lundi 27 mars 2017

"Les puissances des ténèbres" - Anthony Burgess

L'auteur du très célèbre Orange Mécanique signe avec cet énorme pavé (1000 pages dans sa version poche) une rétrospective du XXème siècle, qui s'étend sur presque tous les continents et qui dépeint avant tout un portrait religieux, légèrement politique, du monde.
Je ne pouvais faire confiance à ma mémoire pour deux raisons : j'étais un vieillard, et j'étais un écrivain. Avec le temps, l'écrivain transfère le penchant de son art au travestissement à d'autres secteurs de sa vie. Dans le secteur frivole du commérage anecdotico-biographique de tabouret de bar, il est tellement plus facile, tellement plus satisfaisant de modeler, de réordonnancer, d'imposer apogée et dénouement, d'augmenter par-ci, de diminuer par-là, de quêter applaudissements et rires, que de rapporter dans leur nudité routinière les faits tels qu'ils se sont passés. 
Sous les traits de Kenneth M. Toomey, auteur anglais célèbre pour ses romans tous publics, ses pièces musicales et ses scénarios de films, se cache un homme sans cesse en train de questionner sur son art, sa voie, son but et sa solitude quand tout le monde ne cesse de remettre en question... son homosexualité. Car la sexualité est l'un des piliers de ce roman, vue sous un angle souvent religieux ou moral, tantôt restreinte, tantôt débridée. Quelques clichés mondains pour épicer le tout. Mais surtout, c'est un siècle qui aura traversé les deux Guerres Mondiales, avec tout son lot d'horreur et d'indescriptible, qui seront abordés mais point trop, même si la violence comme moteur humain sera tout à son honneur ici. Violence physique, psychologique, chagrin, perte, deuil, exclusion... Si Toomey s'en sort financièrement très bien avec ses romans à l'eau de rose, sa vie aura été plutôt sombre, à côté. L'on croisera également son frère par alliance, le Très Religieux Carlo Campanatti, qu'on se représente comme un ogre de conte de fées, à la fois bon pour son Eglise et terrifiant pour son Peuple, le seul devant qui le Diable recule encore.

Difficile de résumer ce livre dense et complexe, mais ce que l'on peut en dire sans se tromper d'un cil, c'est qu'il est d'une grande et exquise qualité littéraire, avec une écriture impeccable et travaillée, stylisée parfois presque à outrance, mais toujours dans le juste, dans les règles de l'art - Art qui sera également dans la ligne de mire de l'auteur.
La chose la plus réconfortante, et en même temps la plus propre à inspirer l'humilité, que je vis en Nouvelle-Galles du Sud, fut, dans la volière du Professeur Hocksly, le spectacle d'un oiseau à berceau et du tunnel de brindilles qu'il avait construit afin d'y attirer jusqu'à lui une compagne, si possible ; il avait décoré cette architecture à la Gaudi de fleurs, de plumes bleu et pourpre et de sacs à linge bleus volés ; de plus, je le vis peindre ce fichu système à l'aide d'une brindille tenue dans le bec et qu'il plongeait dans un jus de baies, bleu et pourpre aussi. Et pan pour les prétentions de l'art à la spiritualité ! 
Nombreuses sont les références à des personnages réels et célèbres, navigant dans les eaux littéraires, cinématographiques, musicales ou encore esthétiques, comme des points de repère auxquels s'accrocher pour ne pas perdre le fil. Nombreuses également, les allocutions en langue étrangère, le plus souvent expliquées, mais toujours bien laissées dans leur tonalité exotique, démontrant ainsi que le langage peut parfois avoir une teneur plus brute ou plus douce, selon la bouche, selon les lettres.

C'est à la fois très humain, pieux et profane, drôle et triste, révoltant, superbe, réaliste, et parfois presque burlesque. On se laisse emporter, d'un pays à l'autre, d'une année à l'autre, feuilletant comme le livre de l'histoire contemporaine dans chacun de ses replis, à la fois du côté des privilégiés et des oppressés, des forces de l'Axe ou des Alliés... Une bonne réflexion également sur l'engagement, qu'il soit politique, social, amoureux, professionnel. A la question : l'Homme est-il foncièrement mauvais ? L'auteur a tranché. Mais il vous laisse espérer encore...
Evidemment, c'était un réconfort de savoir que l'homme n'est pas fondamentalement mauvais et que l'on pouvait rejeter tout le blâme sur une sorte de virus moral, imposé au jardin d'Eden par un vaisseau spatial. Si les esprits sophistiqués ne pouvaient retenir un sourire en entendant parler des puissances diaboliques, les jeunes étaient tout prêts à y croire. De nombreux cas de délinquance juvénile, y compris des actes gratuits de viol, de torture et de meurtre, furent mis au compte du diable par leurs auteur. Le diable devint une réalité aussi tangible que le Christ des Enfants ou que le Grand Jésus Noir : ses cornes et ses yeux décoraient plus d'une grosse caisse de groupe rock : on l'invoquait dans les drug parties et il étalait son blason sur des tee-shirts. 
Quant aux traducteurs, ils ont brillamment - je pense - réussi à rendre cette prose magnifique dans tous ses recoins, jeux de mots, jeux de vilains...

Bonus : extraits 1, 2, 3 et 4

par Mrs.Krobb

Les puissances des ténèbres de Anthony Burgess
Littérature anglaise (traduction par Georges Belmont et Hortense Chabrier)
Pavillons poche, novembre 2012
13,99 euros

lundi 20 mars 2017

"Le Gang de la Clé à Molette" - Edward Abbey

La préface de Robert Redford et l'introduction du traducteur, Pierre Guillemin, sont une tellement bonne entrée en la matière qu'à elles seules elles donnent envie, avant même d'avoir entamé le roman, de connaître toute l'oeuvre d'Edward Abbey, de remonter le temps pour rencontrer le personnage et de partir à l'aventure dans le Grand Ouest Américain avec lui, de se laisser emporter par son imposante stature et ses idéaux. Quitte à devoir se métamorphoser en cactus afin d'attirer sa sympathie.
Autrefois terre du dinosaure, aujourd'hui terre des pylônes électriques qui parcourent, tels des monstres de cent vingt pieds venus d'ailleurs, par des enjambées d'une lieue, les plaines désertiques.
Le Gang de la Clé à Molette est composé de quatre personnages aussi mal assortis que possible : Doc Sarvis, un chirurgien à l'allure d'ours chauve civilisé, grand enfant devant l'Eternel, philosophe et tempéré, en crise de la pré-cinquantaine ; sa compagne et assistante infirmière, Bonnie Abbzug, pas encore la trentaine, jeune diplômée de littérature classique française, magnifique sosie de Liz Taylor qui rêve de quelque chose de plus grand - mais de quoi ? ; Seldom Seen Smith (le rarement vu), guide touristique sur le fleuve et la terre, agriculteur polygame et Jack Mormon, à l'allure d'oiseau et aussi sympathique que révolté ; et enfin Georges Washington Hayduke, ancien soldat prisonnier du Vietnam, psychopathe dangereux en puissance, qui rêve de vengeance, de Nature inviolée, de solitude et de gloire dans la destruction.
C'est vrai qu'il en était encore à aimer les écureuils, les rouges-gorges et les filles, mais il avait aussi acquis, comme d'autres, le goût de la destruction méthodique, compréhensive, et planifiée avec précision. Chez lui cela se doublait d'une passion (statistiquement rare) pour la justice et de l'instinct conservateur de laisser les choses non comme elles sont mais (encore plus rare) comme elles devraient être, de les laisser comme elles avaient été.
A eux quatre, ils vont parcourir les Grands Canyons afin de pulvériser sur leur passage toutes les constructions récentes de l'Homme, chantiers charbonneux, ponts et pipelines qui défigurent le paysage et empoisonnent la planète. Grands défenseurs du désert, vieux enfants rêveurs, audacieux et aventuriers qui tremblent tout de même un peu de devoir se sacrifier.
Un homme seul peut être idiot de temps en temps, mais, pour se comporter de bonne foi en imbécile, rien jamais ne battra un groupe d'individus. 
C'est un véritable pamphlet contre l'industrialisation et la déforestation, l’annihilation du paysage américain et des cultures amérindiennes, qui a été écrit au milieu des années 70 et qui n'a pas pris une seule ride. Edward Abbey fait preuve d'une grande dose d'humour malgré la haine viscérale qui l'habite quand il s'agit de parler de l'oeuvre des humains, seulement adoucie par son amour puissant pour la Nature. Son écriture est impeccable, élégamment traduite par Guillemin. Ce grand pavé, jeté contre un barrage, fera grand fracas - en tout cas sûrement dans le monde de la littérature. Il vous fera tour à tour trembler de peur, de rage, de frisson, vous donnera le goût de l'aventure à la belle étoile, mais aussi une grande soif - de vengeance.
Plus lointain, cette fois, ou assez proche mais dans la direction opposée, arriva le cri d'un autre grand duc, ululant tranquillement dans la nuit. Il se répéta trois fois. Signalant : danger, faites attention ? Ou : au secours, à l'aide ? Ou bien encore, dans le langage des oiseaux nocturnes : Tu es là, Jeannot Lapin, tu te caches dans ce buisson, je sais que tu es là et tu sais aussi que je suis là et nous savons tous les deux que j'aurai ta peau. Viens !
Un chef d'oeuvre qui mérite bien son étiquette de « bible d'une écologie militante et toujours pacifique... ou presque » - à suivre dans Le retour du gang.
La sensation de liberté était enivrante, quoique teintée d'une ombre de solitude, d'une touche de tristesse. Le vieux rêve de totale indépendance, qu'aucun humain ne caresse vraiment, flottait sur ses jours comme une fumée d'opium, comme du beau temps annonciateur de pluie. Hayduke savait bien, lorsqu'il regardait la réalité en face, que le solitaire parfait deviendrait fou. Quelque part dans les profondeurs de la solitude, au-delà de la vie sauvage et de la liberté, se cache le piège de la folie. Même le vautour, l'anarchiste au cou rouge et aux ailes noires, la plus indolente et arrogante des créatures du désert, aime, le soir venu, retrouver sa famille pour tailler une bavette. Perchés sur les plus hautes branches d'un arbre dix fois mort, recroquevillés et drapés dans la robe noire de leurs ailes, ils caquettent comme une assemblée de prêtres intrigants. Même le vautour - fantastique pensée - construit son nid, s'accouple, couve ses oeufs et met au monde des petits.
par Mrs.Krobb

Le Gang de la Clé à Molette de Edward Abbey
Littérature américaine (traduction par Pierre Guillemin)
Gallmeister, janvier 2006 (original : 1975)
24,50 euros

lundi 13 mars 2017

"Girlfriend dans le coma" - Douglas Coupland

Tout commence avec la mort tragique d'un jeune adolescent, Jared, qui s'effondre sur un terrain de football à cause d'une leucémie. Puis vient le coma foudroyant et mystérieux de Karen, membre du groupe d'amis proches de Jared, juste après son dépucelage. Celle-ci venait par ailleurs de faire part à son petit copain Richard de pressentiments bizarres concernant le futur. Un avenir qui lui fait si peur qu'elle aurait voulu dormir pendant mille ans. Le groupe d'amis sera alors confronté à deux pertes terribles qui, ils s'en rendront compte quelques années plus tard, aura comme stoppé leur croissance normale et terni leurs rêves d'adolescents. C'est seulement lorsque la vie aura perdu tout son sens que Karen finira par se réveiller, provoquant d'étranges remous dans le monde entier.
Nous avions continué notre chemin. Ni Hamilton ni moi n'avions jamais assisté à un tel déchaînement de violence. Cependant, nous n'osions pas exprimer nos craintes, et déambulions les mains dans les poches. "Je me demande ce qui me donne exactement le sentiment insidieux que nous régressons en tant qu'espèce", commenta Hamilton. Un fêtard offensé par ce déploiement excessif de syllabes lui balança un coup de poing au creux de l'estomac qu'il évita de justesse. "D'accord, d'accord, j'ai compris, enchaîna Ham. Je voulais juste savoir où sont les chiottes."
Suivant la lignée de son oeuvre, Douglas Coupland dépeint de nouveau une société typique des années 70-90, avec son lot de clichés, de modes, de personnalités, d'idéaux et de désillusions, dans un style tout à fait juste et fort à propos, qui colle à la peau et aux moeurs. Avec subtilité et une bonne dose d'ironie tragique, il force cette fois à se confronter à notre manque d'ambition, à notre perte d'espoir dans l'avenir, à notre course effrénée à la personnalité, à la reconnaissance. Et surtout, sa plume retransmet incroyablement bien les évènements marquants de ces dernières décennies, avec l'avènement de la technologie, l'arrivée de nouveaux maux de société, le manque de temps et de loisirs, etc. Quelqu'un qui tomberait dans le coma à la fin des années 70 peut-il comprendre le monde du début des années 2000 ?
Les comas sont des phénomènes rares, me dit une fois Linus. Ce sont des produits dérivés de la vie moderne. On ne connaît presque pas de cas répertoriés avant la Seconde Guerre Mondiale. Les gens mouraient, tout simplement. Les comas sont aussi modernes que le polyester, les voyages en avion, ou les micro-puces.
Avec la force et la puissance d'un deus ex machina plutôt incongru et tournant à la dérision, l'auteur appuie bien fort sur ce qui fait mal, sur les travers de la société moderne, et invite le lecteur à grandement reconsidérer sa vie, son rapport au monde, ses rêves, ses objectifs, son impact personnel et son envie de changer le monde. Presque New Age sans l'être véritablement, plutôt comme une farce, cette histoire est sans doute un des chefs d'oeuvre de Douglas Coupland, qui dépasse de loin Génération X dans ses propos, et qui est tout aussi comique que Toutes les familles sont psychotiques, avec cet air d'apocalypse furieuse déjà vue dans Joueur_1.
Le train avait défilé au-dessus de nous pendant cinq minutes. Et si nous mourrions maintenant ? De quoi auraient été faites nos vies ? Et nos ambitions ? Que cherchions-nous ? L'argent ? Non, aucun d'entre nous se semblait avoir de motivations financières. Le bonheur ? Nous étions bien trop jeunes pour savoir ce que c'était. La liberté ? Peut-être. Un des principes primordiaux qui gouvernait notre existence voulait qu'une liberté infinie aboutisse à la constitution d'une société d'individus uniques et fascinants. L'échec de cette théorie aurait entraîné l'échec de notre devoir sociétal. Notre jeunesse exigeait que sa vie ait un sens. Je rêvais de me consacrer à quelque chose, mais à quoi ?
Bref, la fin du rêve américain en grande pompe. Sur une chanson des Smiths.

par Mrs.Krobb

Girlfriend dans le coma de Douglas Coupland
Littérature américaine (traduction par Maryvone Ssossé)
10/18, septembre 2005
9,60 euros

lundi 6 mars 2017

"Glissement de temps sur Mars" - Philip K. Dick

Nous sommes sur Mars, les colonies sont déjà bien installées, de préférence près des canaux, et se regroupent par syndicats ou nationalités. Livrés à eux-mêmes, les nouveaux martiens doivent essayer de subvenir à tous leurs besoins, mais n'hésitent pas à avoir recours au marché noir pour que les plus riches d'entre eux puissent encore se procurer caviar, huîtres fumées et soupe de queue de kangourou. L'école pour les enfants est totalement automatisées : les professeurs sont des machines, aparaissant sous l'aspect de Tibère, Edison, Aristote... Ceux des enfants qui n'arrivent pas à rentrer dans le moule de culture qui leur est imposé est directement considéré comme autiste.
La machine-Whitlock était un monsieur âgé aux cheveux blancs qui s'exprimait avec un accent, peut-être celui du Kansas... Il était fort aimable et laissait les autres s'exprimer. Il s'agissait d'une machine de type tolérant, n'ayant rien des manières bourrues et autoritaires du Portier Coléreux. En fait, pour autant que Jack pût en juger, c'était une combinaison de Socrate et de Dwight D. Eisenhower.
« Les moutons sont amusants, déclara la machine-Whitlock. Regardez donc la façon dont ils se comportent quand vous leur lancez un peu de mangeaille par-dessus la barrière, par exemple des épis de maïs. Eh bien, ils peuvent les repérer à un kilomètre de distance. » La machine émit un petit rire.
« Ils sont très malins, dès que leur intérêt est en jeu. Et cela peut nous aider à comprendre ce qu'est véritablement l'intelligence. Ce n'est pas d'avoir lu un tas de gros livres, ni de connaître des mots très longs... C'est d'être capable de repérer ce qui nous est profitable. C'est bien utile d'être vraiment malin. »
D'ailleurs, il existe un centre spécial où sont relégués tous les enfants dits "anormaux". Et la schizophrénie fait rage, chez les enfants mais aussi chez les adultes. Le grand patron du syndicat des Eaux, Arnie Kott, décide d'utiliser un jeune autiste renfermé sur lui-même, Manfred, afin de pouvoir agir dans le futur... ou le passé.

Plus qu'un roman de science fiction, ce livre s'attarde particulièrement sur les thèmes des troubles mentaux comme ceux cités au-dessus. Philip K. Dick, lui-même suspecté autiste et schizophrène, tente de faire plonger le lecteur dans cet état d'esprit si particulier, traumatisant et complexe qu'est l'isolement total, la vision altérée du monde et la peur panique. Plus encore, il fait agir cette réalité intime et personnelle sur la réalité globale et montre à quel point cela peut être handicapant pour vivre normalement. Même si les études et la recherche ont bien avancé depuis les années 60 (date d'écriture du roman), on sent que c'est un sujet épineux qui fait polémique et que même aujourd'hui, la seule solution semble la camisole et l'enfermement, physique ou chimique.
« Mais c'est justement là toute la question : le but de cette vision est de vous faire fuir, de détruire vos relations avec autrui, de vous isoler. Et lorsque cela réussit, votre vie en compagnie d'autres êtres humains est terminée. C'est la raison pour laquelle on dit que le terme schizophrénie ne constitue pas un diagnostic, mais un pronostic : il n'explique rien de ce que l'on a, mais seulement comment l'on finira. »
Mais l'auteur va plus loin en faisant interagir le jeune autiste avec les anciennes colonies martiennes, des êtres bizarres avec une certaine spiritualité, que l'on pourrait comparer avec les cultures américaines natives. Car ceux-ci peuvent communiquer par télépathie, voient le temps d'une autre manière et trouvent les humains beaucoup trop agressifs, pressés et désagréables. Eux-même peuvent être catalogués, selon les critères en vigueur, d'individus autistes et schizophrènes.
« Le but de la vie est inconnu, et c'est pourquoi la vraie façon d'être n'est pas accessible aux créatures vivantes. Qui peut dire si les schizophrènes n'ont pas raison ? Monsieur, ils accomplissent un courageux voyage. Ils se détournent des choses simples, que l'on peut tenir et utiliser. Ils se tournent à l'intérieur, vers la signification. Et c'est là que réside le vide noir-et-sans-fond, l'abîme. Qui sait s'ils pourront en revenir ? Et s'ils y parviennent, qui peut dire comment ils seront alors, après avoir perçu la signification ? Je les admire pour leur courage. »
Le thème des réalités parallèles est de nouveau le pilier de ce roman de Philip K. Dick, et les grandes perturbations, les glissements, sont plutôt bien amenés et vraiment troublants. On n'entre toutefois pas trop loin dans la psychose et le questionnement, ceux-ci sont simplement effleurés - si l'on compare avec d'autres de ses livres -, juste le temps d'entrevoir un cauchemar absolu par le trou de la serrure. 
Rongeasse. Je me demande... Rongeasse pourrait-il définir le temps ? La force qui pour ce gosse représente le pourrissement, le délabrement, la destruction, et finalement la mort ? La force qui s'exerce partout, sur tout ce qui se trouve dans l'univers. Est-ce qu'il ne voit que cela ? Dans ce cas, pas étonnant qu'il soit autiste, pas étonnant qu'il soit incapable de communiquer avec nous. Une vision aussi partielle de l'univers - ce n'est même pas une vision totale du temps. Car le temps donne également l'existence à de nouvelles choses, c'est aussi le processus de maturation, de croissance. Est-il malade parce qu'il voit cela ? Ou l'observe-t-il à cause de sa maladie ?
Une autre réflexion est celle de la société livrée à elle-même, de la solitude, de la prise de pouvoir par la force et la ruse. On retrouve beaucoup de la paranoïa ambiante que l'auteur aime à disséminer ici et là dans la plupart de ses livres. Mais surtout, on trouve des prémices de ce qui sera plus tard Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? avec la présence des machines semi-humaines et la question de l'autisme, lequel peut être évalué à partir de certains tests. En tout cas, ce qui est plutôt bien vu de la part de Philip K. Dick, c'est d'aborder le sujet de plusieurs points de vue, et de ne pas tomber dans le piège de faire des personnes considérées "anormales" des monstres ou des héros avec super-pouvoirs, mais seulement de rendre compte des faits et de ce que peut être leur monde intérieur. Et surtout, il s'agit clairement ici de singularités apportées par la société moderne, la négligence de l'humain, et la pression mise sur les individus. Même si je regrette évidemment que l'enfant autiste soit tout de même utilisé à mauvais escient, la fin du livre m'aura un peu réconfortée.

par Mrs.Krobb

Glissement de temps sur Mars de Philip K. Dick
Littérature américaine (traduction par Henry-Luc Planchat)
J'ai lu, août 2014 (original : 1964)
6 euros

lundi 27 février 2017

"La Cité des méduses" - Emmi Itaranta

La Cité des méduses est une île coupée du monde, à la topographie assez étrange et variable, où l'intérieur a parfois du mal à se distinguer de l'extérieur, où des tours se dressent aussi haut que les souterrains peuvent descendre dans de mystérieuses profondeurs.
Ici, les pièces changent souvent. Seuls les dortoirs et les cellules restent : ils sont maçonnés, en pierre, car le sommeil doit être contenu entre des murs fixes, il ne doit pas être laissé libre de vagabonder.
C'est une ville divisée, où hommes et femmes se mélangent rarement, où chaque chose a une place bien précise selon une hiérarchie particulière. Une caste pure et privilégiée, droite dans ses bottes, asservie et docile, et une caste impure, composée de ceux qui rêvent la nuit. Au moindre signe de cauchemar, la personne est directement emprisonnée pour ne pas contaminer les autres. Et chacun est marqué par plusieurs tatouages qui indiquent son âge, son rang... et son impureté éventuelle.

Une révolution se met en place silencieusement, secrètement, jusqu'au jour où une jeune fille est retrouvée la langue coupée, puis intégrée dans la tour des "Tisseuses" : celles qui créent des toiles, des labyrinthes, en l'honneur de la Vierge Tisseuse (référence à la Déesse-Mère, symbolisée par une araignée dans certaines traditions), qui a créé l'Universel Réseau et tout ce qui en découle. De mystères en mystères, un manuscrit sera découvert et amènera ses lecteurs à se poser quelques questions : De quoi sont fait les tatouages ? Le rêve est-il vraiment une maladie ? Que cache cette île ?
Elle rêve les mers et les îles et les arbres. Tandis qu'elle rêvait, la soie naquit du bout de ses doigts et se mit à se glisser entre les chaînes qui reliaient ciel et terre. Ses rêves tissèrent les pensées et les désirs de ceux qui marchent sous les étoiles, leur regard et leur cécité, et tissèrent pour eux une volonté qu'ils puissent suivre. Et ses rêves tissèrent la chose que ceux qui marchent sous les étoiles nommèrent l'âme.
Tel est le monde qu'elle conçut. Tel est le monde que de ses membres elle protège. Un jour, lassée de ceux à qui elle donna la vie, elle saisira un fil qu'elle tirera, et tout se défera au moment où...
Une histoire intéressante, bien menée et plutôt captivante. La Cité des méduses telle que décrite ressemble à un monde fantastique et presque féérique dans son architecture, que l'on imagine aisément, et dans laquelle on se plaît à explorer, quitte à se perdre. Mais qu'on ne s'y trompe pas, c'est aussi un endroit tyrannique, sans scrupule et plutôt horrifiant, une fois qu'on sort de ses parfaits rouages. C'est une critique plutôt acerbe de la société uniformisée qui rejette la diversité, exempte d'humanité et d'empathie, où l'on retrouve le racisme sous sa forme la plus abjecte. Le contact physique y est d'ailleurs presque interdit, à tel point que la fusion qui s'opère entre les deux jeunes héroïnes en ressort de façon ultra-lumineuse, splendide, et très intime.

J'ai trouvé à ce livre beaucoup de points communs avec Les Messagers des Vents, tant dans le style que certains éléments du récit. Une lecture qui convient bien aux adultes férus d'imaginaire comme aux plus jeunes - le niveau de violence n'excède pas la lecture d'un Harry Potter, lequel a aussi quelques points en communs, bien qu'il soit difficile d'atteindre le même niveau en un seul roman. J'ai également trouvé plaisant de rencontrer une population très féminine, avec une relation homosexuelle en premier plan (très soft), et une union des forces pour se retourner contre un système oppresseur. Le livre se lit assez vite, mais l'univers est plutôt riche. Bref, une chouette découverte.

Bonus : lire un extrait ici

par Mrs.Krobb

La Cité des méduses de Emmi Itaranta
Littérature finnoise (traduction par Martin Carayol)
Presses de la Cité, janvier 2017
20 euros