lundi 8 octobre 2018

"Les hommes sans futur - t.1 : Les mangeurs d'argile" - Pierre Pelot

Alors se produisit l'autre cassure. Elle non plus ne fut pas brutale. C'était une mince lézarde, qui se dessinait depuis longtemps. À l'échelle d'une vie d'homme, elle pouvait passer inaperçue. Mais comme le temps passait moins vite, comme l'homme intelligent était si intelligent... il dut certainement l'agrandir, la cassure, d'une façon ou d'une autre. C'est ainsi que vinrent les Nouveaux Hommes. Rares d'abord, et regardés comme des monstres. Ils étaient des monstres, puisqu'ils étaient différents. Puis ils furent de plus en plus nombreux. Bientôt la majorité. Le temps coulait si vite ! Trois ou quatre siècles, au dire de certains. Trois millions d'hypothèses expliquent la mutation.
Ils étaient les Nouveaux Hommes, la Nouvelle Espèce, les Supérieurs, les Autres, etc. Ils prenaient possession de la planète Terre, oubliant les vieilles règles du jeu pour en poser d'autres qui étaient les leurs.
Restaient les singes, et les hommes « normaux » de l'ancienne espèce.
Ceux-ci ne comprenaient RIEN aux Nouveaux. C'était à eux, maintenant, d'être différents. Ils se savaient condamnés à plus ou moins long terme à l'extinction totale, mais ils vivaient quand même, survivaient dans le chaos, en suivant les règles de toujours ou en essayant tant bien que mal de s'adapter... Ils survivaient sur les territoires que leur laissaient les Supérieurs. À leur guise et selon leurs coutumes. Les Supérieurs, en règle générale, les laissaient en paix, comme en règle générale et à quelques exceptions près les hommes intelligents avaient laissé en paix les singes.
Nous sommes plus ou moins dans les années 2400 (même si rien n'est moins sûr - depuis l'arrivée d'une nouvelle ère, il est plus difficile d'avoir des repères). Cela va bientôt faire deux siècles que l'espèce humaine évolue, pour devenir une sorte d'humain supérieur, une nouvelle génération d'homo encore plus sapiens. Une nouvelle cassure, donc, où les parents n'ont plus rien à voir avec leurs enfants. Avec pour décor, les États-Unis. Façon un peu western, villes abandonnées, hommes armés et femmes qui se donnent à tous dans l'espoir d'avoir un enfant normal, de faire perdurer l'espèce. Régression totale. Et dans tout ça : Caïne, un de ces "hommes-bois-bonheur", à mi-chemin entre charlatans, médecins et sorciers ; Kildred, ancien chef de milice, sur le point de mourir ; Lice, jeune femme prise sous son aile, qui tente de leur ouvrir les yeux sur le drame qui est en train de se jouer. Il faut fuir. Mais où ? Et est-ce vraiment utile ?
Plus d'une fois, Caïne s'était demandé à quoi pouvait ressembler ce pays auparavant. Restaient bien sûr, pour se faire une idée, de vieilles revues, des livres, toutes sortes de documents photographiques - tout ce que les Supérieurs n'avaient pas utilisé. Mais il fallait pouvoir y accéder ; en règle générale, ces documents étaient conservés à l'abri. Les bibliothécaires manquaient de moyens et essayaient de faire durer au maximum ce qu'ils avaient pu sauver ; ils préféraient ne rien prêter, ne rien montrer même, sauf sans doute à ceux qui détenaient l'autorité.
L'Apocalypse selon Pierre Pelot. Dans ce premier tome, on ne voit aucun de ces Nouveaux Hommes. On en parle, à demi-mot. On ne sait pas où ils sont, qui ils sont, ce qu'ils veulent. Parfois on les voit voler dans les airs dans de drôles de structures. Parfois on peut voir leurs programmes à la télévision, mais on n'y comprend rien. Comme le titre l'indique, donc, on se concentre ici sur les laissés-pour-compte, les mangeurs d'argile, les humains vieille génération, quoi. Des campagnard.e.s, des paysan.ne.s, des hors-la-loi, des prostituées, des désespéré.e.s, des survivant.e.s. Toujours prêts à faire des coups tordus, toujours méfiant.e.s, c'est obligé, plus rien ne va comme il faut.
Sur l'écran se succédaient des représentations graphiques totalement hermétiques, des paysages, des personnages silencieux, seuls ou en groupes, qui se regardaient dans le blanc des yeux sans même entrouvrir les lèvres, comme des potiches posées sur la même commode. Des sons bizarres planaient, sur un registre très étendu, parfois très graves, parfois aigus à la limite du supportable. Il y avait aussi, ponctuellement, des images blanches, des temps vides pendant lesquels il ne se passait rien pour les hommes de l'ancienne espèce - pour les Supérieurs, cela devait signifier quelque chose...
Pour ce qui est de ce début de série, je dois avouer que j'ai été tellement en demande de réponses que j'ai été un peu frustrée d'en avoir si peu. Bonne stratégie pour tenir en haleine ! Mais je n'ai accroché que très peu aux personnages, et été clairement énervée par les propos lubriques et parfois même les fantasmes de viol de Caïne. On s'en serait passé. Tous ont un passé sombre, liés aux Nouveaux Hommes, et tous ont quelque chose à fuir, à retrouver. Globalement j'ai trouvé ça un brin misogyne. Un peu trop calqué sur la littérature type western où les femmes sont juste bonnes à offrir leur corps et où les hommes ne savent que se tirer dessus. C'est voulu, j'imagine. L'Homme retourne à son état dit "animal", à son mode survie.
« Je ne pense pas qu'elle était partie ailleurs. Alors j'attendais. Mais voilà : ils ne reviennent pas, jamais. Ils restent entre eux. Voilà. Les hommes devenus hommes ne sont jamais retournés parmi les singes, hein ? Ils ont laissé les singes vivre leur vie de singes, c'est tout, et petit à petit ils ont pris le dessus. C'est pas plus compliqué. »
Enfin, il s'agit surtout de planter le décor. Avec des courses-poursuites, des coups fourrés, des pétarades, une grande évasion massive. Et puis une fin qui présage de la suite, de la présence, enfin, de ces Nouveaux Hommes et de leur plan pour le reste du monde. Un petit air d'étrangeté à la Robert Charles Wilson qui me chatouille l'esprit. C'est bien tourné pour donner envie de connaître la suite. À une époque où les mots "transhumanisme" et "posthumanisme" sont sur toutes les lèvres, Pierre Pelot en livre une version où il s'agit d'une évolution naturelle, inattendue. Où le vieux monde n'a pas plus sa place qu'on n'en a donnée une à notre environnement une fois s'être bien installés en haut de la pyramide du vivant. L'homme est remis à sa place, celle de singe. Une critique bien sentie. Et qu'en sera-t-il de ce nouveau monde ? Vous le saurez au prochain épisode. J'aime l'amorce, le concept, les aperçus des Nouveaux Hommes, et j'ai clairement envie d'en savoir plus ! La fin présage de quelque chose d'énorme et de radical, et pose réellement la question de l'avenir de l'humanité. Un peu comme le premier tome de la série La Tour Sombre de Stephen King m'avait parlé-mais-sans-plus pour complètement me rendre accro dès la suite, je pense qu'il y a du potentiel ici (surtout qu'on en est à la troisième réédition il me semble ?).


par Mrs.Krobb

Les hommes sans futur - t.1 : Les mangeurs d'argile de Pierre Pelot
Littérature française
French Pulp, septembre 2018 (original : 1981)
11 euros

lundi 1 octobre 2018

"De toutes pièces" - Cécile Portier

Savoir ce qu'on fait : un fatras agencé au millimètre près, avec dedans un paravent peint d'oiseaux, des bêtes à poil et à griffes, dont une loutre, pour la beauté enfin stoppée, réalisée, de sa nage, et des bocaux sur des étagères scellées dans de la menuiserie sombre aux mécanismes d'ouverture plus subtils que compliqués, s'offrant seulement aux doigts fins. Des surprises, des terreurs, des onguents, des mèches de cheveux de concubines d'un harem, type Angélique Marquise des Anges. Des planches d'anatomie exclusivement consacrées aux organes sensoriels et à leur raccordement au système nerveux central, et ainsi, une meilleure compréhension des envies de saccage. C'est une délectation un peu malsaine, très fin de siècle : le fruit de beaucoup de détournements, de toutes les concentrations décadentes du pouvoir et de l'argent.

Le personnage principal a été employé par un contracteur anonyme pour réaliser un cabinet de curiosité, en passant par l'assortiment et l'agencement. Carte blanche, entièrement, des crédits à foison. Pas encore de lieu, certes, il faut tout imaginer, entasser dans un coin de son appartement, puis dans un hangar anonyme, perdu au milieu de rien. Aux antipodes d'un cabinet un peu intime, où tout a sa place, ici tout est froid, emballé, sans vie, sans but. Pour contrer l'attente entre les livraisons, pour combler le manque d'informations, pour lutter contre l'ennui, il tient une sorte de journal, découpé en quatre saisons.
Les neuf écrans étaient comme autant de leçons de perspective et de clair-obscur : la lumière fantomatique jouait entre des rayonnages s'amenuisant vers un point de fuite situé bien au-delà du visible. Je n'avais jamais prêté attention à cet aspect-là du métier de veilleur : se tenir devant ce dispositif, scruter, vérifier que rien ne change. Comme l'inverse d'un spectacle. Dans d'autres circonstances, peut-être, cela ressemble à une station hypnotique devant un feu, immuablement changeant. Une voiture qui passe, un piéton. Mais là, de nuit, dans ce hangar, tout est absolument toujours pareil, la lumière en reste aux mêmes angles.
La réalité, les personnages, les lieux : tout ce qui tient de l'ordinaire ici est anonyme, mis de côté, voilé, effacé, en retrait. La réalité est comme un rêve. Les rêves manquent de réalité. Même du personnage principal, on ne sait que très peu. Lui-même hésite sur ce qu'il est, a été. Ne semble pas réussir à assimiler d'autres personnes, autrement que par le filtre des détails, de l'incongruité, du particulier. Tout est sans visage, sans passé ni futur, éternel présent où il ne se passe pas grand chose.
De l'enfance je ne me souviens de rien d'autre : je ne notais pas. J'ai l'impression de ne pas l'avoir vécue. Il a bien fallu pourtant que j'en passe par là. Que je rechigne à manger tel plat. Que je pleurniche, que je morve, que je rêve. Que je joue, aussi. Quel petit enfant ai-je été ? Jaloux sans doute. Et des bleus sur les jambes. Et le goût du sucre sur les lèvres. Ensuite, ce ne sont qu'actions, omissions. C'est ainsi que je suis devenu sans âge. Ceci est ma démesure dont aucun mètre ne saura répondre.
Mais, ah ! C'est sans compter sur la magie qui infuse dans chaque objet de la collection, détaillé au millimètre près, observé sous tous les angles. Chacun de leur trait est spécial, chacune de leur provenance est exotique, chacune de leur histoire est fantasmée. Oh, c'est beau ! Ah, c'est étrange ! Ouf, c'est dégoûtant... Ça touche à la corde sensible. Comme cette toile d'araignée tressée. Ça fait frissonner la peau, toutes ces peaux tannées, ces êtres vivants soudain morts mais immortalisés. Ces petits objets fragiles. Tous racontent quelque chose. Et ils vont si bien ensemble, ils seraient si beau dans ce cabinet imaginé, mais sans réalité.
Changez le contexte, et ces pièces inestimables ne valent pas trois roupies, et il en coûte même potentiellement très cher pour s'en défaire.
D'autres n'avaient que ma subjectivité comme légitimité, placées dans des interstices de la collection comme des ponctuations, des moments de plus faible intensité si l'on joue la partition monétaire seule.
Entre le catalogue d'inventaire et le journal intime, entre une liste dépersonnalisée, un environnement froid, et une certaine poésie, un réel amour du détail. Tout est très cadré, carré, rangé, détaillé, soupesé, enregistré, de façon mécanique et automatique, et en même temps tout est extraordinaire, dérangeant, surréaliste, questionnant, intimidant. Il y a toujours un immense décalage, un gouffre même, entre ce qui pourrait être et ce qui est, entre l'imagination et le concret, entre l'inventé et le vrai, entre l'enthousiasme et la déception. Les saisons marquent des étapes importantes dans le processus, et la dernière, ma foi, est pleine de surprises. Accumulation, bourgeonnement, sécheresse, lâcher prise. De toutes pièces est un roman flottant, improbable, à la fois froid et sec et exalté comme une flamme. Pour les amoureux•ses de l'anecdotique, du détail, de la sensation ; pour les gens solitaires, marginaux, originaux et hors cadre.
Quelle est cette perversité ? On me demande de l'extraordinaire, puis on le refuse pour non conformité.
Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5

par Mrs.Krobb

De toutes pièces de Cécile Portier
Littérature française
Quidam, septembre 2018
18 euros

jeudi 27 septembre 2018

"Le Silence du moteur" - Olivier Lebé

On part à l'aube. Père et fille, chacun au bout de son âge, descendus en nous-mêmes mais si conscients de la présence l'un de l'autre. (...)
Los Angeles ressemble à la condition de l'esprit lorsqu'il est libre, sans dehors ni dedans, sans périphérie ni centre, sans passé ni futur. Nulle part où poser sa tête.
Nous roulons sans destination réelle, uniquement pour participer de l'existence collective du freeway. C'est notre pacte, notre errance partagée, notre religion personnelle, aussi vraie qu'une autre. Contre l'hôpital, contre les médecins, contre l'enfermement, nous prenons l'autoroute. Nous voudrions rouler toujours. Nous n'en avons jamais assez. Nos itinéraires sont souvent les mêmes, peu importe. Nulle curiosité, seulement le besoin primordial de se déplacer, de tracer des figures dans l'espace, entre le désert et la mer. Romy trouve dans la monotonie de nos trajets un repos plus nécessaire à son âme qu'aucune parole, qu'aucun sommeil ; la vitesse l'arrache à l'attraction du vide, le déplacement mécanique soulève ses pensées, les projette vers l'horizon. Il faudrait ne plus s'arrêter, le temps qu'elle grandisse, qu'elle change d'âge. La route écrase le temps.
Romy, quinze ans, diagnostiquée borderline, part sur les routes avec son père, musicien au repos, pour tracer des lignes, ailleurs que sur le corps, tracer la vie, invisibles dans l'immense. C'est lui qui raconte, d'abord la France, puis les États-Unis, d'abord la rencontre avec sa femme, puis la naissance de sa fille et puis son adolescence. D'abord son impuissance, son incompréhension, sa peur des troubles de sa fille, le fatalisme, et puis l'apaisement, l'envie de comprendre, de lâcher prise, de laisser faire, laisser couler. La laisser être. Et le besoin de réinventer sa propre vie, loin des habitudes familiales, professionnelles, territoriales. Le tout de façon décousue, détachée, comme les pensées viennent en désordre lorsqu'on se met en mouvement.
Quelque chose a poussé en elle, un sentiment de menace vague. La sensation a continué à grandir, se muant insensiblement en une peur archaïque qui égare et avertit. Elle a senti le courant s'accélérer, l'entraîner dans le canal commun, dans l'effroyable étroitesse de la réalité où nous sommes censés exister, poussée dans une existence jouée pour l'essentiel, sommée d'être complice de ce qui la diminue. Elle a dépensé une énergie infinie à jouer le jeu sans en être dupe, jusqu'à ce qu'elle n'en puisse plus.
Un récit hors du temps, comme des vacances dans un autre monde, un lieu isolé, un peu magique, avec des personnes très diverses, toutes reliées par l'amour de son prochain, l'absence de jugement, de critique, le détachement serein, la promesse d'un meilleur. Un côté un peu hippie. Cet homme qui les unit tous, lui qui a perdu son enfant, le seul à même de rassurer le père et d'apaiser la fille.
Pour se guérir de la conviction que d'un autre dépend le bonheur, on fait comme on peut, on va voir les chutes d'Iguazù, on confie son secret à l'anfractuosité d'un mur du temps d'Angkor Vat, on roule sans fin sur les freeways de Los Angeles. Whatever works.
Je ne sais pas quelle est la part de biographie et la part de fiction, mais quoiqu'il en soit c'est un livre très intime, à fleur de peau, les émotions à vif. L'écriture est fluide, très personnelle, introspective et en demande de réponses. Avec, malgré tout, un aspect très détaché, presque irréel, voire poétique, insouciant. Qui contraste avec la peur. Une histoire presque un peu clichée, avec ce genre de road trip qu'on a l'impression d'avoir déjà vu, dans ces paysages déjà largement abordés en littérature ou ailleurs, avec des personnages presque stéréotypés, et pourtant... et pourtant, très singulière. Communautaire. Qui a beaucoup fait écho chez moi. J'avais peur d'un énième livre écrit par un parent pour raconter le combat contre le handicap de son enfant et sa volonté de le guérir, de le faire rentrer dans le moule, correspondre à ses attentes, et j'ai été sincèrement soulagée de voir que ce n'est pas le cas ici. Il y a certes des passages un peu durs, mais on retient au final surtout de la bienveillance, une volonté de bien faire, de ne pas empiéter sur, de laisser évoluer dans son espace personnel, d'être juste présent sans être écrasant. L'acceptation. Je remercie donc les éditions Allary, pour ce livre qui tombe très juste, et que j'ai pris plaisir à lire, même dans ses moments sombres, parce que je les ai compris.
Ils savent que pour faire le monde, il faut abandonner ses habitudes, sa famille, ses amis, appeler à soi des circonstances, se mettre en marche. Fendre l'espace, fendre le temps. Questionner sa tête, son sexe, son pays. Faire le choix de soi-même. Dormir par terre, faire la fête, donner son cœur.  Déjouer le récit, l'imparfait de la narration, la vie rétrospective.
Et puisqu'il est question aussi de musique, vous retrouverez en fin d'ouvrage une liste de lecture, avec entre autres : The Cure, The Doors, Neil Young, Daft Punk, Pink Floyd, Björk, David Bowie, Depeche Mode... Bref, du bon. De l'intergénérationnel.
Le sentiment de l'existence me traverse, simple comme un riff. J'ai un accès direct aux réalités invisibles. Je découvre que la musique agit sur l'écoulement du temps, le contracte, le dilate. Elle donne la sensation de son essence illimitée. Elle porte au seuil de l'infiniment fluide où l'existence individuelle se dissout, là où tout est plus vif, plus intense, plus large. Il n'y a rien de mieux. Je confonds la musique avec mon âme, comme le nouveau-né confond son existence avec celle de sa mère.

Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6

par Mrs.Krobb

Le Silence du moteur de Olivier Lebé
Littérature française
Allary éditions, août 2018
17,90 euros

lundi 24 septembre 2018

"Toutes les femmes sauf une" - Maria Pourchet

Rien ne commence par le lait, tu sauras ça, hors pour les bêtes. Chez les animaux que nous sommes, fous du désir de parler, ça commence par la catastrophe de la langue. Les mots qu'on nous dit, les phrases pour nous assommer, les phrases pour nous gouverner, les phrases pour endormir, interdire, séparer, les phrases pour reproduire. Une fille après l'autre tenues par la langue que désormais je m'occupe à défaire, comme leurs tricots qui grattaient à mort. À côté du berceau, qu'il ne faut pas renverser, le tien, qui me terrifie, j'énoncerai, des jours durant, la langue d'où on vient, les femmes avant toi.

Dans un récit à sa fille qui vient de naître, des mots lancés sur le qui-vive, à même la chambre d'hôpital, Maria Pourchet retrace les générations de femmes qui sont venues avant elle, mais surtout son lien avec sa propre mère. Comme toutes celles qui viennent d'accoucher, Maria est à bout, de corps, de souffle, de fatigue et de soudaine solitude, et c'est dans cet état d'esprit que ses mots se délient, pour défaire les nœuds, pour se détacher du cercle vicieux qui veut que les femmes jalousent les filles, que les femmes détestent leurs mères, pour rompre le cycle de la distance affective imposée âge après âge dans sa famille - et bien d'autres.
Je ne doute pas une seconde que toutes, absolument toutes les phrases en italique prononcées par ma mère, lui aient été adressées par la sienne, à qui la sienne parlait ainsi. Elle non plus n'a rien inventé. Je ne dis pas qu'elle se venge, je ne dis pas qu'elle y croit. Je dis qu'elle répète, dans l'impossible conscience de la destruction qu'elle engendre, la répétition. Il n'est pas question d'amour mais de machines.
L'autrice raconte son accouchement, revient sur son enfance, son adolescence, sa découverte d'être une femme, son oppression dans le domaine familial, professionnel, les amours qui passent en un éclair et puis qui obsèdent. Mais surtout, en filigrane : les hommes qui valent plus que les femmes parce qu'ils rapportent l'argent, les femmes soumises depuis la nuit des temps, qui n'ont comme force et comme indépendance que les mots, à qui les hommes ont appris à détester leur statut de femme, ce genre faible qui doit se soumettre aux ordres, aux mots, et les femmes qui apprennent, donc, à détester les femmes.
Je savais déjà qu'on renaissait. Que pour les femmes il s'agissait surtout de renaître. Que c'était ça l'éternité, pas plus. À terre, rouée par quelque chose ou quelqu'un, et debout, à nouveau. Parce que la mort est une habitude pour nous.
Il y a quelque chose de vraiment très personnel, très intime, à fleur de peau, à fleur de sang, à fleur de larmes. Entre la rage et la haine et l'aveu final que tout ça n'est pas la faute des femmes qui ne savent pas aimer mais de ceux qui leur ont enlevé l'amour. Maria Pourchet tente d'enlever l'énorme et incommensurable épine du pied de la lignée familiale pour ne pas reproduire les schémas, et pour elle qui semble ne pas savoir donner ni recevoir d'amour, c'est un nouveau départ, qui commence par sa fille.
Je te serre contre moi pour la première fois.
- Ne la serrez pas trop fort.
Quoi ? C'est marqué sur ma gueule que chez nous les femmes étouffent les filles ?
Pour finir, c'est aussi, en premier lieu, peut-être, un récit d'accouchement, dans les conditions réelles des hôpitaux surpeuplés, avec trop peu de personnel, personnel qui est fatigué, blasé, tiraillé, donc peu présent ou peu préoccupé, personnel qui déshumanise parfois, qui juge beaucoup. Encore une fois, à qui la faute ? Aux femmes ? À la société ? Au patriarcat ? Bref, un récit très personnel mais qui parlera, sûrement, à beaucoup d'entre vous. Si vous êtes en froid avec votre mère, c'est le cadeau idéal.

Bonus : extraits 1, 2, 3, 4

par Mrs.Krobb

Toutes les femmes sauf une de Maria Pourchet
Littérature française
Pauvert, septembre 2018
15 euros

jeudi 20 septembre 2018

"Le sauvetage" - Bruce Bégout

Bon, on ne va pas faire durer le suspense plus longtemps. Nous ne sommes pas dans un detective novel - quoique ? -, mais dans une histoire minuscule/discrète/souterraine comme le siècle dernier en a produit à la pelle dans les interstices des grands évènements, hors des téléscripteurs Murray à bandes perforées, des chroniques locales, des dépêches, ces petites trames de faits anodins et modestes qui ont, le temps d'une journée, entretissé sans le vouloir des milliers de liens invisibles et durables, plus solides que les vérités officielles, faisant dans l'ombre de l'amalgame physique une réalité vivable.

Fribourg-en-Brisgau, Allemagne, été 1938. Le père franciscain Leo Van Breda, de l'université de Louvain en Belgique, est de passage pour récupérer, dans le cadre de sa thèse, l’œuvre philosophie inédite d'Edmund Husserl avant qu'elle ne soit détruite comme tous les ouvrages venant de personnes juives. C'était sans compter son envergure phénoménale : trois valises, quarante mille feuillets sténographiés incompréhensibles. Leo Van Breda doit user de tous ses pistons pour cacher et transférer ce trésor dans un climat pré-guerre, où les nazis s'en prennent autant aux juifs et bientôt aussi un peu aux religieux catholiques et où les ambassades se font prier. Très vite, il est pisté par un membre de la police secrète.
Ceci est une histoire vraie. Avec un peu de fiction.
Les temps étaient durs et sombres, et bêtes aussi, infiniment bêtes, d'une bêtise insondable, et ils obligeaient de braves clercs, qui auraient sans doute préféré occuper leur temps à l'étude et à la prière, à fomenter sous leurs épaisses soutanes des complots internationaux et à se comporter en agents secrets.
Premièrement, donc, l'Allemagne juste avant la Seconde Guerre Mondiale. Tout est déjà bien droit, bien propre, tout doit rentrer dans les moules, dans les rangs. Les rues sont tellement propres qu'on y mangerait à même le sol. Tout doit être pur, comme la race. L'ambiance est paranoïaque. Les juifs sont déjà traqués, humiliés, dépouillés, isolés. Viendront bientôt les hommes de l'église catholique, les handicapés... Le mécontentement, on ne doit le dire qu'à demi-mot, les oreilles sont partout. Et les flammes s'élèvent.
Dans toutes les villes, sur chaque route du pays, au cœur même des consciences, le grand Barnum de l'aryanisation forcée fait sa tournée triomphale. Venez, entrez, amusez-vous ! Shows spectaculaires sur le complot juif mondial ! La femme à barbe sociale-nationale ! Nous réarmons pour la paix ! En voiture, en voiture pour la purification ! Tout le monde peut monter, les petits, les grands, les tontons, les tatas, sauf les youtres !
Ensuite, les écrits philosophiques. Si j'ai bien un regret, une attente dans le vide, après lecture de ce livre, c'est l'absence totale d'immersion dans l’œuvre de Husserl, d'une explication, d'une ébauche sur ce travail qui semble si important. Je ne connais pas Husserl et c'est toujours le cas. J'ai l'impression d'un prétexte. Et pourtant, Bruce Bégout en est spécialiste. Je ressens un manque à ce niveau, même s'il est justifié en ce sens que Leo Van Breda n'en a lui-même pas déchiffré une ligne - pas le temps, trop crypté - pendant ce court laps de temps que dure le récit. On est laissé dans le vague, comme lui, on doit miser à l'aveuglette. Dommage.
Car si la pensée possède quelque chose d'immatériel, qu'elle circule sans entrave de support en support, virevoltant comme le vent, sans cesse affranchie des contingences corporelles, qu'elle possède un don d'ubiquité en se répandant au même moment dans le monde entier à la rencontre d'autres esprits, elle a néanmoins pour origine une page, un stylo, une main lourde ou légère, inspirée ou laborieuse, qui trace fébrilement sous la dictée d'une nécessité intérieure des phrases qui deviendront ensuite des êtres autonomes et universels. Elle conserve ainsi toujours quelque chose du lieu qui l'a vue naître, une odeur particulière, une condensation de lumières et de sons, un timbre bien à elle, un ancrage dans le sol.
Néanmoins, on s'attache vite à Van Breda. Qui n'a pas l'austérité qu'on attend d'un homme d'église, qu'on suit dans l'intimité, dont on découvre les défauts, les habitudes, les choix personnels, les doutes, les pensées, les méditations. Celui qui est venu pour une mission simple et qui se retrouve embarqué dans une quête périlleuse, sans aucune aide. Lui qui doit sauver un chat, un trésor de culture, sa peau surtout, et sa crédibilité, sa motivation. Un côté burlesque, parfois, dans cette aventure. Sauve-qui-peut.
La vérité est que ce que l'on prend de l'extérieur pour de la bravoure n'est le plus souvent que de l'ignorance. (...) Au reste, l'héroïsme est composé de 60% de hasard et de 30% d'inconscience, les 10% qui restent relevant de la volonté puérile d'en mettre plein la vue. Parfois, il faut bien le reconnaître, on combat plus efficacement un régime despotique avec l'innocence la plus franche qu'avec la ruse. La candeur est une source d'énergie phénoménale.
Surtout, ce que je retiens, plus que l'histoire dont l'intrigue promet beaucoup, au dénouement final rapide et vite envoyé, c'est l'écriture de Bruce Bégout. Je l'avais découvert avec Le ParK, il y a quelques années déjà, et je le rejoins ici, dans un récit qui ne m'aurait pas happée si ce n'était l'attrait de son nom. Je retiens sa plume décomplexée, ses traits d'humour, sa capacité à raconter, à entrer dans l'intimité des personnages, à poser une ambiance, un lieu, à jongler entre les langues. À parler philosophie à demi-mot, comme en fond sonore, de façon implicite, qui doit être décortiquée. J'en aurais voulu plus, et j'irai donc chercher ailleurs, dans son œuvre.
Elle lui a donné pour mission de sauver ces milliers de pages dont, à part quelques chercheurs prêts à perdre des heures de vie dans le lent et méticuleux déchiffrement de pensées plutôt absconses sur le temps, la conscience pure et la constitution transcendantale, tout le monde se contrefout en ce mois de septembre 1938, ayant bien d'autres chats à fouetter.

Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9

par Mrs.Krobb

Le sauvetage de Bruce Bégout
Littérature française
Fayard, août 2018
20 euros