lundi 12 février 2018

"We - Women everywhere" - Gillian Anderson & Jennifer Nadel

À un moment ou à un autre de notre vie, la plupart d'entre nous ressentent un appel émanant du plus profond de soi. Parfois, il est si discret qu'on l'entend à peine - comme un léger coup à la porte. Il ne fait pas plus de bruit qu'une feuille qui tombe.
On peut alors s'imaginer l'avoir rêvé. Mais il peut aussi retentir plus fort et prendre la forme d'un malaise persistant, d'une sensation de manque. Cette sensation nous réveille au beau milieu de la nuit, et l'on commence à s'interroger sur le sens de notre routine quotidienne.
Chez certaines, c'est une sensation de solitude qui subsiste même en présence d'amis. Ou un sentiment d'injustice doublé d'un désir urgent de changer les choses qui semble en même temps voué à l'échec.
Notre cœur nous chuchote qu'il existe peut-être une meilleure manière de vivre, que nous devrions nous recentrer sur l'essentiel : la souffrance d'autrui et l'avenir de notre planète, mais notre tête, elle, nous accuse de naïveté et nous dit de nous mettre au travail, de continuer notre vie comme si de rien n'était.
Ouvrage de développement personnel qui s'adresse d'abord aux femmes, We - Women everywhere part d'une expérience personnelle, d'un vécu et d'un constat et se veut un condensé de principes et d'exercices pratiques pour toutes les femmes du monde afin de se sentir plus en accord à l'intérieur de soi mais aussi avec son entourage - proche et large. Inspiré de plusieurs philosophies, parfois spirituelles, parfois purement factuelles, il pourra paraître redondant à celles qui ont l'habitude de lire ce genre d'ouvrage, si ce n'est qu'il part de vérités intemporelles et sans frontières pour s'insérer dans le quotidien et donne en cela des exemples concrets et des possibilités d'applications précises. Les exercices sont là pour rappeler que savoir est une chose, mais que faire en est une autre.
Quelle que soit sa forme, cet appel est une invitation à prendre une nouvelle voie. Vous y résisterez peut-être. Nous sommes nombreuses à y avoir résisté pendant des années, voire des dizaines d'années. Ce choix vous appartient. Mais sachez que cette nouvelle voie vous attendra patiemment : l'appel se manifestera régulièrement, peut-être même quotidiennement, avec des degrés différents, pour vous rappeler que si vous voulez que votre vie ait un sens, vous ne pourrez pas y couper.
Bien que ce qui est décrit ici parait parfois d'une simplicité et d'une évidence pure, il sera bien entendu beaucoup plus difficile de l'appliquer réellement, de le mettre en place dans la vie de tous les jours et face à toutes les situations. C'est pourquoi l'ordre d'énoncé est très important, cela stipule bien qu'il vaut mieux y aller dans l'ordre, une marche à la fois, afin de se sentir assez forte, suffisante et épanouie en soi avant de se préoccuper de ce que l'on peut faire pour changer le monde - même si c'est bien le but ici : se rassembler pour améliorer la condition des femmes, voire de la planète, dans un sens à la fois écologique et sociologique.
Imaginez une solidarité féminine qui transcende toutes les croyances et toutes les cultures. Imaginez que nous, les femmes, nous engagions tacitement à nous soutenir et à nous encourager mutuellement. À ne pas chercher à profiter des faiblesses de notre voisine, ni à nous juger. À garder en tête que, ne sachant pas ce que traversent les autres, mieux vaut partir du principe que nous faisons toutes de notre mieux. À œuvrer chacune pour nous guérir nous-même de façon que, ensemble, nous puissions créer un monde plus bienveillant.
Après Femmes qui courent avec les loups, qui se base sur les contes, les mythes, les rêves et les archétypes, ce petit livre se veut très ancré dans le quotidien. Et pour cela, les auteures n'hésitent pas à témoigner de leur propre expérience, sans fard, en se mettant presque à nu, afin de montrer que même les figures de femmes fortes ont leurs failles et ont dû apprendre à panser leurs blessures - parfois en silence, car en étant femmes privilégiées, il peut arriver un sentiment d'illégitimité à se plaindre. De nombreuses autres femmes, artistes, politiques, écrivaines, activistes, musiciennes et autres prennent également leur place ici, qu'elles soient contemporaines ou non, par le biais de citations disséminées un peu partout le long des chapitres.
On l'oublie facilement, mais les femmes n'ont acquis des droits légaux fondamentaux que relativement récemment - même dans les pays occidentaux développés. Il y a encore une centaine d'années, les femmes n'avaient pas le droit de vote aux États-Unis et au Royaume-Uni. Ce n'est respectivement qu'en 1920 et en 1928 qu'elles ont obtenu la parité en matière de vote. Et jusqu'aux années 1990, nos maris pouvaient nous violer en toute légalité. Pendant la majeure partie de l'histoire juridique, nous avons été traitées comme des êtres inférieurs, et l'héritage de ces siècles d'inégalités continue à avoir de lourdes conséquences sur notre rapport à notre identité.
Un livre écrit par des femmes pour des femmes. Pourquoi c'est nécessaire ? Déjà, peut-être, parce qu'au niveau de l'écriture, et malgré les soubresauts de l'écriture inclusive, c'est encore et toujours le masculin qui l'emporte, et que les femmes ici auront vraiment l'impression qu'on s'adresse à elles. Bien sûr, les principes énoncés ici peuvent s'appliquer peu importe le genre, le sexe, l'identité ; ce sont des principes, j'oserai dire, universels. Mais il est question plutôt d'une forme de solidarité, d'une sensibilité vue comme typiquement féminine, de comportements et de réactions auxquelles les femmes seront peut-être plus promptes. C'est pourquoi également la fin du livre est réservée au constat qui est fait sur la situation des femmes, principalement dans les pays occidentaux, afin d'éveiller l'urgence du féminisme et de l'égalité, du moins de la représentation et de montrer ce qui est inacceptable. Quoiqu'il en soit, c'est un appel pour les femmes à se serrer les coudes, à se reconnaître comme unies, à être bienveillantes avant tout envers elles-mêmes et entre toutes, à se soutenir et à s'accepter, peu importe le milieu, la classe, l'origine et la façon de se présenter. Bien que ce livre soit le fruit d'un milieu privilégié, les principes pourront être appliqués par toutes, même si les exemples utilisés seront peut-être différents.
"En 2016, j'ai révélé qu'on m'avait proposé la moitié du salaire de mon partenaire masculin à l'écran pour un rôle qui, c'est de notoriété publique, est un « duo » et représente la même quantité de travail. J'ai fini par obtenir la parité, mais je savais qu'un jour je devrais lever le voile sur ce qui s'était passé... dans l'intérêt des femmes. Vous n'avez pas idée de l'état de nervosité dans lequel j'étais. (...) Je crois que c'est uniquement parce que de nombreuses femmes très respectées de mon industrie avaient récemment évoqué le sujet de l'égalité salariale en public que j'ai fini par avoir la force de le faire. (...) Même si c'était la vérité ! J'avais peur de mettre l'Homme en colère et la FEMME aux commandes dans l'embarras."
Enfin, à la fin du livre, vous retrouverez une partie assez importante concernant les ressources bibliographiques, les centres d'aides, les différentes organisations et bien sûr, un résumé des différents principes élaborés. Ce qui, je pense, peut s'avérer franchement utile pour développer sa pratique ou se faire aider le cas échéant. Il y a aussi de plus grandes chances pour que ces ressources soient adaptées pour les femmes, ce qui est non négligeable.
Les recherches montrent qu'une fois qu'une personne franchit la ligne jaune et adopte un comportement violent, elle est susceptible de continuer. Par ailleurs, plus une femme tolère cette maltraitance longtemps, plus elle aura du mal à s'en libérer.

Bonus :
- Les principes en résumé : L'honnêteté, l'acceptation, le courage, la confiance, l'humilité, la paix, l'amour, la joie, la bienveillance
- Extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7

par Mrs.Krobb

We - Women everywhere : Neuf principes pour une vie riche de sens de Gillian Anderson et Jennifer Nadel
Essai anglais (traduction par Laure Motet)
HarperCollins, février 2018
14,50 euros

lundi 5 février 2018

"Femmes qui courent avec les loups" - Clarissa Pinkola Estés

Les loups sains et les femmes saines ont certaines caractéristiques psychiques communes : des sens aiguisés, un esprit ludique et une aptitude extrême au dévouement. Relationnels par nature, ils manifestent force, endurance et curiosité. Ils sont profondément intuitifs, très attachés à leur compagne ou compagnon, leurs petits, leur bande. Ils savent s'adapter à des conditions perpétuellement changeantes. Leur courage et leur vaillance sont remarquables.
Pourtant, les uns et les autres ont été chassés, harcelés. À tort, on les a accusés d'être dévorateurs, retors, ouvertement agressifs, on les a considérés comme étant inférieurs à leurs détracteurs. Ils ont été la cible de ceux qui veulent nettoyer l'environnement sauvage de la psyché au même titre que les territoires sauvages, et parvenir à l'extinction de l'instinctuel. Une même violence prédatrice, issue d'un même malentendu, s'exerce contre les loups et les femmes. La ressemblance est frappante.
Clarissa Pinkola Estés, diplômée en ethnologie et en psychologie clinique, et surtout et avant tout une conteuse remarquable, qui a su aller fouiller dans les méandres des histoires traditionnelles, initiatiques, fabuleuses, relayées en tous temps de façon souvent orale, et donc parfois déformées au fil du temps. En fin de livre, surtout, elle parle de ce savoir-faire presque perdu, celui d'aller rechercher dans les origines et de dépouiller tout contenu culturel de la censure drastique, effectuée souvent au nom de la religion, de la pudeur - ou de l'incompréhension. Le conte dans son essence porte des messages hautement significatifs mais toujours très symboliques et archétypaux. Les archétypes constituent ce que l'on pourrait appeler un ensemble d'instructions psychiques qui, à travers le temps et l'espace, viennent apporter leur sagesse à chaque nouvelle génération. Elle effectue en cela le même travail que les frères Grimm en leur temps, et nous apporte quelques versions de ces contes, plus brutes, plus vraies, plus nues, plus sauvages, venues de toutes les parties du monde, de toutes les cultures, et qui parleront pourtant à toutes les femmes, au plus profond.
Parfois, la structure originelle des contes se trouve modifiée par des retouches culturelles diverses. Par exemple, dans le cas des frères Grimm (entre autres collecteurs de contes de fées des siècles passés), on soupçonne les conteurs de l'époque d'avoir « purifié » leurs histoires, par égard pour leur religion. Au fil du temps, les vieux symboles païens ont été recouverts par d'autres, chrétiens. (...) Des éléments d'ordre sexuel ont disparu. Des créatures et des animaux bienveillants ont souvent été changés en démons et croquemitaines.
De la sorte, de nombreux contes riches d'enseignement sur le sexe, l'amour, l'argent, le mariage, l'enfantement, la mort, la transformation ont-ils été perdus, comme ont été ensevelis les contes de fées et les mythes susceptibles d'expliciter d'anciens mystères féminins. La plupart des anciens recueils de contes de fées et les récits mythologiques qui sont parvenus jusqu'à nous ont perdu en route leurs éléments scatologiques, sexuels, pervers (par le biais des mises en garde), féminins, initiatiques, pré-chrétiens, les Déesses, les remèdes à divers maux psychologiques et les indications pour parvenir à des extases spirituelles.
Outre cette facette de conteuse, l'auteure est aussi une guérisseuse, une sage femme qui, par le biais de la psychologie de l'inconscient, des symboles, des mythes et des archétypes, va permettre aux femmes de faire connaissance avec leur vrai soi, leur âme ou leur essence, va leur permettre de défricher un terrain trop bien adapté aux convenances masculines et culturelles, et donc de renouer avec leur nature sauvage, indomptée, pure - La Femme Sauvage.
La compréhension de la nature de cette Femme Sauvage n'est pas une religion. C'est une pratique. C'est une psychologie au sens stricte du terme : psukhê/psych, âme, et ologie ou logos, connaissance de l'âme. Sans elle, les femmes n'ont pas d'oreille pour l'entendre parler à leur âme ou pour écouter l'horloge de leurs propres rythmes internes. Sans elle, leur regard intérieur est occulté par une main d'ombre et elles passent la majeure partie de leurs journées à s'ennuyer ou à souhaiter que tout soit différent. Sans elle, leur âme ne va plus d'un pas sûr. Sans elle, elles oublient pourquoi elles sont là, elles en font trop ou pas assez, elles restent dans un silence glacé alors qu'en fait elles brûlent. Elle est le cœur qui régularise leur âme comme l'autre cœur, l'organe, régularise leur corps.
Nous parvenons donc au cœur même de l'ouvrage, qui est cette idée de la femme immortelle, intemporelle, vieille, sage, protectrice et bienveillante, qui pousse parfois dans nos retranchements pour mieux nous permettre, à nous les femmes, de s'épanouir et de se défaire de toutes sortes de fardeaux, de panser des blessures ancestrales et de comprendre ce qui se passe à l'intérieur même de ce corps que nous avons encore besoin d'accepter, d'apprivoiser, de comprendre, de chérir et de prendre soin, ce temple sacré. Que ce soit par le biais des contes, des rêves, de la psychologie, cette femme sauvage apparaît toujours au moment où l'on en a terriblement besoin. Par ailleurs, je tiens à préciser que de nombreuses jeunes filles et plus vieilles femmes m'ont conseillé ce livre à de nombreuses reprises, et que - sans surprise ? - je n'ai consenti à réellement m'y plonger qu'au moment où il ferait le plus de sens, où je serais prête, où je pourrais le mieux le comprendre, l'assimiler et entreprendre avec ferveur cette quête du moi.
On dit que le professeur arrive lorsque l'élève est prêt. Cela signifie que le professeur apparaît quand l'âme, et non le moi, est prête. Dieu merci, d'ailleurs, car le moi n'est jamais tout à fait prêt. Si cela ne dépendait que de lui, nous resterions la vie entière sans professeur. Nous avons de la chance, car l'âme continue à transmettre son désir, quelles que soient les opinions toujours changeantes de notre moi.
Ce livre n'est pas seulement un recueil de contes, une analyse pragmatique et poussée, un essai sur la psychologie ou les symboles, c'est un vrai manuel de vie, une aventure enrichissante et salvatrice qui permet aux femmes de comprendre le pourquoi, le comment, l'être, les blessures, les rêves, et qui enseigne à faire rejaillir cette flamme créatrice, bouleversante, qui hurle de faire, d'agir, de parler, de chanter, danser, écrire, aimer, jouer, peindre, cultiver...! C'est un livre qui aime profondément, véritablement, inconditionnellement et universellement la femme, sans distinction de classe, de race, de privilège ou de culture.
Une grande partie de la psychologie met l'accent sur les causes familiales de l'angoisse et pourtant les composantes culturelles ont un poids aussi lourd, car la culture est la famille de la famille. Si la famille de la famille souffre de maux divers, toutes les familles à l'intérieur de cette culture devront se confronter au même malaise. Dans ma famille, on dit : cultura cura, la culture soigne. Si cette culture guérit, les familles vont apprendre à se soigner, à moins lutter, à avoir une action plus réparatrice, moins blessante, emplie de plus de grâce et d'affection. Si c'est une culture où règne le prédateur, toute nouvelle vie à naître, toute vie ancienne à disparaître vont être maintenues dans l'immobilité ; les âmes des citoyens resteront glacées de peur et auront faim de spiritualité.
Je peux dire sans me tromper que c'est un livre à remettre absolument entre les mains de toute jeune fille, femme, mère, grand-mère, de toutes celles qui ont des cicatrices, qui se sentent déprimées, oppressées, vidées, épuisées, dénigrées, de toutes celles qui ont perdu l'élan crucial de s'exprimer, d'être ce qu'elles sont, ce qu'elles veulent. Un livre intergénérationnel qu'il faut se passer sous les jupes, lequel donne envie de rire, pleurer, s'émerveiller, lever le poing, se rebeller, reprendre sa vie en main. Plus que jamais au cœur de l'actualité, même si le féminisme a toujours été une question vitale pour celles qui en sont au cœur, ce récit mérite d'être partagé, lu, relu, cité, étudié.
Cet encouragement à tailler dans son corps ressemble étrangement à la façon dont on taille dans la chair de la terre elle-même, dont on la brûle et on l'écorche, mettant ses os à nu. La blessure de la psyché et du corps des femmes a son pendant au sein de la culture et en fin de compte au sein de la Nature elle-même. Une véritable psychologique holistique considère que tous les mondes ne constituent pas des entités séparées, mais son interdépendants. Il n'est pas étonnant que, dans notre contexte culturel, le problème soit le même pour la femme, le paysage et la culture, dans laquelle on taille au nom de ce qui est à la mode. Les femmes ne pourront certes pas empêcher du jour au lendemain la dissection de la culture et des terres, mais elles peuvent cesser de le faire sur leur propre corps.
Et je remercie chaudement Clarissa Pinkola Estés d'avoir été, pendant un temps relativement long - puisque j'ai lu ce livre par étape, en prêtant toute mon attention aux répercussions qu'il a pu avoir le temps de ma lecture - la voix de cette Femme Sauvage, de cette louve, de cette mère ou grand-mère, d'avoir réussi à poser des mots justes, clairs, efficaces, sans fard, d'avoir su donner autant d'enthousiasme, d'élan et de courage tout au long des pages.
En espagnol, elle pourra s'appeler Rio Abajo Rio, la rivière sous la rivière, La Mujer Grande, la Grande Femme, Luz del abismo, lumière de l'abysse, La Loba, la femme louve ou La Huesera, la femme aux os. En Hongrie, on l'appelle Ö, Erdöben, Elle des Bois, et Rozsomák, le glouton - cet animal proche du loup. En navajo, elle est Na'ashjé'ii Asdzáá, la Femme-Araignée, qui tisse la destinée des humains, des animaux, des plantes et des rochers. Au Guatemala, elle est, entre autres nombreux noms, Humana de Niebla, L'Être de Brume, la femme qui vit à tout jamais. Au Japon, elle est Amaterasu Omikami, La Numineuse qui apporte toute lumière, toute conscience. Au Tibet, on l'appelle Dakini : c'est la puissance dansante qui fait voir clair aux femmes.

Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 22

par Mrs.Krobb

Femmes qui courent avec les loups : Histoires et mythes de l'archétype de la femme sauvage de Clarissa Pinkola Estés
Essai américain (traduction par Marie-France Girod)
Le livre de poche, octobre 2001 (original : 1992)
9, 70 euros

lundi 29 janvier 2018

"Sainte-Croix-les-Vaches" - Vincent Ravalec

Qui peut bien y habiter ? À vrai dire, cela faisait longtemps que plus personne ne se pose la question. Tout le monde s'en fout. Qu'il reste quelques pedzouilles, sans Internet, que les bienfaits de la civilisation n'atteignent pas, n'a pas de signification statistique. Et si personne ne les dérange, ils ne dérangent personne non plus. Un no man's land. Le petit village d'Astérix, mais sans Romains autour. Juste une indifférence. Un oubli.
Le décor est planté. Sainte-Croix-les-Vaches, un non-lieu où rien ne semble se passer, avec quelques rares habitants, très peu de femmes, des vaches et des tracteurs. Enfin, en vérité il se passe bien des choses, mais il faut vraiment s'y pencher. Et personne ne le fait. Jusqu'au jour où deux jeunes femmes se ramènent pour tenter de décrocher des soutiens du maire, Thomas, en échange d'une attention politique toute particulière portée à leur village.
Les filles étaient en robe. Des robes d'été. Il faisait beau. Cela fit comme une apparition, dans un film, quelque chose qu'on attendait depuis longtemps, qu'on espérait plus. Elles se garèrent devant la mairie. Thomas cette fois sortit pour les accueillir. Elles dirent : « Bonjour, monsieur le maire », et lui : « Ça va ? Vous avez fait bonne route ? », et elles acquiescèrent, sans réaliser ce que leur irruption avait d'incongru et d'extraordinaire. C'était impossible pour elles. Le gap était trop important. Même en imaginant qu'il y ait rarement des jeunes femmes en robe d'été à Sainte-Croix, elles ne pouvaient pas supposer que c'était à ce point-là, qu'elles étaient plus qu'un évènement. Une fissure, plutôt, dans le flanc de la montagne, qui se répercutait jusqu'au début des Causses, et peut-être le signe d'une nouvelle fertilité.
Thomas, c'est peut-être le seul du village à avoir vu la vie en dehors. D'abord parce qu'il a été faire son lycée à Lyon, et qu'il y a découvert les magouilles, le trafic, une façon plus efficace de faire de l'argent et survivre qu'avec un champ. Un jour il héberge à Sainte-Croix un type un peu mafieux, qui se fait liquider très peu de temps après, lui laissant pas loin un butin conséquent, assez pour pouvoir garder les fermes de sa famille. Et pour se lancer dans la culture d'une autre sorte de pousse - la beuh bio. Bien sûr, c'est leur petit secret, à lui et les quelques autres du village, et pas question d'en piper mot à celles qui les trouvent si simplets, charmants, désuets.
La veille, Thomas avait lu quelques lignes du Rivage des Syrtes. Il en était à peu près à la moitié. Le roman était en sa possession depuis qu'il avait récupéré le trésor. Dans un des cartons, il y avait ce livre, et dans un autre deux pistolets et des boîtes de balles. Il avait gardé les pistolets, s'était entraîné à tirer avec, et il avait mis le livre à son chevet, pensant que c'était un signe (en fait, c'était juste un bouquin resté par hasard au fond d'un carton quand Monré avait fait son chargement). Il le lisait par petites doses, se disant confusément que peut-être son destin avait un rapport avec celui d'Aldo et cette cité perdue, cette guerre improbable que décrivait l'auteur.
Une histoire pleine de quiproquos, de petits rebondissements, mais surtout un concentré de clichés et de stéréotypes, parfois bien détournés, presque une sorte de vaudeville avec un semblant d'éthique derrière, elle-même légèrement ridiculisée. Mais une histoire cependant qui s'inscrit totalement dans l'actualité, et qui sous-tend les galères des petits agricultures, l'urbanisation forcée, les fausses promesses du gouvernement, les travaux en faveur des grosses industries, le regain d'intérêt pour la permaculture... Bref, on se croirait presque dans une comédie sponsorisée par Kokopelli avec des allures de Banlieue 13 et un soupçon de sorcellerie des campagnes. Un sacré mélange !
C'était ça le problème avec les Français. Le scepticisme. Le manque d'élan. Les gens qui râlaient. Qui n'y croyaient pas.
Un pari plutôt réussi, pourtant, et qui vous laissera peut-être envie de continuer l'aventure avec les prochains tomes à sortir... Des personnages plutôt attachants, de la manipulation à peine masquée dans les deux sens, une sorte de mini révolution qui s'enclenche, un enthousiasme un peu forcé, des idées en cascade pour changer le monde, des loups et Thoreau.
Nous n'existons pas vraiment, nous sommes à la lisière, nous aimons cultiver la terre et choyer les taureaux. Vous ne vouliez plus de nous, vous vouliez nous hacher menu, mais nous survivons. Nous sommes le reste d'un souvenir, et nous ne voulons pas mourir.

par Mrs.Krobb

Sainte-Croix-les-Vaches : Le seigneur des Causses de Vincent Ravalec
Littérature française
Fayard, février 2018
18 euros

mardi 23 janvier 2018

"En cuisine avec Kafka" - Tom Gauld

Après le très drôle Vous êtes tous jaloux de mon jetpack, voici la nouvelle-tout-aussi-hilarante bande dessinée de Tom Gauld traduite en français chez les terribles éditions 2024, qu'il serait bon de déjà connaître, surtout si vous aimez les beaux livres. Ici, donc, si vous avez saisi la référence, il sera plutôt question de littérature, et puisque c'est sûrement votre domaine, vous allez bien vous fendre la tranche. Par contre, si vous étiez là pour parler cafard, c'est un peu raté (mais vous en trouverez quand même).


Tom Gauld réussit dans ce livre à saisir tout ce qui pimente le quotidien des amoureux.se des livres, se moque gentiment des auteurs.rices avec cette affectuosité et cette empathie de celui qui est lui-même auteur, mais aussi des lecteurs.rices, ces pauvres diables qui n'ont jamais assez à se mettre sous la dent, aussi critiques que leur bibliothèque est mal rangée. Et surtout, il assaisonne le tout de nombreuses références littéraires, classiques ou contemporaines (coucou Neil Gaiman et Jonathan Franzen), qui feront mouche à chaque fois. Bien entendu, il sera aussi question de la vétusté du livre papier, de l'incomplétude de la liseuse numérique, de l'inutilité des prix littéraires et de l'audace éhontée des adaptations. Entre autres.


Mais surtout, outre le fait que le thème principal est bien rodé et essoré dans son essence même, ce que vous apprécierez ici, c'est l'immédiate efficacité qui sans jamais trop en faire chatouille au plus profond, en toute sobriété de trait et en subtilité d'humour. Une histoire par page, dans un format qui permet de picorer avec suffisance à l'heure de la pause ou de dévorer juste avant le prochain livre, chacune mise en page en souvent quelques cases mais sans jamais adopter un schéma figé. Le dessin, comme toujours, est clair, sobre, minimaliste et à la limite de l'inexpression, qui se range presque dans la case du logo graphique, est pourtant très riche et donne à rêver de mondes fantastiques, de robots et de petits animaux.


Bref, encore une réussite dans toute sa force de frappe, qui montre qu'on peut bien rire de tout à condition d'avoir la finesse d'esprit, la bienveillance de n'opprimer personne et la subtilité qui fait tout le charme d'une blague que tout le monde peut raconter sans problème. A mettre absolument dans les mains de tout rat de bibliothèque, écrivain.e en herbe, dévoreur.se de livres et intellectuel.le qui aimerait bien quand même rigoler de temps en temps, à se passer en famille, à dévorer tous les dimanches.

Bonus : pour les anglophones, voici certains strips disponibles sur le site du Guardian

par Mrs.Krobb

En cuisine avec Kafka de Tom Gauld
Bande dessinée anglaise
Editions 2024, octobre 2017
15 euros

lundi 15 janvier 2018

"Les rêveurs" - Isabelle Carré

J'ai six ou sept ans, et ce rêve revient de plus en plus souvent. Je sais bien que ce n'est qu'un cauchemar, mais il semble contenir une vérité que je ne saurais ignorer : ma mère ne me voit pas, elle ne me sauvera d'aucun danger, elle n'est pas vraiment là, elle ne fait que passer, elle est déjà passée. Elle s'en va.
C'est l'histoire d'une jeune femme trop vite devenue mère, qui n'aurait pas dû garder l'enfant, et qui s'est retrouvée isolée de toute sa famille, seule dans une grande ville. L'histoire d'une mère qui n'aura jamais reçu d'amour, d'attention, qui aura toujours dû faire selon les apparences, sauver la face, qui s'est un jour retrouvée suspendue à la fenêtre pour avoir simplement voulu se rapprocher de sa propre mère. C'est l'histoire de la mère d'Isabelle, cette femme toujours un peu lointaine, rêveuse, inadaptée, qui par la suite vieillira trop vite, faute d'avoir existé pleinement.
Ils justifiaient leur chantage en lui rappelant combien elle risquait de les couper de leurs relations, de leurs amis... Ils accentuaient le préjudice, dramatisant à plaisir ce que cela leur coûterait, ils seraient déshonorés, voilà ce qu'ils étaient susceptibles d'endurer par sa faute à elle, à elle seule, car le fuyard était loin déjà, oublié. Déshonneur, faute, pêché... Quel est le poids de ces mots aujourd'hui ? Difficile d'imaginer que ce chapitre ne se passe pas au XVIIIe siècle, mais il y a seulement quelques dizaines d'années, moins de cinquante ans...
Isabelle est la deuxième enfant d'une fratrie de trois, dont un seul finalement aura été vraiment voulu, décidé. Sa mère a fini par se marier avec celui qui l'a acceptée, encore jeune, avec son premier bébé, et grâce à ses travaux de designer, la petite famille a pu vivre dans un certain luxe, un grand appartement hétéroclite, qui hurle son envie d'exister, de se faire voir. L'art est très présent dans ce foyer, ce qui conduira par la suite chacun à trouver sa propre créativité.
Notre vie ressemblait à un rêve étrange et flou, parfois joyeux, ludique, toujours bordélique, qui ne tarderait pas à s'assombrir, mais bien un rêve, tant la vérité et la réalité en étaient absentes. Là encore, et malgré la sensation apparente de liberté, il fallait jouer au mieux l'histoire, accepter les rôles qu'on nous attribuait, fermer les yeux et croire aux contes.
« Au pied de l'arc-en-ciel se dissimule toujours un trésor », nous répétait mon père. Notre univers avait la texture d'un rêve, oui, une enfance rêvée, plutôt qu'une enfance de rêve.
Malheureusement, le bonheur ici est toujours enchaîné aux apparences, mais celles-ci sont comme un mur qui s'effrite, un masque qui tombe, un voile qui se soulève. La mère, vidée de toute vie, devient peu à peu fantomatique, guère plus qu'une ombre qui se traîne. Le père finit par craquer et annoncer son homosexualité, et part pour aller vivre avec un autre homme, ainsi qu'une jeune femme, qui fera figure de grande soeur pour Isabelle. Après cela, les enfants déchirés peinent à se relever, à prendre parti, et l'émancipation de la jeune fille sera beaucoup trop hâtive, la forçant à devenir adulte quand ses seuls modèles peinent tant à l'être.
C'est une chose qu'elle n'a jamais comprise, elle s'est approchée du bonheur plusieurs fois, mais à peine entrevu, il lui échappe déjà. Pourquoi est-ce si court ? D'autres se l'accaparent, et arrivent sans trop d'efforts à ne plus le lâcher, alors qu'elle doit se battre chaque jour pour des miettes. Elle s'y accroche de toutes ses forces, mais il finit toujours par se sauver, comme un chien qui préfère changer de maître, jugeant que le sien n'est plus digne de lui. Non, même les chiens ne font pas ça. Ils restent malgré les coups bas, les humiliations, ils restent, aussi étrange que soit cette fidélité aveugle, et incompréhensible l'attachement qu'ils continuent de manifester.
Roman thérapeutique, résultat de nombreux journaux intimes qui auront servi de défouloir lorsque les apparences et le sourire sont de mise, malgré un grand mal-être constant, une sensation de décalage total et une folle envie d'être aimée, Les rêveurs laisse un goût aigre-doux, un parfum d'enfance mêlé au linge sale de la généalogie, qui pourrit dans un coin et salit tout sur son passage, faute d'avoir pu être correctement entretenu. Ce que l'on retient ici surtout, c'est tout ce qu'une jeune fille ou une femme peut subir comme pression, et ne doit jamais montrer, exprimer, tout ce qui la ronge au plus profond sans espoir de sortie, mais aussi la difficulté - pour les hommes comme pour les femmes - d'assumer et d'avouer son homosexualité, notamment avec l'arrivée du sida. Il y a à la fois une grande tendresse et une violence contenue, beaucoup d'amertume qui se cache dans les recoins, et une envie d'envol viscérale (vous comprendrez mieux, donc, pourquoi le théâtre aura été si vital à l'autrice), mais également une espèce de nostalgie pour ces années, dans laquelle certains se reconnaîtront d'office - avec, pour couronner le tout, une playlist de circonstance est donnée à la fin du livre.
Il est tombé des nues. Avait-il oublié certains récits que je croyais pourtant lui avoir confiés, ce climat familial particulier dont je parvenais lentement à me libérer ?
Peut-être qu'une fois encore, j'ai seulement rêvé de le faire ? Souvent cela suffit. Lorsque quelqu'un me blesse je lui écris une lettre, que je n'envoie jamais, le fait qu'elle existe pour moi m'apaise déjà, alors à quoi bon aller au bout de mon geste ?
Oui, peut-être n'ai-je rien dévoilé et ai-je gardé solide, comme à mon habitude, le sourire, ce sourire si convaincant?
Bonus : le premier chapitre ici et extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10

par Mrs.Krobb

Les rêveurs de Isabelle Carré
Roman autobiographique français
Grasset, janvier 2018
20 euros