nous met tout de suite dans le bain avec des scènes violentes, dans le cadre universitaire, puis nous emmène ensuite un peu plus loin, là où débutent les secrets gouvernementaux, l'espionnage, la course à l'armement et à l'exploration spatiale. La Chine contre le reste du monde.
IV. Message de salutation adressé aux extraterrestres
Première version [Texte intégral]
À toutes les civilisations recevant ce message, attention ! Ce message a été émis par le pays terrien qui défend l'idéologie de la révolution ! Avant réception de ce message, vous avez peut-être déjà reçu des informations provenant d'une autre source terrestre. Ces messages ont été envoyés par une puissance impérialiste, luttant avec une autre superpuissance pour le contrôle de la Terre, en essayant de replonger l'histoire de l'humanité dans ses heures les plus sombres. Nous espérons que vous n'écouterez pas leurs mensonges et que vous choisirez le camp de la justice, le camp de la révolution !
[Instructions] : J'ai lu le document. C'est n'importe quoi ! Qu'on colle des dazibao sur la surface de la Terre, passe encore, mais les envoyer dans l'espace... Les meneurs de la Révolution culturelle ne devraient pas être impliqués dans le projet Côte Rouge. Le contenu d'un message aussi important doit faire l'objet d'une rédaction sérieuse. Je recommande de créer un comité spécifique et de faire valider le contenu lors d'une réunion du Bureau politique.
Dimension technologique et scientifique, en second, bien que ces aspects soient fortement présents voire omniprésents, et très largement détaillés par l'auteur. On sent clairement qu'il a des connaissances sur le sujet et cela donne une histoire et une intrigue très précise, qui offre une plongée dans un décor probable, presque palpable et réel. Le roman se campe donc royalement dans le genre de la Hard-SF, et s'impose déjà en titan. Le récit se veut à la fois critique et commémoration du progrès scientifique et technologie, au niveau du micro comme du macrocosme, où les plus petites particules peuvent jouer un rôle à un niveau planétaire et où tous les engrenages ont leur importance.
« Je n'en sais rien. Une puissance inimaginable est en train d'assassiner la science. [...]
- Tout est coordonné en coulisses par une seule et même personne qui a un but précis : détruire complètement la recherche scientifique.
- Qui ?
- Je l'ignore, je l'ignore absolument, mais je peux sentir son plan. Un plan impressionnant, un plan global : anéantir les équipements scientifiques, vous assassiner, vous, les chercheurs, ou bien vous contraindre au suicide, vous faire devenir fous, mais avant tout vous détourner de vos recherches, jusqu'à ce que vous deveniez encore plus stupides que les gens ordinaires.
- Merci pour la lucidité de ce jugement...
- Et dans le même temps, l'ennemi veut aussi jeter l’opprobre sur la science dans la société. Bien sûr, il y a toujours plus ou moins eu des gens pour le faire mais, cette fois-ci, je suis persuadé que c'est organisé. »
Dimension écologique, ensuite, teintée d’antispécisme, notamment avec la référence à deux livres principaux : Le printemps silencieux de Rachel Carlson et La libération animale de Peter Signer. Bien que ces références fassent une apparition assez brève, il est clair que ce sont des éléments clé du livre, et surtout un tournant radical pour certains des personnages. Et s'il est question d'environnement naturel de la Terre, il est aussi question d'écologie à un niveau universel. Une réflexion qui a une grande importance, de plus en plus.

Dimension humaine, bien sûr : l'humanité mérite-t-elle d'être sauvée ? de rencontrer une espèce extraterrestre ? que peut-on louer comme intention à une espèce qui n'est pas la nôtre ? l'humanité peut-elle arrêter de tout détruire ? Autant de questionnements abordés, et un point de vue plutôt divisé. On part d'ailleurs sur une voie plutôt religieuse (que ce soit au niveau politique, écologique ou humain), d'autant plus lorsqu'il est question de l'idéalisation des mondes extraterrestres qui sont vus soit comme les sauveurs soit comme les destructeurs.
« Je sauve le monde.
- Vous sauvez... Vous sauvez les habitants de la région ? C'est vrai que l'environnement ici est vraiment...
- Vous êtes donc tous les mêmes ! explosa soudainement Evans de colère. Quand on vous parle de sauver le monde, vous ne pensez qu'aux humains ! Et sauver les autres espèces, c'est dérisoire ? Qui a donné aux humains une telle place d'honneur sur la planète ? Non, les humains n'ont pas besoin d'être sauvés. Ils vivent déjà bien mieux qu'ils ne le méritent. »
Dimensions, enfin, littéralement. Entre le réel et le virtuel, grâce au jeu en réalité virtuelle du Problème à trois corps, plongée impressionnante et révolution du jeu tel qu'on le connait. Un autre des aspects les plus importants du livre, puisque cette porte virtuelle s'ouvre sur un monde complètement nouveau et fascinant, présenté petit à petit par un subterfuge très intéressant qui passionnent de nombreuses figures éminentes de la société chinoise.
Le jeu utilisait comme carapace des éléments empruntés à l'histoire et à la société humaines pour narrer celles de Trisolaris et éviter que les joueurs débutants ne soient trop déstabilisés par leur étrangeté. Lorsque le joueur avait atteint un certain niveau de jeu et qu'il avait commencé à apprécier le charme de la civilisation trisolarienne, l'OTT le contactait directement, testait son degré de sympathie envers Trisolaris et, s'il était retenu, le joueur devenait finalement membre de l'Organisation. Cependant, le jeu des Trois Corps peinait à renforcer la visibilité de l'Organisation, car il nécessitait d'avoir des pré-acquis importants en matière de science et une capacité de réflexion poussée.
En résumé, j'ai trouvé que c'était un livre d'une grande complexité - dans un sens positif - qui a clairement été travaillé, pensé et documenté. Avec une mise en place lente mais nécessaire pour bien comprendre tous les enjeux, l'histoire prend son temps, joue même avec le temps, se joue des lecteur•ice•s, avec des retournements de situations très fréquents. Les personnages ne sont pas tous égaux, loin s'en faut, mais ceux qui sont mis sous les feux des projecteurs sont vraiment intéressants, chacun à leur manière. Bien que l'intrigue puise son essence dans un des questionnements les plus récurrents de la science-fiction, je reconnais qu'il s'agit d'un des livres les mieux écrits que j'ai lus dans le genre. Je pose à peine un pied dans le genre de la Hard-SF et bien que je n'y connaisse rien, je n'ai pas trouvé que les détails étaient trop obscurs pour des débutant•e•s, je trouve au contraire que c'est assez bien expliqué pour permettre d'être vraiment immergé•e totalement dans le livre. D'ailleurs, une adaptation est normalement prévue en 2020, sous forme de série, produite par Amazon. En attendant, il n'y a plus qu'à lire la suite de la trilogie !

Et merci à Usbek & Rica et leurs articles passionnants sur la SF en général et sur Liu Cixin plus particulièrement (attention, ce dernier article peut contenir des spoilers quant à la fin de la trilogie), sans qui je serais peut-être passée à côté de cette petite pépite...
* Ceci est bien sûr un message à caractère publicitaire volontaire de ma part, lisez et achetez Usbek & Rica ! *

Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7

par Mrs.Krobb

Le problème à trois corps de Liu Cixin
Littérature chinoise (traduction de Gwennaël Gaffric)
Babel, octobre 2018
9,70 euros

lundi 3 décembre 2018

"Le langage de la nuit" - Ursula K. Le Guin

« Il y a dix ans, je suis allé dans la section jeunesse d'une librairie, et j'ai demandé un exemplaire du Hobbit. "Oh, vous le trouverez dans les livres pour adultes, m'a répondu la libraire. Selon nous, ce n'est pas bien qu'un enfant refuse d'affronter la réalité." »
Mon ami et moi avons bien ri de cette histoire, et frissonné aussi un peu ; nous étions de plus d'accord sur le fait que la situation avait bien changé en dix ans. Cette sorte de censure moralisatrice qui frappait les œuvres de fantasy a pratiquement disparu maintenant, dans les librairies jeunesse. Mais que les librairies soient devenues des oasis dans le désert ne devrait pas nous faire oublier que le désert existe. L'opinion qu'avait émise cette libraire est encore courante. Elle était sans doute de bonne foi, mais en fait elle ne faisait que refléter une particularité fondamentale du tempérament américain : la réprobation morale de la fantasy - une réprobation si forte, et souvent si agressive, qu'elle ne peut s'expliquer, selon moi, que par la peur.
D'où la question : pourquoi les Américains ont-ils peur des dragons ?
Ce livre est constitué de plusieurs textes analytiques de Ursula K. Le Guin, publiés à l'origine entre 1973 et 1977. Ils recouvrent principalement son point de vue sur l'écriture et la lecture en général, sur ce qui est considéré comme des œuvres à destination de la jeunesse ou des adultes, mais surtout sur la fantasy et la science-fiction, des genres qu'elle connaît particulièrement bien puisqu'elle les a englobés dans son œuvre - de façon magistrale de surcroît. Bien que ces textes commencent à dater un peu, puisqu'il s'agit souvent d'analyse sociale et culturelle et que des avancées ont eu lieu depuis, on ne pourra pas manquer de remarquer la justesse de ses propos, son analyse fine et sa vision globale.
Je me suis d'ailleurs souvent demandé s'il n'existait pas un lien bien réel entre un certain type d'esprit scientifique (celui qui aime l'exploration, les synthèses) et l'inclination à la fantasy. Tout compte fait, le nom de « science-fiction » convient peut-être assez bien à notre genre littéraire. Ceux qui n'aiment pas la fantasy trouvent très souvent la science fastidieuse ou rebutante. Ils n'aiment ni les hobbits ni les quasars. Ils ne se sentent pas à l'aise avec eux, ils ne veulent pas de ce qui est trop complexe ou trop différent. Néanmoins, si ce lien existe bel et bien, je suis prête à parier qu'il est d'abord et avant tout de nature esthétique.
Ursula K. Le Guin définit d'abord l'écriture comme le meilleur moyen de communication pour définir l'humanité, la réalité, le monde intérieur. Selon elle, la fantasy et la science-fiction ne se contentent pas de s'éloigner du monde pour offrir des visions de rêverie, des utopies futures ou pour développer des mondes magiques, mais elles montrent également une vision de la réalité plus juste, plus pointue, plus intense que ce que d'autres genres littéraires font, sous couvert de réalisme.
Car la fantasy est tout ce qu'il y a de plus vrai, bien entendu. Peut-être pas d'un point de vue factuel, mais elle est vraie tout de même. Les enfants le savent très bien. Et les adultes le savent aussi - et c'est précisément pour cette raison qu'ils en ont peur. Ils savent que sa vérité met au défi, voire menace tout ce qui est faux, tout ce qui est factice, tout ce qui est superflu, tout ce qui est sans importance, dans la vie qu'ils se sont laissé imposer. Ils ont peur des dragons parce qu'ils ont peur de la liberté.
L'autrice évoque bien sûr plusieurs références d'auteurs et de livres, parle de style, de façon d'écrire, du devoir qu'ont les écrivain•e•s de fantasy d'avoir une écriture qui fasse rêver et qui permette de se sentir vraiment "ailleurs", et pas à "Poughkeepsie" - et donc, qu'on ait vraiment l'impression de lire un récit qui sort de l'imaginaire d'une personne et pas juste le journal local -, du fait qu'en science-fiction, la demande se concentre principalement sur les thèmes, les sujets et "l'envolée" plus que sur le style, ce qui fait que c'est un genre où se côtoient l'excellence et le médiocre, surtout à l'époque des pulps (je note quand même qu'elle classe avec bienveillance Philip K. Dick dans l'excellence dans ce contexte).
Et qu'est-ce au juste que le meilleur de la science-fiction, sinon l'un de ces « nouveaux instruments » que Woolf espérait trouver il y a de cela cinquante ans, une espèce de clef à molette complètement folle, fluctuante, tordue, avec laquelle un artisan peut fabriquer à peu près n'importe quoi - de la satire, de l'extrapolation, des conjectures, de l'absurde, de l'exact, de l'exagéré, des avertissements, des messages, des récits, peu importe -, une métaphore qui peut se filer à l'infini, qui désigne parfaitement notre univers en constante expansion, un miroir cassé en d'innombrables fragments, et dont le moindre d'entre eux peut, à tout moment, réfléchir l’œil gauche et le nez du lecteur, ou encore les étoiles les plus éloignées scintillant dans l'immensité d'une lointaine galaxie ?
Outre le fait que j'ai lu ce livre parce qu'Ursula K. Le Guin en était la créatrice, je trouve que c'est une analyse assez juste, qui pointe du doigt les qualités et les travers de ces deux genres particuliers. Comme je l'ai déjà dit, il faut replacer ces textes dans leur contexte de lieu et d'époque, car sinon certaines réflexions ne fonctionnent pas, ou plus. En très peu de pages (moins de 200), Ursula K. Le Guin prouve qu'elle est une des figures incontestables de la littérature, une des gardiennes du Langage de la Nuit, et offre un petit argumentaire de poche pour toutes celles et ceux qui veulent clouer le bec aux détracteurs de la littérature de l'imaginaire, souvent considérée comme étant un enfantillage. Plus encore, elle parle d'un aspect social souvent un peu passé aux oubliettes, dans ces mondes où l'on est souvent entouré•e de héros, archétypes, personnes magiques, et surtout : principalement des hommes blancs. Et puis, il faut noter également qu'elle n'a pas sa langue dans sa poche, il arrive qu'elle y aille un peu fort sur certains sujets - mais bon, c'est sûrement le but, et c'est aussi, sûrement, justifié dans un monde où les femmes autrices (dans la littérature de l'imaginaire, en plus) sont sans cesse dénigrées. Enfin, je souhaiterai finir en parlant de ce qui vient en premier, la couverture du livre : une superbe illustration d'Essy May (dont je vous recommande de suivre le travail si vous aimez l'univers SF).
Le féminisme a permis à la plupart d'entre nous de nous rendre compte que la science-fiction a complètement ignoré les femmes, ou bien les a présentées comme des sortes de poupées qui couinent tandis qu'elles se font violer par des monstres ; ou comme de vieilles scientifiques célibataires, devenues asexuées suite à l'hypertrophie des organes intellectuels ; ou, au mieux, comme les épouses dévouées ou les maîtresses fidèles du grand héros. L'élitisme masculin sévit de manière endémique dans la science-fiction. Mais s'agit-il uniquement d'élitisme masculin ? La « sujétion des femmes » y est-elle le symptôme d'une attitude globale, autoritaire, qui vénère le pouvoir, qui s'enferme dans ses principes étroits ? Autrement dit, il est question ici de l'Autre, de celui est différent de soi-même, par son sexe, par ses revenus annuels, par sa façon de parler, de s'habiller et d'agir, par la couleur de sa peau, par le nombre de jambes et de têtes. On pourrait donc parler de l'Autre sexuel, de l'Autre social, de l'Autre culturel et enfin de l'Autre racial.
Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6

par Mrs.Krobb

Le langage de la nuit de Ursula K. Le Guin
Littérature américaine (traduction de Francis Guévremont)
Le Livre de Poche, mai 2018
7,20 euros

lundi 26 novembre 2018

"Autorité" - Jeff Vandermeer

* * * Attention, ceci est le deuxième tome d'une trilogie - voir le premier tome ici * * *
Le Rempart Sud avait qualifié de douzième la dernière expédition, mais Control, ayant compté les cercles, savait qu'il s'agissait en réalité de la trente-huitième itération, dont six « onzièmes » expéditions. L'hagiographie était claire : après la véritable cinquième expédition, le Rempart Sud s'était coincé comme un cd mal enfoncé dans son lecteur, avec presque les mêmes répétitions. L'expédition 5 était devenue X.5.A, qu'avaient suivie la X.5.B, la X.5.C et ainsi de suite jusqu'à la X.5.G. Chaque numéro s'était conformé par la suite à un ensemble particulier de métriques, une nouvelle lettre indiquant de nouvelles variations dans l'équation. La série des onzièmes avait ainsi été exclusivement composée d'hommes tandis que les douzièmes, si elles continuaient avec la X.12.B et ensuite, continueraient à ne comporter que des femmes. Control se demanda si sa mère connaissait l'existence d'un parallèle quelconque dans les opérations clandestines, si sur le sujet du genre, des études secrètes montraient quelque chose qui lui échappait quand il considérait la non-pertinence de cette métrique particulière. Et si quelqu'un ne s'identifiait pas comme de sexe masculin ou féminin ?
L'histoire reprend après que certaines des membres de la douzième expédition dans la Zone X soient mystérieusement revenues. Presque toutes, sauf la directrice du Rempart Sud, que l'on connaît sous le nom de la psychologue. Encore une fois, impossible de tirer des revenantes le moindre renseignement utile. La géomètre subit des interrogatoires, sans succès, mais son comportement laisse à penser qu'elle se souvient quand même de quelque chose. John Rodriguez, affecté comme le nouveau directeur, aussi appelé "Control", se voit confier la lourde tâche de reprendre la main sur le Rempart Sud et de livrer ses informations à une entité de plus haute autorité. Bien entendu, rien ne se passe comme prévu, et le mystère reste - presque - entier.
« On ne comprend même pas comment fonctionne chacun des organismes de notre planète. On ne les a pas encore tous identifiés. Et s'il nous manquait simplement le langage pour ça ?»
« Sommes-nous obsolètes ? Je ne crois pas, non, je ne crois pas. Mais ne demandez pas leur opinion aux militaires sur ce point. Quand un cercle regarde un carré, il voit un cercle mal fait. »
« En tant que physicien, comment réagissez-vous face à quelque chose qui se fiche de ce que vous faites et sur lequel vos actions n'ont aucun effet ? C'est là que vous vous mettez à penser à l'énergie noire et que vous perdez un peu la boule. »
Là où le premier tome se concentrait sur l'environnement inconnu, le deuxième se recentre sur l'humain et la zone "tampon". Le Rempart Sud est ici quasi aussi mystérieux que la Zone X qu'il protège, recèle d'autant de secrets et de non-dits. Il est presque tout aussi compliqué pour Control de le comprendre et de l'analyser que pour les expéditions d'appréhender la Zone X. On retrouve les mots trouvés dans "l'anomalie topographique", ceux que l'on soupçonne écrit par le gardien du phare, phare sur lequel on en apprend un peu plus et qui semble être une clé importante. Les mots ont ici presque valeur de prophétie puisque pour qui lit entre les lignes, beaucoup font écho à se qui se passe  tout au long du récit.
Là où gît le fruit étrangleur venu de la main du pécheur je ferai apparaître les semences des morts pour les partager avec les vers qui se rassemblent dans les ténèbres et cernent le monde du pouvoir de leurs vies tandis que depuis d'autres endroits vastes et mal éclairés des formes qui ne peuvent eister se contorsionnent par impatience des quelques-unes qui n'ont jamais vu ni été vues. Dans l'eau noire avec le soleil brillant à minuit, ces fruits arriveront à maturité et, dans l'obscurité de ce qui est doré s'ouvriront pour révéler la révélation de la douceur fatale dans la terre. Les ombres de l'abîme sont comme les pétales d'une monstrueuse fleur qui éclora à l'intérieur du crâne et développera l'esprit au-delà de ce que tout homme peut supporter...
Le roman est long à se mettre en place, alors même que sa chronologie est très courte, si l'on retire tous les souvenirs du personnage principal et la courte accélération à la fin, et ça pèse pas mal sur la lecture. Il ne s'y passe pas grand chose, mis à part quelques redites sur ce qu'on sait déjà, parce que ni la Zone X ni les personnages ne coopèrent à faire avancer l'enquête. Ce qui ne laisse qu'une ambiance bizarre, en décomposition. Couvrez cette étrangeté que je ne saurai voir - que ce soit par la rétention d'information, la mauvaise foi, l'incrédulité, le manque de langage approprié, ou encore une fois, par l'hypnose. Bref, on fait du sur-place jusqu'à la fin qui laisse à présager un nouveau rebondissement, qui saura, je l'espère, nous apporter réponses ou apocalypse finale dans le troisième tome.
Dans un tel contexte, Control pensait aux théories comme à des « causes de mort lente ». Cause de mort lente : extraterrestres. Cause de mort lente : univers parallèle. Cause de mort lente : force inconnue et malveillante qui voyage dans le temps. Cause de mort lente : invasion par une terre d'une autre réalité. Ou une technologie complètement divergente, ou la biosphère fantôme, ou la symbiose, l'iconographie, l'étymologie. Mort de ci et de ça. Mort par indifférence et inférence. Sa préférée  « Organisme terrestre vivant à la surface et inconnu auparavant. » Il s'était caché où, toutes ces années ? Dans un lac ? Une ferme ? Les machines à sous d'un casino ? Mais il reconnut son rire contenu pour un début d'hystérie, et son cynisme pour ce qu'il était : un mécanisme de défense lui évitant d'avoir à penser à tout ça.
Là où j'avais été super enthousiasmée et interloquée par l'amorce de la trilogie, je me suis au final presque un peu ennuyée ici. J'ai trouvé l'écriture de l'auteur presque laborieuse, sans grand intérêt, une fois enlevé tout le vernis de la découverte, de l'ambiance et de l'intrigant. Les personnages sont soit creux soit pas assez développés, et le Rempart Sud est juste assez flippant pour titiller la curiosité, mais pas assez exploité pour vraiment nous faire retrouver l'ambiance du premier tome. Ce qui en ressort, c'est surtout la superstition, l'incompréhension, l'ingérence, l'incapacité à comprendre ce qui nous dépasse. Mais sans plus. Ce qui m'a un peu réconfortée, ce sont les quelques ressemblances avec Peau de Lapin, de Nicolas Kieffer (qui lui est un super bon livre, je l'ai déjà dit ?). Il y a pourtant pas mal de suspense et de retournements de situation, mais qui surviennent bien tard et n'apportent qu'un semblant de réponse ou de mystère en plus. J'en attends donc beaucoup de la suite, parce que je trouve la Zone X fascinante.
Peut-être « superstition » était ce qui se glissait dans les interstices, les fissures, quand on travaillait dans un endroit où le moral baissait et où les ressources s'épuisaient.
Bonus : extraits 1, 2, 3, 4

par Mrs.Krobb

Autorité - La trilogie du Rempart Sud, tome 2 de Jeff Vandermeer
Littérature américaine (traduction de Gilles Goullet)
Le Livre de Poche, octobre 2018
7,90 euros

lundi 19 novembre 2018

"Nexus" - Ramez Naam

Transhumain - nom
1. Être humain dont les capacités ont été améliorées jusqu'à excéder les maxima normaux dans un ou plusieurs registres importants. Étape incrémentielle de l'évolution humaine.
Posthumain - nom
2. Être altéré par des moyens technologiques de façon si radicale qu'il a dépassé le stade transhumain et ne peut plus être considéré comme humain.
3. Tout membre d'une espèce succédant à l'espèce humaine, qu'elle soit ou non issue de celle-ci.
4. Le prochain saut majeur de l'évolution humaine.
- Oxford English Dictionary, édition 2036
Nous sommes au début des années 2040 et une sorte de drogue nanotechnologique nommée Nexus, vient, dans sa 5ème version, de connaître un bon en avant énorme. Se connectant aux neurones de l'individu, elle lui permet de très nombreuses possibilités pour en faire un super-humain. Nexus permet également à ses usagers d'être reliés entre eux de façon très intime, comme une hyper-communion intense qui permet d'expérimenter l'autre. Évidemment, il s'opère une grande division entre les personnes qui entrevoient les infinies possibilités bénéfiques et celles qui tirent la sonnette d'alarme sur les effroyables possibilités nuisibles pour l'humanité.
« On appelle ça le push/pull. Grâce à Nexus, chacun fait bouger le corps de l'autre, en envoyant des impulsions au cortex moteur de celui d'en face. Enfin, en essayant. Ce n'est pas évident pour la plupart des gens. »
C'est un roman tourné avant tout vers la politique, un peu binaire dans la vision des "bons" et des "méchants", mais qui met le doigt là où ça risque de faire mal dans les années à venir avec la problématique posthumaine. D'abord, le roman est entrecoupé de quelques brèves, manifestes et comptes rendus de Cour suprême, qui concernent les positions politiques, légales et étatiques sur ce sujet. Il y a difficilement une place pour la voie du milieu entre qui est pour et qui est contre cette grande avancée technologique qui permet aux humains d'être améliorés, voire plus-qu'humains. Complots, services secrets, attaques de grande envergure, politique gouvernementale et internationale, espionnage... La grosse artillerie est de sortie. Le côté très binaire est accentué par la confrontation entre le gouvernement nord-américain et le gouvernement est-asiatique (chinois et thaïlandais ici).
À 21h44, des sites conspirationnistes hébergés au Mexique annoncèrent que les censeurs américains bloquaient une nouvelle série de termes et de fichiers sur le Web. Des libertaires outrés relayèrent ces annonces, accompagnés de commentaires agressifs.
À 22h30, les démons de la NSA et leurs superviseurs avaient identifié et interrompu plus de quatre-vingt nouvelles tentatives de distributions des fichiers originels, dont chacune utilisait de nouveaux termes pour décrire le contenu et en changeait la longueur ou la compression afin d'en modifier la signature, ce qui n'aurait pas manqué de tromper les censeurs automatiques. On programma les démons pour qu'ils bloquent d'abord et posent des questions ensuite.
La technologie, Ramez Naam la connaît bien. Il fera même un résumé en quelques pages à la fin du livre sur les découvertes scientifiques et techniques qui l'ont inspiré, en général et pour les besoins du roman. Nexus semble plus probable que les voitures volantes pour le moment, et on ne serait pas tant étonné•e•s que d'ici 2040, ce soit déjà bien avancé - mais pas encore si développé que dans le livre. On revient sur un questionnement maintenant déjà bien rabattu : la technologie est-elle l'amie ou l'ennemie de l'humanité ? Ici le raisonnement se fait en noir et blanc, très peu d'entre-deux, probablement pour plonger vraiment dans les avantages et les inconvénients, qui pourraient vraiment soit servir soit détruire l'humanité. Dans tous les cas, que l'on soit du côté humain ou du côté posthumain, il y a une chose qui revient souvent : le côté élitiste, de la "race" supérieure, le besoin de pouvoir et de contrôle, et même une sorte d'eugénisme.
La guerre entre ceux qui acceptent les limites de l' « humanité » et ceux qui célèbrent la puissance du possible est inévitable. Les humains refuseront de nous accepter, de nous tolérer, de nous laisser en paix. Ils nous craindront pour notre grandeur, tout comme Nietzsche avait dit qu'ils craindraient l'Ubermensch. Et parce qu'ils nous craignent, ils chercheront à nous détruire. Ils seront légion. Nous serons peu. Nous triompherons, quel qu'en soit le prix.
- Anonyme, Manifeste posthumain, janvier 2038
Si nous voulons combattre les criminels et les terroristes utilisant des technologies interdites, nous n'avons d'autre choix que de programmer l'amélioration de nos agents. Nous pouvons et devons maintenir la suprématie opérationnelle sur le champ de bataille. En conséquence, nous utiliserons tous les moyens envisageables pour nous assurer que les capacités de nos agents demeureront uniques.
- Déclaration d'intention de l'ERD, novembre 2035
Mis à part l'aspect technologique - fortement mis en avant sans être non plus hyper détaillé ou trop rébarbatif à qui n'est pas habitué.e - l'auteur s'attarde également beaucoup sur l'aspect plus psychologique, spirituel, communicatif - que l'on peut retrouver à petite dose avec certaines autres drogues, mais aussi comme principes de bases de certaines religions. Se basant sur le bouddhisme, Ramez Naam fait de Nexus une sorte de raccourci au cheminement spirituel qui permet de ne faire qu'un avec tout le reste du monde, de ressentir les autres, de fusionner avec son environnement, de vibrer en cadence et d'entrer en transe. Bref, Nexus comme le bouddhisme tourne principalement autour de l'empathie. Je ne sais pas ce qu'il en est pour les différents courants bouddhistes, mais il me semble effectivement avoir vu pas mal de figures importantes prôner le transhumanisme et le posthumanisme pour différentes raisons.
Il était le soleil. Son rayonnement emplissait l'espace. Ses feux dorés baignaient dans la terre et sustentaient toute vie. Il était le vent qui faisait voler les feuilles et il était aussi ces feuilles. Il était les mers qui roulaient, rugissaient, déferlaient, et il était les poissons qui nageaient dans ces mers, le plancton qu'ils mangeaient, les rayons de soleil qui réchauffaient ces eaux. Il était la terre. Il était les étoiles. Il était toute la Création et il était en cet instant si vivant, et il comprenait son soi à la perfection. L'univers s'éveillait dans cette pièce et donc il s'éveillait partout à la fois.
Nexus est le premier tome d'une trilogie et le premier roman de l'auteur, à la fois un peu hippie, contestataire, dangereux et un poil réactionnaire, effleurant les possibilités technologiques sans trop s'attarder dessus non plus. Bien qu'il y ait certains raccourcis et des scènes clairement pas nécessaires, l'écriture se prête bien à l'adaptation cinématographique (ce qui est déjà envisagé, il semblerait), avec pas mal de scènes d'action et de poudre aux yeux, une esthétique très visuelle plus que littéraire et surtout des sujets-chocs (bien que pas de première main). Les personnages sont vraiment caricaturaux, j'ai eu du mal à m'attacher, mais il y en a aussi qui sont plus complexes, ou tout simplement plus vibrants, quelques retournements de situation qui les rendent moins binaires. Dans l'ensemble j'ai plutôt bien accroché, j'ai trouvé que c'était assez bien équilibré pour atteindre un public relativement large, et je lirai la suite très bientôt.
Après le bioérotique, le bioneural. Inhibiteurs de sommeil. Réducteurs de sommeil. Boosters d'extraversion. Remémorateurs de rêves. Suppresseurs de rêves. Injecteurs de sentiment amoureux. Effaceurs de chagrin d'amour. Thérapie virale pour rapprochement amoureux. Injections de monogamie. Modificateurs d'orientation sexuelle, provisoires ou définitifs. Boosters cognitifs censés plonger l'utilisateur dans une transe hyperproductive ou hypercréative. Une enseigne LED aveuglante proposait des injections virales pour acquérir une oreille musicale. Une autre pour effacer tout sentiment de culpabilité. Une troisième pour intensifier la foi religieuse et les expériences spirituelles.
Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5

par Mrs.Krobb

Nexus de Ramez Naam
Littérature américaine (traduction par Jean-Daniel Brèque)
Pocket, février 2016
9,40 euros

mercredi 14 novembre 2018

"Les jardins statuaires" - Jacques Abeille

De l'autre côté, le terrain était le même et, comme l'avait annoncé notre hôte, on commençait de voir quelque chose. C'était comme la timide levée de champignons dont l'épaisseur n'excédait pas celle d'une de mes phalanges et dont les bulbes blancs rapprochés dessinaient sur le fond plus sombre du terreau des lignes régulières. Un instant j'eus l'illusion de contempler, fabuleusement agrandie, une pièce de l'étoffe dans laquelle avaient été taillés les pantalons de mes compagnons.
- Vous voyez ? me demanda mon guide.
- Je vois, dis-je, mais qu'est-ce au juste ?
- Ce sont, me répondit le vieil homme, des petites statues à l'état naissant.
Notre narrateur est un voyageur, un pèlerin anonyme, presque effacé, qui s'enfonce dans les contrées des jardins statuaires. Non, vous ne rêvez pas ! Ici, les statues poussent, comme quelque champignon ou végétation mi-sauvage mi-cultivée, et à chaque domaine sa particularité, en terme de style, de pierre, de thème ou de travail manuel. Tous les hommes du domaines sont ainsi des jardiniers assez spéciaux et passent leur vie à tailler, entretenir et livrer des statues. Les femmes, elles, sont à part. Derrière des labyrinthes, elles travaillent également la terre, mais pour les choses essentielles de la vie : nourriture, vêtement... Apparemment mystérieuses, c'est surtout que le voyageur est un homme et n'a guère le droit de les approcher et qu'une sorte de tabou est bien installé. Petit à petit, curieux de nature et assoiffé par cette population aux mœurs étranges, intrigué par la tournure que prennent les statues tout au long de sa route, le voyageur finira par aller au bout de la contrée, là où commencent les steppes et la menace de leur chef.
Il ne restait plus rien et, de l'arène où je rêvais aux murailles effondrées qui bornaient mes regards, rien ne consentait plus à témoigner. Une extrême vieillesse rendait les cicatrices indurées de l'occupation humaine à l'indifférence naturelle, comme si, décidément, tous les rêves de civilisation et les tourments qu'ils inspirent n'étaient que la dernière et la plus grossière des illusions. C'était donc cela le désert ; le lieu où même les signes ne pouvaient naître, encore moins se glorifier. L'aspect transitoire des œuvres humaines ne me faisait pas songer, mais la disparition de toute aura et la preuve, par l'absurde, que l'homme n'était qu'un mécanisme obscur, une bestialité rêveuse et écorchée parmi le chaos.
L'histoire est riche et le microcosme bien construit. Jacques Abeille nous offre un tour du propriétaire à la fois très complet et rempli de manques, instaurant une sorte de mystère, qui s'en vient grandissant au fur et à mesure où l'on pense avoir tout vu, tout compris. Ainsi, on va de surprise en surprise tout du long. Une fois passés l'étonnement et l'enthousiasme de ce monde qui semble presque enchanté, arrivent un à un vices, ombres et péchés. Plus nous avançons, dans le récit comme dans l'espace, plus il y a comme une lourdeur volontaire, quelque chose de pesant qui menace sans cesse d'éclater complètement. À cette société rigide, presque absurde, le voyageur offre un vent de fraîcheur, un attrait pour le changement et la nouveauté. Mais à quel prix ? Seul bémol : encore et toujours cette discrimination envers les femmes, les exilées, les prostituées... Jacques Abeille tente quand même de mettre en avant cette absurdité, de découvrir un peu plus les femmes, d'en faire un pilier central, mais sans non plus révolutionner cette vision de la société.
Lorsqu'un jardinier se trouvait élevé au rang d'ancêtre, on confiait à deux ou trois qui le connaissaient le mieux le soin de rédiger sa biographie. Ces hommes commençaient par tracer un portrait physique et moral du disparu ; puis ils s'efforçaient de classer les souvenirs qu'ils avaient gardés de lui, de manière à relater le cours de sa vie ; enfin ils composaient un bref éloge funèbre. Cet ordre semblait immuable, mais il était de toutes parts transgressé. En effet, les biographes ne se contentaient pas du témoignage de leur mémoire. En fait, tous ceux qui avaient connu l'ancêtre, c'est-à-dire tous les jardiniers du domaine auquel il appartenait et parfois même des étrangers, étaient sollicités. Or, si les responsables de la rédaction faisaient de leur mieux pour donner à leur récit une certaine unité et quelque cohérence, il était de règle que l'on insérât rigoureusement toutes les informations recueillies, le plus souvent à la place requise par la chronologie, ce qui, comme on peut l'imaginer, ne manquait pas d'introduire des remarques singulièrement disparates dans le cours de la biographie.
Entre roman gothique, surréaliste, récit d'exploration, merveilleux, fantastique et science-fiction, je suis bien en peine de nommer ce que je viens de lire. Ce qui est certain, c'est que Jacques Abeille a réellement une plume impeccable, souvent lyrique, parfois très drôle dans l'absurde, de même que dramatique et réflexive. Et son amour de l'écrit transparaît dans la raison d'être du voyageur : écrire, relater, raconter, décrire, rassembler les témoignages. Peut-être est-il même le dernier témoin externe de cette civilisation, et son projet en devient encore plus important. Et si derrière cette société à bout de souffle se cachait en réalité une critique de notre propre société, avec ses tabous, ses rituels obsolètes, ses mis(e)s à l'écart, sa soif de pouvoir, son cloisonnement...
Ce livre est le dernier livre. Et pour la première fois ce jour-là j'éprouvai l'angoisse vague, angoisse qui ne m'a pas quitté depuis lors, de la fin du livre. Il n'y avait vraiment aucune raison pour que je ne continue pas indéfiniment à tracer des signes les uns à la suite es autres. N'y aura-t-il pas chaque jour quelque fait, de plus en plus menu au fil du temps, qui méritera que je le rapporte ? Comment reconnaîtrai-je ce qui vraiment ne vaudra point d'être narré ?
Ironie du sort qu'une sorte de malédiction se soit abattue sur ce livre bien réel puisqu'il connut de nombreuses péripéties avant d'être finalement publié, ainsi qu'il l'est expliqué en quatrième de couverture et sur la page Wikipédia de l'auteur. Quoiqu'il en soit, Les jardins statuaires n'est que le premier tome d'un cycle de huit, ce qui laisse de quoi continuer à bien s'imprégner, à explorer ces contrées étranges. Et il fera sans doute frissonner ceux et celles qui se rappellent de ces statues terrifiantes apparaissant dans quelques épisodes de Doctor Who...
Je sentais le désir de doter ce que j'écrivais d'une épaisseur ; je ne voulais pas qu'il fût l'impression ou la matérialisation d'un discours tout uniment filé, mais qu'on y sente l'ombre, la résonance, l'opacité énigmatique d'une chose. Or, je ne pouvais me résoudre à aucun artifice en faveur de cette exigence dont j'ignorais le fondement. Ce refus de mise en œuvre me venait peut-être de ma grande paresse naturelle qui me poussait à me contenter, en ce qui concerne la qualité de mes récits, de vœux pieux. Il me venait surtout, me semblait-il, du sentiment très puissant qu'une vérité dévorante et insatiable était là en mouvement, sur laquelle je n'avais aucun droit.
Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7

par Mrs.Krobb

Les jardins statuaires de Jacques Abeille
Littérature française
Folio, mai 2018 (original : 1982)
8,90 euros