lundi 13 août 2018

"Trois fois la fin du monde" - Sophie Divry

Mais comment est-il fait celui qui laisserait perdre son frère sans prendre le risque de se perdre avec lui ? En ces temps-là, il y avait des frères, on se rendait des services et il y avait des hommes pour vous punir.

La première fin du monde, c'est quand Joseph Kamal et son frère organisent un braquage, que les flics arrivent, que le frère leur tire dessus, qu'il se fasse assassiner sous les yeux de l'autre, que Jo finisse en prison, juste parce qu'il voulait pas que son frère soit tout seul.
La deuxième fin du monde, c'est quand presque toute la France se fait ravager par une explosion nucléaire, que Jo arrive à s'échapper de la prison et qu'il se rend compte qu'il est immunisé contre les radiations, qu'il doive tuer un flic pour s'en sortir, et qu'il finisse par vivre en ermite dans un monde dépeuplé, à tout recommencer à zéro.
La dernière fin du monde, eh bien. Vous verrez bien.
Ce que je suis en train de vivre me sidère tellement, je me dis ce n'est pas possible, on va me sortir de là, c'est une blague, un cauchemar, ce scandale va cesser. Les gens du Dehors ne savent pas, l'apprendront, vont faire quelque chose. Une pareille abomination ne peut pas se passer dans mon pays.
« Soumets-toi, rencard à 4h sur le toit, amène tes arguments, j'amènerai mon nunchaka, ma colère gronde, j'te ferai cuire au micro-onde, j'irai pisser sur ta tombe ce s'ra immonde, comme la fin du monde. » L'Apocalypse selon Stupeflip, pour vous donner une idée de ce dans quoi vous allez mettre les pieds. La première partie, sur la prison, est totalement ancrée dans la réalité présente : conditions de vie carcérale, humiliation, corruption, manipulation, domination, peur, suicide... Une volonté de faire réfléchir, esquissée dans les détails. Un premier coup porté aux tripes.
Les heures passent, aucun médecin ne vient. Cet abandon me déchire plus que la douleur physique, il déçoit une attente profondément ancrée dans mon esprit. La détresse me submerge. C'est une souffrance atroce d'être ainsi abandonné, surtout quand on sait que derrière les portes, par-delà les coursives, au fond d'un autre couloir, il y a un médecin, une infirmerie, mais que ces gens ne seront pas prévenus. Je ne suis pas seulement battu en dehors de toute justice, mais laissé sans secours. J'aurais tellement besoin qu'on me porte assistance, que quelqu'un d'étranger à toute cette histoire vienne prendre mon pouls et faire les gestes convenus. J'attends en vain, blêmissant et tremblant, sans rien pour me couvrir.
La deuxième partie est presque un peu surréaliste, avec son explosion et ses immunisés, un air de vraie fin du monde qui pourrait bien arriver, deuxième réflexion qui tente de faire réagir sur des problématiques actuelles. Et pourtant, ici ça n'est guère qu'un prétexte : peu de détails sur la catastrophe, les enjeux, les possibilités. Juste un air de liberté, de nouveau départ, un portrait-paysage dénué d'humains, juste notre héros, sa cavale, son refuge dans les bois, ses nouveaux compagnons animaux. La vie au grand air, pour quelqu'un des villes, la délivrance de la prison, apprendre à être un adulte, à construire un monde, à vivre au jour le jour. C'est la partie la plus importante du livre, et ma partie préférée, plutôt simple en vérité, mais on s'immerge facilement. La fin m'a arrachée un cri de douleur, encore pire que le premier.
D'ailleurs, j'devrais m'prévoir des fêtes juste-pour-moi, juste pour m'ambiancer. Je commence à déprimer, faut réagir. Disons que le 8 janvier, ça sera la fête des Cailloux.
Ces putains de cailloux qui sont partout.
Bonne idée, ça. Allez, le 8, tu feras des constructions en pierre avec ces caillasses. Des sculptures géantes. Ou des concours de lancer. Le 8 janvier, journée des Cailloux. Ils le méritent bien, ils sont partout.
L'autrice alterne entre le point de vue du personnage et une sorte de narrateur omniscient, qui offre à la fois une sorte de détachement et d'immersion totale, entre faits et ressenti, qui fait qu'on rentre facilement dans le jeu, ça touche un peu plus, mais parfois c'est bien, aussi, d'avoir un peu de recul. Si ça a pu me perdre un peu au début, j'ai fini par passer outre. Elle met en avant de forts contrastes, jouant sur les contraires, les opposés, la béatitude et l'horreur, la liberté totale et la privation, la solitude et se faire marcher sur les pieds, le rationnement et l'abondance, la beauté et la laideur, le béton et la nature, la loi des hommes et la loi de la terre... Comme j'ai lu le livre d'une traite, ça a été l'ascenseur émotionnel, un peu terrible d'ailleurs. Ce que j'ai le plus apprécié ? Le monde sans humains, le retour à la terre, le côté Blanche neige dans les bois version hardcore. Pour le reste, tout n'est que violence et vanité. Bref, comptez bien vos dents, vous risqueriez d'en perdre quelques unes dans le tas.
Dire que je voulais me faire sauter l'caisson cet hiver, c'est dingue. T'as bien fait de t'entêter. T'aurais pas vu ce mois de mai de ouf. T'aurais pas récolté tes radis.
Bonus : extraits 1, 2

par Mrs.Krobb

Trois fois la fin du monde de Sophie Divry
Littérature française
Notabilia, août 2018
16 euros

jeudi 9 août 2018

"Le journal de Myriam" - Myriam Rawick

Le retour de l'école sent le thé au gingembre du café Ammouri ; le samedi sent le pain rond et chaud du boulanger du coin de la rue ; le dimanche a l'odeur des cierges de l'église Saint-Georges ; les balades dans le vieux souk, celle du savon à l'huile d'olive et des épices.
Mes anniversaires ont le goût du miel ; l'été a le goût des dattes ; le printemps, celui de l'abricot de Damas ; et l'hiver, celui du thé à la cannelle de ma grand-mère.
Jusqu'aux évènements, j'ai grandi dans ce paradis de couleurs, d'odeurs, de saveurs.
Jusqu'aux évènements, j'ai bronzé au soleil d'Alep, bu l'eau d'Alep, me suis lavée au savon d'Alep.
J'adorais ma ville, mon quartier. J'aimais sentir la chaleur des pierres polies par le temps, entendre le chant des muezzins, m'abriter à l'ombre des églises. J'étais heureuse, légère. Et je n'imaginais pas que la vie puisse en être autrement.

Myriam Rawick est une fillette de six ans, qui habite à Alep avec ses deux parents et sa petite sœur, est heureuse d'apprendre de nouvelles choses à l'école, a une meilleure amie, aime aller au souk avec sa mère, regarder des dessins animés. Elle tient aussi un journal intime où elle relate, en quelques mots, le déroulement de ses journées. En 2011, sa vie tout à fait normale commence à basculer, d'abord subtilement, lorsqu'elle comprend qu'il se passe des choses au niveau politique - choses qu'elle ne comprend pas, au demeurant, et ne peut pas comprendre - puis gravement lorsqu'en 2012 elle entend les premiers tirs, les premières bombes. 
À un moment, un bruit a retenti au loin. Long, saccadé. Tout le monde s'est arrêté net. « Kalachnikov », a dit Johnny. Puis, il a expliqué que, un coup, c'est un sniper. Deux coups, c'est un sniper qui a raté sa cible. Plusieurs coups, c'est un règlement de comptes.
Ce soir, les tirs ne s'arrêtent plus.
Jusqu'en 2016, Myriam raconte son quotidien d'enfant dans un pays en guerre. Globalement, ce n'est qu'incompréhension, inquiétude, incertitude, et surtout : de la peur, une peur terrible qui prend aux tripes, à chaque détonation ; de la peur quand l'électricité est coupée, quand l'eau n'arrive plus, qu'il n'y a plus assez à manger ; de la peur quand il faut continuer sa vie, aller à l'école, en courant et en se cachant, passer la plupart de ses journées dans la cage d'escalier parce que l'appartement n'est pas sûr, continuer à dormir quand les vitres explosent, continuer à vivre parmi les morts.
Je n'arrive pas à dormir. J'ai compté : depuis que je suis couchée, il y a eu dix bombes. J'en ai assez d'avoir mal au ventre. Je veux jouer dehors. Je veux voir Fadi. Je veux retourner à l'école.
Le fait de lire le récit de cette guerre au travers le regard d'une enfant, au jour le jour, fait prendre conscience de l'absurdité, de la violence, de ce que c'est de vivre des années sur le fil du rasoir. Il n'est pas question ici de comprendre les enjeux, de débattre sur les tenants et aboutissants, de savoir qui a tort ou raison, de trouver des solutions : il s'agit juste d'une immersion totale dans ce paradis perdu, avec toute l'innocence possible. Peut-être est-ce que ça rend l'expérience à la fois plus terrible et plus supportable ? En tout cas, la lecture se fait vite, à bout de souffle. Il n'est pas question ici de longues phrases et d'explications sans fin, juste des mots simples, des émotions à vif, juste l'envie d'un retour à la normale. J'ai terminé par ce livre parce que je pensais qu'il serait trop lourd à porter, mais je suis en quelque sorte "contente" de l'avoir lu, d'avoir pris le temps d'essayer de me mettre à la place de Myriam, d'avoir tremblé en même temps qu'elle, parce qu'il ne s'agit plus de faire l'autruche. Et pour moi qui ait la phobie de la guerre et de la mort (quand elles sont pour de vrai), c'était peut-être le meilleur moyen de l'approcher.
J'ai treize ans. J'ai grandi vite, trop vite.
Je sais reconnaître les armes, je sais reconnaître les bombes. Je sais quand il faut se cacher et comment.
Mais, surtout, je sais ce qu'est la mort. La perte de gens qu'on aime, et la peur de mourir.

par Mrs.Krobb

Le journal de Myriam de Myriam Rawick (avec Philippe Lobjois)
Littérature syrienne
Le Livre de Poche, mai 2018
6,90 euros

lundi 6 août 2018

"Les Heures rouges" - Leni Zumas

Avant de vous parler du livre, un bref rappel des actualités : en Argentine, les femmes soulèvent un foulard vert pour manifester pour que le droit à l'avortement (500 000 avortements clandestins chaque année) soit légalisé en août par les sénateurs ; en Belgique, un projet de dépénalisation et de renforcement du droit à l'interruption volontaire de grossesse ; en Irlande, l'avortement vient juste d'être légalisé... (je ne fais pas la liste exhaustive, elle est très longue)
Il est aussi question de renforcer les cours d'éducation sexuelle à l'école. Et voici pourquoi tout ceci est important.
Lorsque le Congrès a proposé le vingt-huitième amendement à la Constitution des États-Unis, et qu'il a été soumis aux votes des États, la biographe a écrit des lettres à ses représentants. Elle a participé à des marches de protestation à Salem et à Portland. Elle a fait des dons au planning familial. Mais elle n'était pas si inquiète que ça. C'était sûrement une comédie politique, une surenchère de la Chambre des représentants et du Sénat ligués avec le nouveau président amoureux des foetus.
Or trente-neuf États avaient voté la ratification. Les trois quarts de la majorité. La biographe avait regardé l'écran de son ordinateur éclaboussé par cette nouvelle et revu les panneaux brandis lors des rassemblements (ÉLOIGNEZ VOS ROSAIRES DE MES OVAIRES ! SORTEZ DES SENTIERS BATTUS !), elle avait pensé aux pétitions en ligne, aux articles d'opinion des célébrités. Elle ne parvenait pas à croire que l'amendement sur l'identité de la personne était devenu une réalité alors que tant de citoyens s'y opposaient.
Le roman de Leni Zumas prend place aux États-Unis, dans un futur que l'on imagine très proche et surtout probable, et met en scène quatre personnages principaux, qui sont des femmes : la biographe, l'épouse, la guérisseuse et la fille. Cinq, si l'on compte le sujet du livre de la biographe, qui est une exploratrice du XIXe siècle. Ces femmes se connaissent toutes, de près ou de loin, et sont toutes en souffrance. En souffrance parce que la société ne leur permet plus d'exercer leurs droits les plus fondamentaux, celui de disposer librement de son corps, de sa sexualité, de choisir d'avoir ou non des enfants, de choisir d'être en couple ou non pour avoir des enfants, de rester ou non en couple, quand on a des enfants. Bref, une blessure profonde, induite par un monde régi par des hommes qui n'aiment pas les femmes, et qui les font nourrir une sorte de petite haine entre elles, se jalousant tour à tour pour des choses qu'elles ne peuvent pas / plus avoir.
L'an dernier l'une des élèves de terminale s'est jetée au bas de l'escalier du gymnase, mais, après s'être cassé une côte, elle était toujours enceinte. J'espère, a dit Ro/Miss en cours, que vous savez qui sont les responsables de cette côte cassée : les monstres du Congrès qui ont voté l'amendement sur l'identité de la personne et les lobotomies ambulantes de la Cour suprême qui ont invalidé l'arrêt Roe v. Wade. « Il y a deux ans à peine, a-t-elle rappelé - crié, en réalité -, l'avortement était légal dans ce pays, mais aujourd'hui nous en sommes réduites à nous jeter au bas de l'escalier. »
Le monde décrit est rude et cruel pour les femmes, mais c'est exactement ce qui se passe encore aujourd'hui dans de nombreux endroits. Et il est important d'ouvrir les yeux là-dessus, de comprendre les enjeux et de se rendre compte de toutes les vies détruites, de toutes les dignités souillées, de toutes les violences faites au corps et à l'esprit, du déni et de la haine. La vie de l'une ne tourne plus qu'autour des enfants, parce que c'est l'épouse et que c'est son job, même si ce n'est pas une source de rémunération, et que ça la rend dépendante de son mari. L'autre souhaite plus que tout avoir un enfant toute seule, mais son terrain corporel est hostile et les administrations et médecins le sont également, envers elle, pour être célibataire, pour avoir la quarantaine. Une autre encore est moquée pour sa vie d'ermite, son apparence de clocharde, son métier de sorcière, et elle soigne les femmes en secret, celles qui n'ont plus d'autres recours, et on l'accuse de tous les maux, même les plus irrationnels. La dernière est encore jeune, et bientôt habitée, malgré sa volonté, et il faudra bientôt, peut-être, devenir une criminelle envers la loi, si elle veut juste poursuivre ses études, disposer de son corps, même pas encore majeure. Et c'est sans compter les autres, les femmes battues, les jeunes emprisonnées, celles qui doivent publier sous des pseudonymes d'hommes...
Je vois le nom de Harry sur mon article dans Transactions philosophiques de la Royal Society of London, et je bous de colère. Il est de moi, mais tout le monde l'ignore. Les lecteurs ont pris connaissance des faits transmis, qui ont plus de valeur que ma petite personne ; mais avec cet éclat de verre logé en moi, je ne trouve pas le repos. Je voudrais aller voir sir George Gabriel Stokes de la Royal Society of London, lui montrer mes moignons de doigts, et lui dire : « Je les ai donnés en échange de ces faits. »
C'est un roman écrit par une femme, pour les femmes (principalement), auquel chacune est libre de pouvoir s'identifier, de se sentir plus proche des autres femmes, de comprendre le combat incessant, et surtout pour se rendre compte que les droits des femmes ne sont jamais acquis, même s'ils ont été gagnés durement. Leni Zumas n'hésite pas à parler de sujets intimes, parfois tabous, parfois très banals dans la vie d'une femme, et qui n'ont pas forcément leur place dans les romans lambdas : les règles, les tampons, la grossesse, le corps après la grossesse, l'insémination, l'ovulation, "l'horloge biologique", l'avortement, l'adoption...
Est-ce qu'ils vous fournissent des tampons en prison ? Peut-être que Gin Percival n'en a pas pris avec elle. Et s'ils se trompent de taille et lui donnent un mini alors qu'elle a besoin d'un Super Plus ? Yasmine a guidé Mattie par téléphone quand elle a perdu un tampon à l'intérieur de son vagin. Elle lui a expliqué comment trouver les muscles qui l'expulseraient : « Imagine que tu te retiens de faire pipi. »
Et surtout, ce que pointe l'autrice, c'est que la bienveillance féminine (envers les autres femmes) peut être mise à mal lorsque tout dans la société fait qu'il faut aux femmes sans cesse se comparer, envier les autres, avoir un statut, être une bonne mère, une bonne épouse, une femme sans faille, une fille modèle, une femme comme il faut, avoir un ou deux enfants, écrire des choses de femmes... Elle montre aussi que le pouvoir masculin et le sexisme en général nourrit forcément un dégoût des hommes, vous isolant alors de chacune et de chacun, vous laissant assumer des rôles qui ne vous conviennent pas.
Au cours de l'heure écoulée, les enfants :
se sont roulés par terre en se tapant dessus ;
ont
mangé un reste de pop-corn mélangé à du yaourt au citron ;
demandé à l'épouse s'ils pouvaient regarder encore la télé ;
vu leur demande rejetée ;
navigué et joué avec leurs peluches :
renversé le lampadaire ;
perdu un cil ;
demandé à l'épouse pourquoi son anus flotte dans l'espace alors qu'il devrait être dans son derrière ;
frappé et palpé ;
demandé à l'épouse ce qu'il y avait pour le dîner ;
appris qu'il y aurait des spaghettis ;
demandé à l'épouse quelle est à son avis la meilleure sauce pour des spaghettis à la fesse.
Bref, la Femme Sauvage se réveille, elle n'est jamais loin.
La mer ne demande pas de permission, elle n'attend aucune consigne. Elle ne souffre pas d'ignorer ce qu'elle est censée faire exactement. Aujourd'hui ses hautes vagues, ourlées de lambeaux d'écume blanche, se fracassent contre les éperons d'érosion marine. La mer en furie, disent les gens, mais selon la biographe c'est une erreur d'attribuer un sentiment humain à une masse si inhumaine en soi. L'eau se déchaîne pour des raisons qu'ils ne savent pas nommer.

par Mrs.Krobb

Les Heures rouges de Leni Zumas
Littérature américaine (traduction par Anne Rabinovitch)
Presses de la Cité, août 2018
21 euros

jeudi 2 août 2018

"Coffret Dyschroniques II"

Ce coffret regroupe plusieurs nouvelles d'auteurs différents plus ou moins connus (700 pages en tout), datant des années 50-60-70. « Quand les futurs d'hier rencontrent notre présent » : on y est presque ! La plupart de ces nouvelles, même en exagérant les faits, commencent à paraître clairement plausibles aujourd'hui. Si vous vouliez du classique, sans trop vous dépayser et pour changer de 1984, voici quelques nouvelles rapides à lire, critiques, bien écrites et lucides.


« Ce qu’il y a de passionnant avec la science-fiction,
c’est qu’une grande part de ce qu’elle propose devient réalité. Si vous vous intéressez au futur de l’humanité, alors je crois que la SF est le meilleur moyen de s’y préparer. Si vous en lisez régulièrement, vous ne serez jamais surpris de ce qui arrive ». Ben Bova 

 Je vais d'ailleurs m'essayer à un exercice périlleux pour vous parler de ces nouvelles : je vais tenter de les classer par ordre de probabilité. Étrangement, cet ordre vaut également presque comme un classement de mes nouvelles préférées - devrais-je en tirer une conclusion ?
Car ils savaient (François et le couple au moins) que ce qui était à redouter vraiment dans cet étouffoir de sable et de cendre, ce n'était pas un danger visible ; c'était une mort invisible au contraire, impalpable, dont ils ne parlaient pas ; c'était une mort qui rôdait dans l'air qu'ils respiraient, une mort horrible qui à cet instant même, à chaque seconde, pouvait se déposer sur leur peau, leur traverser le corps, s'infiltrer dans leurs alvéoles pulmonaires, dans leur moelle épinière, dans les tissus de leurs viscères, dans leur sang.
Les retombées de Jean-Pierre Andrevon (1979, texte français) nous laisse dans un épais brouillard, un écran de fumée qui rappelle douloureusement la Seconde Guerre Mondiale, tout en restant dans une situation de non-dits et de sous-entendus. Un grand boum, de la poussière, des rescapés que l'on rassemble dans une sorte de camp. Possibles radiations. Entre peur de la guerre, peur des camps de concentration, peur de l'atomique et peur du nucléaire, on y a été, on y est, on y sera. Volontairement obscure, sans vraiment de dénouement, la nouvelle nous plonge dans une situation qui pourrait tout à fait arriver, de façon soudaine.
Un seul exemple, le titre de l'ouvrage essentiel de Karl Marx ; Paul Kosloff en avait toujours parlé en disant Das Kapital et, parmi les gens au courant, c'était un classique sujet de plaisanterie. Qui appelait ce livre Das Kapital au lieu de Le capital, tout simplement, se désignait lui-même comme n'ayant jamais lu cet énorme ouvrage. Mieux, celui qui prétendait avoir « lu » cet ouvrage se désignait par le fait même à la suspicion. Parmi les cognoscenti, on ne lit pas Le capital, on l'étudie. Daniel De Leon, le marxiste américain, a passé, dit-on, deux ans à étudier les seules notes de bas de page.
Les gaspilleurs de Mack Reynolds (1967, traduction de l'américain par J. de Tersac) traite de l'espionnage politique qui a pour but de débusquer et d'anéantir tout groupement communiste, avec bien sûr l'Empire Soviétique en tête. Bien dans le contexte américain de l'époque, donc, cette nouvelle tourne habilement autour du pot et fait naître un nouveau mouvement fort ambigu, volontairement flou. Paranoïa, suspicion, détournement des messages politiques, réflexion humanitaire et écologique et une bonne critique du système. De l'humour, du foutage de gueule, la nouvelle est bien faite, sans être non plus mémorable.
— Je suis en règle, dit le jeune homme en lui mettant ses papiers dans la main. Voici le thermomètre, les comprimés d’aspirine, les pastilles pour la toux... Ça, c’est la vitamine C ; voici la B12, l’antiseptique, le leucoplast, la pommade ophtalmologique et l’étui d’antibiotique. J’ai tout : vous ne pouvez pas me coller une amende.
Le contrôleur examina minutieusement chaque chose ; puis il demanda, en le regardant droit dans les yeux :
— Gilet de corps ?
— Écoutez, je vais être en retard. Le Ministère de la Chanson est encore loin, place Flaminia ; et si vous me faites rater le prochain hélibus, je serai à la bourre...
— Gilet de corps ? insista l’homme de la C.G.M.
— Bon Dieu ! Mais je l’ai, ce gilet de corps. Et le tricot de laine aussi, et les grosses chaussettes. 
37° centigrades de Lino Aldani (1963, traduction de l'italien par Roland Stragliati) traite du système santé, des assurances, de la peur de la maladie. Bienvenue dans le monde du Big Brother version rhume ! Les médecins qui traitent les patients non mutualisés deviennent des parias autant que les sorcières du Moyen-Âge. À la fois légère et dramatique, cette nouvelle s'inscrit tout à fait dans le contexte américain actuel où il vaut mieux être assuré de n'être jamais malade ou être assuré tout court ; elle s'inscrit aussi dans une sorte d'orthodoxie radicale et d'injonction au bien-être à tout prix.

L’air nous mijotait un véritable Donora, évoluant vers une soupe chimique si infecte que je n’aurais jamais cru cela possible si je n’avais pas essayé de respirer cette saloperie. Il restait collé dans ma gorge et j’avais l’impression que mes yeux baignaient dans l’acide. Le soleil était à peine visible, disque pâle et maladif dans un ciel moutarde, ce qui n’empêchait pas les rues d’être un vrai four. Avec ça l’atmosphère était tellement chargée d’humidité qu’on aurait pu la saisir à pleines mains et la tordre pour la débarrasser de son eau... une eau qui n’aurait pas manqué d’être sale.
Vent d'est, vent d'ouest de Frank M. Robinson (1972, traduction de l'américain par Jean-Marie Dessaux) vous invite à vous munir de vos mouchoirs, masques à gaz et autres parures à préservation du système respiratoire. L'air est si pollué qu'on a dû interdire les voitures à essence, mais il semblerait qu'il y ait des nostalgiques prompts à la rébellion. À la fois une ode à la voiture classique et une critique radicale de la pollution des usines, des énergies fossiles et de l'irresponsabilité des gouvernements. Pas inoubliable, pas révolutionnaire, mais d'actualité. Bref, à quand les voitures entièrement électriques, à défaut d'être volantes ?

« Vois-tu, parfois il fallait toute une nuit pour compter les votes, et les gens s’impatientaient. C’est pourquoi on a inventé des machines spéciales qui examinaient les premiers votes et les comparaient avec les votes obtenus aux mêmes endroits au cours des années précédentes. De cette façon, les machines pouvaient déterminer quel serait le vote global et qui serait élu. Tu comprends ? »
De nouveau, Linda fit un signe d’assentiment.
« Comme Multivac, dit-elle.
— Les premiers ordinateurs étaient beaucoup plus petits que Multivac, répondit Matthew, mais ils sont devenus de plus en plus grands, de sorte qu’ils ont réussi à estimer, d’après un nombre de votes de plus en plus restreint, quel serait le résultat de l’élection. Et puis, en fin de compte, on a fabriqué Multivac, qui est capable de le déterminer d’après un seul vote. »
A voté d’Isaac Asimov (1955, traduction de l'américain par Denise Hersant) décrit une intelligence artificielle au service du gouvernement (coucou les robots) qui réussit à synthétiser, à partir du vote d'une seule personne, une prédiction générale pour élire un nouveau représentant. Très simple dans son concept, mais néanmoins très bien écrite, dans une ambiance de parano, d'angoisse et de régression. On n'est même plus dans la corruption, dans la triche dans le comptage, on est carrément dans l'aléatoire le plus total teinté d'une suprématie sans précédent, qui laisse peser tout le poids de la responsabilité sur les épaules d'une seule personne - se dédouanant par là-même. J'ai bien aimé cette nouvelle, qui sera donc mon entrée en matière pour ce grand écrivain de science fiction que j'ai hâte de découvrir davantage. 
Plongé dans un sommeil cryogénique, l'esprit refait toujours les mêmes rêves glacés, circulant indéfiniment au travers des longues années vides. Sydney Lee rêva maintes et maintes fois des tours sur Titan, de leurs lisses et impassibles murailles de métal supérieur à tout autre, de leurs machines vrombissant, sans arrêt, dans un but déterminé, qui remplissaient des tâches que les hommes ne pouvaient même pas soupçonner.
Où cours-tu mon adversaire ? de Ben Bova (1969, traduction de l'américain par Ben Zimmet) nous emmène loin de la Terre, vers un autre système solaire, pour rejoindre Sirius. Une race intelligente étrangère a établi ces tours menaçantes sur Titan et quitté le système solaire il y a une centaine de siècles. En faisant des recherches, les hommes ont découvert des signaux de vie sur Sirius A-2, et envoyé quelques émissaires en éclairage. Sydney Lee va tenter d'appréhender ces nouveaux êtres et découvrir la vérité. Une nouvelle vraiment intense, en immersion totale, qui ne manque de rien dans son intrigue. J'ai découvert un nouvel auteur de SF que j'ai bien envie d'approfondir.
Mais qui lui avait appris la peur ? Qui lui avait appris que le monde était son ennemi ? Vous, moi et tous les humains de la planète, et tous nos ancêtres bipèdes avant nous. Parce que nous étions une race trop jaune. Parce que de tous les billions d'êtres grouillant sur la surface du globe, il n'y en avait pas plus d'une poignée qui ait désiré rompre la chaîne des coups, de père en fille et fils, une génération après l'autre.
Le royaume de Dieu de Damon Knight (1954, traduction de l'américain par Nathalie Dudon) est clairement ma nouvelle préférée du coffret. Elle mêle complot gouvernemental, invasion extraterrestre, et loi du tallion inversée : "qu'il vous soit fait ce que vous faites aux autres". Elle me parle à un niveau personnel, et surtout elle est excellemment écrite, dans une ambiance carrément dingue, paranoïaque, surréaliste, avec humour et cynisme, mais aussi bienveillance à 100%. Si la vie existait ailleurs, à quoi ressemblerait-elle, et comment nous percevrait-elle ? Damon Knight y répond avec intelligence, remettant en cause l'humanité et ses travers, avec un point de vue à la fois néo-religieux et non-violent. J'adore.
Malgré toute sa délicatesse morale, Aza-Kra justifiait sans difficulté la douloureuse extinction des carnivores. De son point de vue, il valait mieux qu'ils disparaissent. C'était regrettable, bien sûr, mais...
Mais, sub specie aeternitatis, y avait-il une si grande différence entre un homme et un lion ?
C'est un lieu commun que de dire que, de tous les animaux, l'homme est celui qui tue sur la plus grande échelle. La question ne s'était jamais posée auparavant : pourrions-nous vivre sans tuer ?
Ce que j'ai beaucoup aimé, en dehors des nouvelles en soi, c'est le parti pris de la maison d'édition de placer la nouvelle dans un contexte historique, ce qui apporte plus de compréhension et de consistance. Ça permet aussi de se rendre compte quel évènement particulier a amené à imaginer un futur aussi sombre, et donc d'expliquer tout à fait le côté "dyschronique". J'ai également apprécié d'avoir une petite biographie de parcours des auteurs, pour les replacer dans la littérature de science-fiction et permettre de les découvrir un peu mieux au travers d'autres ouvrages. Bref, un coffret très réussi et plutôt varié dans les sujets. Et si vous voulez commencer petit avant d'entamer une grosse publication, je peux aussi vous conseiller La Tour des damnés de Brian Aldiss chez le même éditeur.

Bonus : extraits 1, 2, 3, 4


par Mrs.Krobb

Coffret Dyschroniques II
Le passager clandestin, juin 2018
37 euros

lundi 30 juillet 2018

"Les machines à illusions" - Philip K. Dick & Ray Nelson

« En votre absence, lui communiqua l'Esprit Collectif, nous avons commencé le partage de la Terre. Votre secteur vous attend, naturellement. Vous n'avez pas été oublié.
- Et quelle province m'a-t-on réservée ? » riposta Mekkis sur un ton d'ironie appuyée.
Sans doute un rogaton sans valeur aucune, le rebut.
L'Esprit Collectif lui transmit l'aversion sardonique que tous ressentaient à son égard. Ils jouissaient de sa frustration et de son impuissance.
« Comment s'appelle-t-elle ? insista-t-il, prêt à entendre le pire et à endurer sa punition, si pénible soit-elle.
- La province qui vous a été attribuée est celle du Tennessee, répondit d'un ton enjoué le porte-parole des Électeurs.
- Permettez-moi de consulter mes dossiers de référence. »
Il entra aussitôt en contact télépathique avec son bibliothécaire personnel. L'instant d'après, une description détaillée ainsi qu'une carte de la province se présentaient mentalement à lui. Il en avait assez vu pour évaluer la situation.
Mekkis perdit aussitôt connaissance.

La Terre a été envahie par une espèce extraterrestre, venue de Ganymède, et ses représentants sont en réalité des sortes de gros vers à conscience collective télépathique, entourés de Larbs (larbins) technologique qui les aident à peu près pour tout. Un groupe de résistants, les Nigs (vous avez compris), continuent de faire front au fin fond du Tennessee, sous la houlette de Percy X, télépathe et donc impossible à abattre. Une journaliste tente de se rendre dans cette partie du monde sous prétexte de sauvegarde musicale, mais Percy se rend vite compte qu'elle travaille en fait pour le compte de l'ennemi. Entre résistants et pervertis, le conflit est serré. Et c'est sans compter la nouvelle trouvaille, trésor enfoui pendant l'invasion : les machines à illusions du docteur Balkani.
« Je vous écoute, assura Rivers sur le ton encourageant qu'on finit toujours par acquérir quand on passe sa vie à faire vider leur sac à des individus récalcitrants.
- J'ai un patient pour vous. », dit le Dr Choate. Il hésitait, cherchant ses mots.
« De quoi s'agit-il, cette fois ? »
Choate s'éclaircit la gorge. Un pauvre sourire éclaira son visage.
« De l'espèce humaine. »
Le roman est assez complexe dans son ensemble car il y a beaucoup de choses en jeu, qu'elles soient implicites ou explicites, et s'attarde autant sur l'histoire des noirs aux États-Unis que sur l'exploitation ganymédienne, pour terminer par la psychiatrie, les illusions et la potentielle fin du monde. Ce qui fait qu'au final, beaucoup de choses sont abordées mais jamais non plus totalement abouties, et l'ensemble donne une impression un peu brouillonne. On croise beaucoup de personnages qui n'ont pas vraiment de personnalité, bien qu'ayant du caractère - et pour un roman qui aborde la question de l'esprit, de la télépathie, de la compréhension de l'humanité et de la psychiatrie, c'est un peu dommage.
« Tu es télépathe. Tu sondes l'esprit des gens, mais tu ne les comprends pas. Le professeur Balkany n'est pas télépathe, pourtant il comprend tout. D'où vient ce mystère, Percy ? Moi, je sais. »
Elle lui sourit à nouveau de son sourire mort, totalement dénué de gaieté. « Il lui a suffi de sonder un seul esprit, jusque dans ses plus noirs recoins. Le sien. Il se comprend si bien qu'il n'a aucun besoin d'être télépathe pour appréhender l'esprit des autres. Il se drogue, me diras-tu. Et alors ? Si tu pouvais te voir avec autant de lucidité qu'il se voit lui-même, toi aussi tu éprouverais le besoin de le faire. Pour tenir le coup. Des monstres, voilà ce que nous sommes. D'ignobles êtres pervertis jusqu'à la moelle... »
Il y a ici et là de petites touches d'humour bienvenues, quelques réflexions bien senties et un côté très caricatural (parfois trop), qui donne à l'ensemble un côté burlesque et fanfaron à ce qui semble au début presque militaire. La partie sur les machines à illusions en tant que telle n'est pas aussi développée et intense qu'on aurait pu le penser pour un livre signé K.Dick, mais elle garde un côté fataliste et anxiogène qui arrive à tenir le livre jusqu'au bout avec un rebondissement intéressant.
Ça ne ressemblait en rien à ce qu'il avait envisagé sur la base de la Thérapie de l'Oubli. Il s'était attendu à des horreurs sans nom, à des hallucinations, à un défilé d'images plus grotesques et délirantes les unes que les autres, le tout aggravé de phénomènes optiques du genre disques de lumière multicolore tourbillonnants... Compte tenu de tout ce qu'il avait lu dans les articles, ouvrages et monographies de Balkani et de tout ce qu'il avait entendu dire au sujet des projecteurs d'illusions utilisés par les Nigs... Au lieu de ça, rien. Ce n'est pas normal.
Ce n'est pas un livre dont je garderai un souvenir marquant, je pense que le sujet a été abordé dans d'autres livres de façon plus développé, mais pour un livre à quatre mains, on peut dire qu'il tient la route et qu'il garde une bonne cohérence tout du long. Au fait, pour qui ne le sait pas (je l'ai appris aussi) : Ray Nelson est l'inventeur de la casquette à hélice. Ça méritait d'être dit. Quant à la couverture, je n'ai qu'une question : pourquoi ?

Bonus : extraits 1, 2, 3

par Mrs.Krobb

Les machines à illusions de Philip K. Dick et Ray Nelson
Littérature américaine (traduction par Iawa Tate)
J'ai lu, mai 2015 (original : 1967)
6 euros