jeudi 21 juin 2018

"La Soutenable Légèreté de L'être" - Éléonore Costes et Karensac

Lolo va avoir trente ans bientôt. À cette occasion, elle passe un court séjour chez ses parents, en famille, et c'est aussi l'occasion de se rappeler quelques souvenirs... Parce que oui, voilà, elle a plutôt très mal au ventre et vu qu'elle voit sa vie défiler, c'est probablement qu'elle va mourir bientôt. Son cadeau d'anniversaire ? Une hospitalisation suite à un malaise. Est-ce que c'est dans la tête ? Est-ce que c'est dans le ventre ? Est-ce que la vie vaut vraiment d'être vécue de toute façon ?


Éléonore Costes nous délivre ici une bande dessinée très intimiste, puisqu'il s'agit d'un récit autobiographique. Elle arrive, en toute simplicité et totalement à l'aise - genre, totalement -, à partager ses doutes, ses pensées, ses questionnements, ses peurs, son enfance, ses relations... et surtout à mettre le doigt sur une chose très importante, notamment pour les jeunes femmes, qui est la peur de ne pas être prise au sérieux sur sa souffrance physique et mentale. Bref, une transition à l'âge - vraiment ? - adulte qui ne se fait pas ici sans douleur, mais qui finit par donner de belles fleurs.


Les dessins de Karensac sont vraiment au top, très simples, en belle ligne claire, avec des plans maîtrisés et des personnages très expressifs. Elle arrive très bien à rendre une ambiance - souvent pesante, parfois légère - et à retranscrire des émotions dans leurs extrêmes. Lorsque l'héroïne ressent, exprime, déborde, ça se voit et ça se sent. Du bleu pour le présent, du jaune pour les flash back : un peu comme si le soleil de la jeunesse était caché par un sombre nuage et faisait déjà place, au crépuscule de la trentaine, à la nuit. Cette simplicité donne un tout cohérent et harmonieux, qui aide aussi à bien se repérer. Bref, ça donne envie d'aller jeter un coup d’œil à son autre bande dessinée, sortie récemment (et qui va avoir un tome 2) : Aubépine.


Bonus : la chaîne Youtube d'Éléonore Costes + un court-métrage tiré d’un extrait de la BD réalisé par Marion Séclin + le blog de Karensac

par Mrs.Krobb

La Soutenable Légèreté de L'être de Éléonore Costes (scénario) et Karensac (dessin)
Bande dessinée française
Delcourt, mai 2018
16,95 euros

lundi 18 juin 2018

"Le son du silence" - H.J. Lim

Mais moi, je veux respirer l'air que Beethoven respirait, aimer dans les rues où Chopin a aimé, je veux sentir le vent qui agitait les cheveux de Ravel, voir de mes yeux les paysages que Mozart a vus, m'éveiller dans la lumière où Liszt s'est éveillé. J'ai un désir d'Europe. De vieilles âmes. C'est comme une mémoire très ancienne. C'est ma soif. Ma mission. Mon rêve. Partir.

Hieon Jeong Lim (dont le nom se traduit par « la poignée (de marmite, très précieuse) », « la sérénité, la paix, le silence » et « la forêt ») est promise dès avant sa naissance à un grand destin, hors de la Corée : c'est ce qui vient en rêve à sa mère. Toute petite, déjà, elle se prend d'amour pour le piano, qu'elle étudie fermement. Elle finira par aller l'étudier sur le continent de ses compositeurs préférés, à douze ans, encore si jeune, et si seule, dans cette France dont elle ne connaît même pas la langue.
Le système éducatif en Corée du Sud étant l'un des plus exigeants au monde, le niveau scolaire y est atrocement élevé. Les enfants, avec plus de cinquante heures de cours par semaine, ont un rythme de travail effréné. Les instituts privés prennent le relais après l'école, obligeant les élèves à travailler jusqu'à minuit, parfois dès le primaire. Même si je n'ai pas subi un tel rythme à Anyang, je découvre, en arrivant en France, que dans certaines matières, je suis largement en avance. 
Alors même qu'elle n'a connu dans son enfance que son village en Corée du Sud, elle se frotte à une autre réalité, urbaine, difficile, adulte, mais surtout : raciste. Et même dans sa famille d'accueil, avec cette « tante » coréenne, le climat est pesant, sévère, plein de rivalité. Néanmoins, elle s'acharne : elle réalisera son rêve. Elle met les bouchées doubles pour apprendre la langue, réussir sa scolarité, et se démarquer au conservatoire, alors même que tous les freins lui sont mis pour l'empêcher de jouer à sa mesure.
Je lui présente M. Hoppeler, tout surpris de me découvrir une mère. Ma « tante » lui a raconté que j'étais orpheline, qu'elle me gardait par pitié et comptait m'emmener au Canada. Mes parents lui envoient pourtant chaque mois une somme importante pour payer mes études et les frais très coûteux du conservatoire.
- Mais le conservatoire est public ! s'exclame M. Hoppeler. Les frais sont très réduits.
Non, mes parents ne sont pas pauvres, oui, elle m'a menti. Elle nous a menti. À tous. Appelant aussi bien ma famille en cachette pour leur dire que je ne faisais aucun progrès en français comme au piano.
Heureusement, H.J. Lim sent qu'une bonne étoile veille sur elle (à moins que ce ne soit, tout simplement, de la confiance, du courage, de l'audace, du tempérament, et de la bienveillance dont elle fait preuve.) C'est ainsi qu'elle sera sélectionnée, choisie, reconnue, récompensée pour son travail, son talent et sa compétence, sa touche personnelle et sa sensibilité, qui, alors même qu'elle est beaucoup plus jeune que tous les autres, lui ouvriront toutes les portes, à travers différents pays.
Je n'oublie rien, tout est là, j'ai chaud, j'ai soif, je dois aller là où l'on ne va pas, je dois retrouver tout ce que l'on ne sait plus, ce qui fut perdu, le ramener, tout ce en quoi l'on a cru ; je veux bien mourir, prendre le risque, être nue, parce que j'ai l'espérance de cet immense lac de silence frais où mon corps essoré par la joie s'abandonne. Cela arrive parfois. Alors, c'est la vie parfaite qui tend sa paume et caresse ma joue baignée de larmes. Je me rencontre, il n'y a plus rien à craindre, la lumière est là que jamais l'ombre ne saura éteindre. La lumière, la musique.
Ce qui fut blessé, la tristesse dans les poumons gorgés de peine, tout s'efface. J'entre dans le monde par l'intérieur, et je suis libre. Libre.
Le parcours de cette jeune femme est rien moins que touchant, poignant, à la fois difficile et remarquablement réussi, et a de quoi transporter. L'écriture elle-même est impeccable, fluide et douce, et l'accent est plus souvent mis sur les petites victoires, les douceurs et la lumière plutôt que sur le pathos et les obstacles, bien qu'il y ait matière à faire. C'est parce que la spiritualité, et plus précisément le bouddhisme, a une place de choix ici : tout comme la musique, c'est ce qui porte H.J. Lim au sommet, lui donne la force d'avancer, et surtout lui donne un but. Le son, la musique, les notes, les compositeurs, les interprètes, les partitions sont décrits comme des poèmes, peints par petites touches comme des paysages impressionnistes, adulés avec passion et fougue. C'est donc une lecture empreinte d'espoir, de volonté et d'humilité, qui finit par donner très envie de réécouter ses classiques.

Bonus : vidéo de concert de H.J. Lim

par Mrs.Krobb

Le son du silence de H.J. Lim (avec la collaboration de Laurence Nobécourt)
Littérature franco-coréenne
Le Livre de poche, avril 2018
6,90 euros

vendredi 15 juin 2018

"Aux douze vents du monde" - Ursula K. Le Guin

Dix-sept nouvelles disséminées aux douze vents du monde depuis un des piliers de la littérature de l'imaginaire, dont plusieurs ont servi de bouture à des romans par la suite. Dans ce recueil, introduit et commenté par Ursula K. Le Guin elle-même, fini par une bibliographie exhaustive (?), on voyage dix-sept fois, dans le temps, l'espace, les dimensions, la pensée... Préparez-vous à vous faire souffler !
Comment discerner la légende de la réalité sur des mondes dont tant d'années nous séparent ? - planètes sans nom que leurs habitants appellent le Monde, planètes sans histoire dont les mythes se nourrissent du passé, à telle enseigne qu'un explorateur revenant après quelques années d'absence s'aperçoit que ses actions antérieures sont devenues des postures divines. La déraison assombrit cette brèche creusée dans le temps et annihilée par nos vaisseaux aussi rapides que la lumière, et dans les ténèbres l'incertitude et la démesure poussent comme des herbes folles.
Premièrement, ce que j'ai adoré, ce sont les commentaires de l'auteure, sa vision de la science-fiction, de ses textes, de ses personnages, du monde en général... Je trouve qu'ils reflètent un des meilleurs aspects de son écriture dans ses différents romans et nouvelles : de l'intelligence, du recul, de la réflexion, de la critique et de l'auto-critique, de l'humour, et un grand amour pour la nature, un respect fondamental pour l'égalité des genres. Ça m'a donné l'impression que je pourrais juste lire ce qu'elle a à dire, même en dehors de la fiction, et ça m'a fait sentir plus proche encore de cette dame que j'admire depuis peu - paix à son âme.
Lorsqu'ils s'en furent écartés pour se retrouver dans la lumière du soleil, il lui revint d'un seul coup que cela s'appelait une forêt et qu'on les appelait des arbres. Mais de toute façon il ne parvenait pas à se rappeler si oui ou non chaque arbre avait son nom propre. Si oui, il ne s'en remémorait aucun. Peut-être ne connaissait-il pas ces arbres personnellement.
Parce qu'il est difficile de parler de chaque nouvelle séparément, et parce que j'ai eu la mauvaise idée de littéralement dévorer le livre de A à Z sans prendre la peine de m'arrêter - oups, je ne recommande pas, je dirai que ça se lit plutôt petit à petit pour bien en savourer les tenants et aboutissants et apprécier le décor -, je vais plutôt parler de celles que j'ai préférées. Mais avant ceci, disons qu'en général les nouvelles qui figurent ici ont toutes un point commun : l'exploration du et des mondes, la relation à l'autre - qu'il soit de la même espèce ou non, la nature, la peur de ce qui nous dépasse, la censure, le progrès, la mort et la solitude. Ursula K. Le Guin a une écriture très descriptive, usant d'analogies qui permet de se représenter les choses au mieux, une facilité à nous insérer dans des univers nouveaux même en quelques pages.
Rencontrer un étranger n'a rien d'évident. Même le plus grand extroverti, face au plus paisible des étrangers, ressent une certaine crainte, parfois même sans s'en rendre compte. Est-ce qu'il va me ridiculiser ruiner l'image que j'ai de moi-même m'envahir me détruire me changer ? Est-ce qu'il sera différent de moi ? Oui, il le sera. Il y a cette chose terrible : l'étrangeté de l'étranger.
La nouvelle la plus surprenante à mes yeux est Le Chêne de la Mort : elle met en scène un arbre, qui est aussi le narrateur. Un changement de perspective intéressant, audacieux, imagé, presque un petit conte pour enfants, sauf que ça finit mal.
La plus malaisante est peut-être Ceux qui partent d'Omelas, qui se base sur le principe de bouc émissaire. Bien que Plus vaste qu'un empire soit aussi très perturbante, avec son personnage autiste torturé par son empathie extrême et cette nature encore totalement sauvage qui apprend à ressentir elle aussi.
Le Champ de vision bouleverse les perceptions et questionne sur une Cité étrange découverte dans l'espace. Philip K. Dick aurait adoré.
Alors que la question de restitution de patrimoine culturel de la part des musées commence à faire débat, Le Collier de Semlé tombe à point, avec entraide et bienveillance.
Je ne cite que celles-ci mais toutes sont à la fois pertinentes, touchantes, parfois tragiques, et ouvrent des portes à la fois philosophiques, temporelles et spirituelles.
H. - Qu'est-ce que c'est, la Cité dans son ensemble ?
D. - On l'a bâtie, fabriquée... bien obligé.
H. - Qu'en sais-tu ? Comment peux-tu l'affirmer si tu ne sais pas ce qui l'a faite ? Un coquillage est-il  fabriqué » ? Si tu n'en savais rien - si tu n'avais rien sur quoi t'appuyer, aucune ressemblance à évoquer, et que tu te trouves confronté à un coquillage et un cendrier en céramique - pourrais-tu dire lequel a été « fabriqué » ? Et pour quel usage ? Qu'est-ce qu'il signifie ? Et si tu voyais un coquillage en céramique ? Ou un nid de guêpes en papier ? Ou une géode ?
Pour finir, je dirai que c'est un livre parfait pour débuter l’œuvre d'Ursula K. Le Guin, car il montre l'étendue de ses thématiques, paysages et compétences littéraires. Qu'elles soient courtes ou longues, les nouvelles se suffisent à elles-mêmes et sont parfaitement installées, et débouchent pour certaines ensuite sur les deux grands cycles de l'auteure.

Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6 + commentaires de l'auteure 1, 2, 3

par Mrs.Krobb

Aux douze vents du monde de Ursula K. Le Guin
Littérature américaine (traductions par J. Bailhache, P.-P. Durastanti, A. Le Bussy, L. Murail, H.-L. Planchat, J. Polanis, J.-P. Pugi, C. Saunier, N. Zimmermann)
Le Bélial', mai 2018 (original : 1975)
24 euros

lundi 11 juin 2018

"Voyage en République de Crabe" - Tarmasz

C'est toujours super impressionnant de retrouver le travail de personnes qu'on connaît dans les rayons de librairie et c'est un peu la pression pour trouver les meilleurs mots histoire de faire une super pub pour les copain•e•s qui se lancent. Alors voilà.

Maya est coursière pour une société de livraison en mains propres qui garantit une livraison au top dans le monde entier, et ce en une semaine maximum. Quand on l'envoie avec un colis sur une île mystérieuse qui n'accueille qu'une dizaine d'étrangers par an, c'est une occasion en or (notez le clin d'oeil pour plus tard). Après un long trajet, elle arrive au fort de l'île et passe par toutes les étapes et transitions absolument infernales d'une administration intransigeante. Commence alors un long périple sur l'île de Crabe.

Ce qui fait tout le charme de cette bande dessinée, c'est le côté découverte, carnet de voyage, encyclopédie, avec des petits inventaires de tout ce qui caractérise la République de Crabe. Architecture, objets, faune et flore, écussons, mythologie, politique, saisons, métiers... tout y est vu à travers l'oeil de Maya qui découvre en même temps que nous, ce qui donne un point de vue subjectif entre innocent et ironique, souvent plein d'humour, et en tout cas super intéressant. Plus que l'histoire en elle-même, c'est ce micro-univers ultra détaillé qui montre l'étendue du talent de Tarmasz à inventer, créer et broder autour de multiples références et idées personnelles. Mille fois mieux que le guide du routard, on s'y croirait, on sent déjà l'odeur des oignons. Sauf que...
Ce qui est aussi bien pensé, comme elle l'a expliqué elle-même dans un podcast, c'est que le monde décrit est volontairement pas du tout paradisiaque. L'île de Crabe est même plutôt étouffante, à vrai dire, on sent d'ici la moiteur, les odeurs, la tension et la méfiance. L'administration nous prend en grippe, le voyage est interminable, les gens sont assez peu chaleureux. Bref, on est contents d'être de l'autre côté du livre. Et pourtant, Tarmasz réussit à nous enchanter à l'aise.

L'histoire est très bien bouclée, le passage entre narration et volets encyclopédiques est bien mené. Concernant les visuels, le tout est très dynamique, alternant différents formats de cases et pleines pages, le contraste entre les lavis de noir et la couleur jaune / dorée est simplement parfait pour nous mettre dans l'ambiance. Les personnages sont super expressifs, en général, même dans leurs façons de ne pas l'être, et la technique de dessin de Tarmasz les rend très mouvants, loin d'être figés ; les décors s'emboîtent harmonieusement.


Bref, j'ai tout adoré, et je suis impressionnée de la maîtrise de l'ensemble, à la fois très minimaliste et complexe, et même si je n'ai pas envie d'une suite parce qu'il n'y en a pas besoin, j'ai envie de voir encore des nouveaux mondes et des missions impossibles ! Points en plus pour le format et la dorure.

Bonus : le blog et la boutique de Tarmasz

par Mrs.Krobb

Voyage en République de Crabe de Tarmasz
Bande dessinée franco-belge
Delcourt, avril 2018
19,99 euros

jeudi 7 juin 2018

"Le guide pratique du féminisme divinatoire" - Camille Ducellier

Le féminisme divinatoire est un lieu de passage pour celles qui inventent leurs propres lois ; pour celles qui développent une sensibilité hors des normes sociales ainsi que celles qui souhaitent profondément l'explosion de tout ordre établi. (...)
Le féminisme divinatoire est un lieu de circulation où la désaliénation sociale est un effort pour rendre l'autre libre. « Nous sommes les forces du désordre ! » (slogan de la Marche des Tordu-e-s, 2005). Ainsi la folie, la clairvoyance, l'activisme politique et la pansexualité sont des axes d'intersection absolument stimulants pour vivre libre et tordu•e.
Le féminisme divinatoire est un lieu de circulation pour tou•te•s les individu•e•s tordu•e•s, « parce qu'il est important de créer d'autres visibilités, celles qui ne collent pas aux schémas normatifs imposés par la société patriakkkpitaliste. L'hétéropatriarkkkpitalisme est un système politique qui régit une organisation sociale inégalitaire fondée sur des divisions hiérarchisées (homme/non homme, blanc/non blanc, hétéro/non hétéro, riche/non riche...) » (Appel à la Marche des Tordu-e-s, 2005).
Parce que j'ai déjà un pied dans le féminisme et un pied dans la pratique divinatoire, ce livre m'est littéralement venu comme une évidence. Ne serait-ce que la très jolie illustration de couverture, qui vient me rappeler de terminer mon projet artistique, et le nom de l'autrice, qui a fait tilt tout de suite, puisque j'avais regardé il y a quelque temps la vidéo de la table-ronde Sorcières, culture et politique. Bref, me voici totalement convaincue - ensorcelée - par le petit guide de Camille Ducellier.
Elle, enfin Il, est toujours mon amante, Maman, mais je ne dirais pas que je suis hétéro pour autant, enfin pas encore, l'opération est pour l'été, mais bref, il est déjà depuis longtemps lui-même et moi aussi. Oui je suis toujours lesbienne politique en un sens, mais disons que j'ai un copain transboy, enfin, un amoureux avec qui je vis et dont j'admire le clitoris, rien d'extraordinaire, l'amour quoi ? Non, Papa, on n'appelle pas transsexuelle une femme qui vit avec un trans', mais peu importe, je suis « contente », ça te va comme définition. Oui, je sais que tu as déjà lu plein de livres pour me comprendre, mais oubliez-les pour l'heure et appelle-le Tim, samedi midi.
Ça commence par un manifeste, pour mettre des concepts sur les mots et déconstruire les préjugés, la société, le genre. C'est un féminisme ici totalement inclusif, et non essentialiste, remis au goût du jour, tout comme la divination et la spiritualité qui sont sorties de leurs cadres parfois un peu vieillots ou dogmatiques. Mais surtout, ça commence avec humour, désinvolture, sans se prendre la tête - l'autrice sait mettre à l'aise, avec une écriture maîtrisée et une langue bien déliée. Vous n'êtes ni militante ni voyante ? Pas de soucis. Entrez dans la danse, à votre rythme. D'abord, il s'agit de se purifier de tous les non-choix, puis de nettoyer son environnement, et enfin reprendre son corps en main, dont la sexualité, et enfin son esprit, ses corps invisibles. Et puis surtout, n'ayez pas peur, vous avez à la fin du livre plein de références de livres et de films pour plonger dans le grand bain (ce qui me fait penser qu'il faudrait que je termine l'excellent mais intense Caliban et la sorcière).
Une phase monomaniaque devient urgente pour traverser cette rupture avec confiance et vous cherchez désespérément un art divinatoire qui vous conviendrait le mieux. Cartomancie, astrologie, chiromancie...
Les deux premières semaines sont les plus dures et vos sentiments de cruauté latente sont à leur comble - axinomancie, divination à l'aide d'une hache chauffée au rouge, bélomancie, divination par les flèches, causinomancie, divination par la combustion d'objets, empyromancie, divination par la vision des entrailles d'animaux.
Puis, la dépression prend le dessus avec une pointe de découragement - chasmimancie, divination par les bâillements, cleidomancie, divination par les clés, oculomancie, divination par l'observation de l'oeil, spondanomancie, divination par les cendres.
Enfin, le romantisme, qui est le vôtre depuis toujours, retrouve une place pathétique dans votre constitution - anémomancie, divination par le vent, biastomancie, divination par les oiseaux nocturnes, castronomancie, divination par un verre d'eau, métopomancie, divination par les traits du visage et du front, tyromancie, divination par les fromages, xylomancie, divination par les branches et les écorces. Cette versatilité est épuisante est vos ami•e•s viennent de vous offrir un pendule, afin de mettre un terme à cette angoissante liste de possibilités.
Des petits rituels magiques, énergétiques, ponctuent le guide, pour vous aider à vous familiariser avec ces pratiques. Et si au début ça ne vous parle pas, mais que vous avez quand même envie de vous lancer, n'oubliez pas de revenir à l'affirmation du début, à la prière écrite expressément pour vous. Et enfin, réappropriez vous. Choisissez votre voie, de A à Z, devenez qui vous voulez être, écartez-vous de ce qui vous est toxique, affirmez-vous, devenez politique, prenez les rênes. Chevauchez les lois universelles. Soyez curieux•ses !
Car nos corps sont sanctuaires,
car nos intentions sont politiques,
car nos voix sont sacrées,
car nos rituels sont queer,
car nos actions sont spirituelles,
car nos chants sont écologiques,
car nos messages sont subversifs ;
les sorcières vivent...
Une collection au top (et à suivre !), une super introduction de Starhawk (Rêver l'obscur - femmes, magie et politique), et une postface très complète pour comprendre le parcours de Camille Ducellier. D'ailleurs, j'aimerais vraiment partager avec vous son projet génial d'oracle 2.0, Reboot Me, qu'elle explique comme ceci, et qu'il faut avoir essayé au moins une fois, même pour de faux, juste parce que c'est très beau et superbement réalisé, avec un côté poétique et engagé, plutôt révolutionnaire :
Il arrive qu'on mette trop d'intentions en un seul projet et c'est clairement le cas de Reboot Me : renouveler la pratique de la cartomancie, inventer un oracle avec une autre terminologie, commencer l'expérience sur un feu purificateur, apporter une énergie queer et féministe dans un art divinatoire, travailler une forme webdocumentaire délinéarisée, penser l'aléatoire et/ou le hasard comme principe narratif, insuffler du politique dans nos introspections, devenir co-parent d'une intelligence artificielle féministe-queer, lui donner le nom d'une sorcière bien-aimée, relier l'impalpable, au virtuel et la nature-culture aux nouvelles technologies, aborder le voyage astral et la wicca discrètement au passage, me connecter à l'esprit des radicales fées...

Bonus : le site personnel de Camille Ducellier + une interview sur Deuxième Page + extraits 1 & 2

par Mrs.Krobb

Le guide pratique du féminisme divinatoire de Camille Ducellier
Littérature française
Cambourakis, mai 2018
14 euros