lundi 18 février 2019

"La communauté" - Raphaëlle Bacqué & Ariane Chemin

Felix Mora sillonnait le royaume chérifien à la recherche de bras réputés dociles pour les Houillères du Nord, mais aussi pour l'automobile. L'envoyé spécial du patronat français promettait des salaires mirobolants, vus de ces campagnes arides. « Pas de barbes blanches, pas d'éclopés, je veux du muscle », expliquait Mora en tâtant les biceps des très jeunes hommes alignés pendant des heures sous un soleil brûlant. Le sous-off' français passait en revue les « élus », un tiers des postulants, inspectant les torses nus des jeunes Marocains immobiles face à lui, les oreilles, la bouche, la colonne vertébrale, les yeux, « et les mains, c'est important les mains... » : il les faut calleuses, des mains de travailleurs. On recueillait ensuite le nom du village d'origine pour créer de toutes pièces des patronymes à ceux qui se désignent seulement par Ben ou Abou, « fils de ». (...) Pour la date de naissance, on s'arrangeait aussi. À Trappes, la mairie le sait, des centaines d'hommes sont « présumés nés le 1er janvier », ce jour anniversaire arbitrairement attribué par l'état civil colonial à cette main-d’œuvre convoitée par les patrons.

Bienvenue à Trappes, ancienne ville de cheminots, majoritairement communiste, dans laquelle « entre 1968 et 1975, la population immigrée a progressé de 325% ». S'élèvent alors les tours, HLM, squares... Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin commencent leur récit lors de la grosse vague d'immigration à cette époque où beaucoup d'immigrés ont été démarchés dans leur pays, et sont arrivés en France, parqués dans des bidonvilles ou des cités, tous entre eux - comme pour ne surtout pas les mélanger au reste de la population "bien française de souche". Ensuite, les deux journalistes retracent l'historique jusqu'à nos jours, entre la première et la dernière génération descendant de ces immigrés venus travailler dans les usines, et la façon dont, d'un besoin d'intégration est survenu un besoin de réappropriation de ses origines
« Il y a d'abord eu les papas, exploités, logés dans les bidonvilles de Nanterre ou de Bezons, qui pensaient qu'avec un béret et une baguette ils allaient s'intégrer et s'assimiler, résume [souvent John alias Ibrahim] à ceux qui s'interrogent, puis la seconde génération, déçue par SOS Racisme. La troisième, elle, veut revenir à la spiritualité. »
Si le livre a l'avantage d'être clair et de se lire facilement, je lui trouve pourtant un défaut majeur : celui de ne pas avoir été raconté par les personnes concernées directement. Le témoignage est donc forcément biaisé, de base, puisqu'on sent clairement la distance, l'éloignement, la différence de culture. Et surtout, le livre n'apprend pas grand chose de plus que ce qu'on aurait pu apprendre en se tenant au courant des actualités de Trappes. Il y a quelque chose d'assez superficiel ici, ça donne l'impression de ne pas prendre parti, bien que le parti pris soit très clair : "une banlieue au défi de l'islam". C'est donc parti d'une bonne volonté, mais il manque clairement une approche plus approfondie. Et parlant de personnes concernées, je vous invite à aller lire cette lettre ouverte de Othman Nasrou aux deux autrices. Les habitant•e•s mis•e•s en avant sont surtout des personnages politiques de la vie, des enseignant•e•s, des personnages religieux, des commerçant•e•s et... des célébrités, telles que Jamel Debbouze, Omar Sy, Nicolas Anelka, La Fouine. Ce qui est un bon appât, un bon repère pour s'intéresser à l'histoire de la ville (d'ailleurs, ç'aurait peut-être été plus intéressant de lire leur témoignage à eux ?) mais qui n'est pas forcément hyper représentatif.
La télé tente elle aussi timidement d'ouvrir ses lucarnes aux enfants d'immigrés. Quelques mois après la guerre du Golfe, c'est Amina, une jeune chanteuse franco-tunisienne, qui a été choisie pour représenter la France lors de l'édition 1991 de l'Eurovision. Le standard de France 2 a croulé sous les insultes, mais Amina a fait le tour des émissions de variétés. La Cinq a débauché de TF1 Nagui, né dans une famille d'intellectuels égyptiens en 1961, vite devenu la star des premières parties de soirée. Tout l'été 1992, surtout, France 2 a confié son 13 heures à Rachid Arhab, un jeune journaliste né en Kabylie et qui vient d'obtenir la nationalité française.
Un autre point fait que je suis assez mitigée : on assiste depuis quelques années à une montée de l'islamophobie et je n'ai pas l'impression que le livre essaye de défaire réellement et profondément ce préjugé. Certes, on comprend les causes et les effets, certes, le livre se veut plutôt bienveillant sur la communauté de Trappes, mais on voit surtout des évènements et des personnages qui sont assez extrêmes. Est bien dénoncé le fait que la France est globalement clairement fautive dans ce qui se passe dans les communautés qu'elle a elle-même regroupées pour ne pas les mélanger avec le reste de la population (ça se retrouve d'ailleurs même à petite échelle dans les grandes villes), est bien expliqué le cheminement qui pousse les gens à se radicaliser, mais encore une fois : quel est le but du livre, si ce n'est faire passer l'islam pour un défi, un danger, quelque chose qui fait qu'on ne peut pas s'intégrer ? Bref, un livre intéressant, mais attention à prendre du recul.

Dans le cadre du Prix des lecteurs Livre de Poche 2019

Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5

par Mrs.Krobb

La communauté : une banlieue au défi de l'islam de Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin
Littérature française
Le Livre de Poche, janvier 2019
7,70 euros

mardi 12 février 2019

"L'Homme qui mit fin à l'histoire" - Ken Liu

Le professeur Evan Wei, historien sino-américain spécialisé dans le Japon classique, entend bien focaliser l'attention du monde sur les victimes de l'Unité 731 et leurs souffrances. Avec sa femme, le professeur Akemi Kirino, physicienne expérimentale nippo-américaine renommée, ils ont mis au point une technique controversée qui, selon eux, permet aux gens de voyager dans le passé et de revivre des évènements. Il doit effectuer aujourd'hui une démonstration publique en retournant en 1940, au plus fort des activités de l'Unité 731, afin de témoigner des atrocités commises par celle-ci.
Voici installé le cadre du récit, monté comme une sorte de documentaire qui retrace la genèse du projet, son expérimentation et les retombées qu'il y a eu par la suite. Plusieurs points de vue, donc, pour discuter de nombreux sujets fortement intéressants, en une histoire plutôt courte de 100 pages : le point de vue des deux personnages principaux, des détracteurs, des voyageur•ses du programme, des personnes interrogées sur le projet...
Pour vraiment voyager dans le temps, il nous faut franchir un dernier obstacle. Les particules de Bohm-Kirino permettent de recréer, en détail, les informations de tous types autour du moment de leur création : la vision, le son, les micro-ondes, l'ultrason, l'odeur de l'antiseptique et du sang, le piquant de la cordite et de la poudre au fond des narines. Mais cela représente une masse d'informations colossale, même pour une seule seconde. On n'avait aucun moyen de la stocker, sans parler de la traiter en temps réel. La quantité de données rassemblées pour quelques minutes aurait saturé tous les serveurs de Harvard. On pouvait ouvrir une porte sur le passé, mais on ne verrait rien dans le tsunami de bits qui en jaillirait.
Avec juste un poil de jargon scientifique pour permettre ce voyage dans le temps, Ken Liu installe une aura de science-fiction dans ce récit qui parle pourtant énormément de réalité et du passé. Mais, étant donné la particularité de ces particules, qui font qu'un évènement du passé ne peut être (re)vécu qu'une seule fois par un•e seul•e observateur•ice, le témoignage qui en résulte devient-il aussi de la fiction, puisque entièrement subjectif ? Quoique ce ne soit pas une problématique nouvelle ni forcément de l'ordre de la SF, sachant que toute expérience, tout récit faisant partie de l'Histoire touche forcément à l'ordre de la vie personnelle d'individus, et d'expériences, si collectives, subjectives. C'est une réflexion très intéressante que la subjectivité dans la science du passé, que Ken Liu aborde ici en profondeur.
Evan était beaucoup plus radical que la plupart des gens le pensaient. Il cherchait à libérer le passé afin d'empêcher qu'il soit ignoré, chassé de nos pensées ou mis au service du présent. Offrir à chacun le loisir d'assister à l'histoire dans son contexte et de ressentir le passé signifie que ce dernier redevient vivant, qu'il retrouve le présent. En somme, Evan a transformé la recherche historique en une forme d'écriture de mémoires. Cette sorte d'expérience émotionnelle joue un rôle crucial dans notre représentation du passé, dans nos prises de décision. La culture résulte de la raison, mais aussi d'une empathie viscérale et réelle.
Honorer les mémoires, trouver un coupable, punir, accepter, assimiler... tant de choses ici, qui se mêlent à l'horreur de la réalité historique de la période de la Seconde Guerre Mondiale qui a permis tellement d'atrocités. Attention donc aux personnes sensibles, puisqu'il sera fait récit de ce qui s'est passé à l'Unité 731, par le biais d'expérience en face à face et par le biais de témoignages ultérieurs. Entre la Chine et le Japon, c'est depuis silence radio. Théories complotistes, déni, report de la faute, négationnisme, questions de territoires, racisme... La vérité tente ici de jaillir grâce à la fiction.
Au fil de mon enfance, sitôt qu'on découvrait que j'étais japonaise, on décidait que je m'intéressais aux animes, que j'adorais le karaoké et que je riais dans mes mains en coupe. Surtout, les garçons espéraient que je réalise leurs fantasmes érotiques orientaux. Ça m'épuisait. Adolescente, je me suis révoltée, refusant de faire quoi que ce soit de « japonais », y compris de le parler à la maison. Imaginez la détresse de mes pauvres parents. 
J'ai trouvé le court roman particulièrement dur pour toute sa facette basée sur les faits réels, mais néanmoins nécessaire. Ken Liu a touché à son but. J'ai été assez épatée par ses talents de narration, par tout ce qu'il amène comme questions et réflexions, et aussi par les quelques éléments SF incorporés ici et là l'air de rien. Un récit à la fois d'une grande cruauté et d'une chaleureuse empathie, qui propose de mettre fin à l'histoire pour ne pas la laisser tomber dans l'oubli.

Bonus : extraits 1, 2, 3

par Mrs.Krobb

L'Homme qui mit fin à l'histoire de Ken Liu
Littérature américaine (traduction par Pierre-Paul Durastanti)
Le Bélial', août 2016
8,90 euros

lundi 4 février 2019

"Des voix" - Manuel Candré

Je regarde la lune qui s'invite sur mon lit touchant presque mes pieds, j'entends aussi les bruits d'eau, nombreux, par lesquels elles arrivent, se servant de l'écoulement pour progresser le long des parois de salpêtre, composant une armée de rigoles serpentines qui se répandent au sol où elles se rejoignent en une série de mares longilignes dont, je le pressens, je le vois déjà, les bords innombrables finiront par se toucher à force de ramper les uns vers les autres et fondre les uns dans les autres pour former une vaste mer, caressée par la lune. La lune. Dans le combat que je livre à présent, je ne suis pas aidé par sa présence glissante qui a préparé le terrain de l'invasion. Les voix sont là. (...) Les voix grimpent. Sur le lit. Elles rampent, sautillent, glissent comme la Lune. Elles m'encerclent de telle sorte que je ne peux m'enfuir ni me sauver, elles sont intelligentes. L'une d'elles est parvenue jusqu'à mon oreille où elle s'est logée. (...) Tremblant de dégoût, je me réfugie sous la couverture que j'ai pliée, puis dépliée d'une certaine manière avant le coucher, en prévision de tels désagréments de sorte qu'elle est dépositaire de certains pouvoirs de protection.
Nous suivons Jacob, personnage presque anonyme et en totale désincarnation, dans ses pérégrinations mentales et dans la ville de Pragol (référence à une Prague imaginaire), où il nous invite à faire l'expérience de la possession par des voix inconnues, de la dépossession de soi, de l'irréel et du flou. Flotte une aura de mystère, de mystique, de kabbalistique, de tics nerveux, un brouillard d'oppression et une solitude insoutenable. Lorsque les vivants croisent les morts et que les morts emportent les vivants, lorsque, pour reprendre cette expression qui me colle à la peau, « rien n'est vrai, tout est permis. »
J'accumulai plus de quatre cents feuillets au cours d'une seule nuit, mais je dus renoncer à cette entreprise, car le débit des voix n'en était pas affecté et puis aussi ma réserve de feuillets s'en trouva épuisée en une fois. J'entrepris par la suite de brûler les pages avec l'espoir de brûler les voix qui s'y trouvaient, mais je crois avoir mis le feu à ma chambrée et après je ne sais plus ce qui est arrivé ou alors j'ai pu rêver avoir mis le feu, mais je ne l'ai pas fait finalement, j'étais dans mon lit, trempé, et je rêvais de feu et voilà tout.
Entendre des voix, de tout temps, a exclu les personnes de la société, puisqu'elles sont vite vues comme "aliénées", pour reprendre les termes. Ça peut être une expérience d'isolement, d'impossibilité à s'entendre soi-même, de déréalisation, de dépersonnalisation. C'est un thème encore rarement abordé de façon saine ou compassionnelle : les gens qui entendent des voix sont forcément fous furieux, dangereux, ils ont forcément plusieurs personnalités, ils ne sont pas aptes à. Et ici, effectivement, Jacob n'est vraiment plus apte à. Mais aussi, c'est parce que, eh bien, c'est un fantôme. Pour reprendre son récit, la façon dont son écriture se fond comme une pensée sans fin, une pensée sans fond, une pensée à bout de souffle, une tentative de démêler, comprendre, vaincre, adapter, accepter, se relever, bref, son récit rend bien cette réalité cacophonique, d'une façon à la fois exténuée et poétique. Personnellement, j'ai été fort touchée, par les mots, bien que l'ensemble contribue encore à isoler et dramatiser les personnes malades mentales, au fond il s'agit surtout ici de mettre un pied dans le monde souterrain des morts et donc il n'est pas tellement question des vivants.
S'il entrait dans la bonne logique que «l'âme» (cf. ma précédente remarque) soit naturellement et pour sa sauvegarde cloîtrée dans les limites de l'existence humaine, préservée des flots déchaînés du cosmos, sa «prison de chair» l'empêchait de prendre connaissance du divin, c'est-à-dire la rendait amnésique de son origine, d'où la mélancolie qui souvent nous assaille lorsque nos pas se sont perdus dans le repli des rues et que nous cherchons en vain les lumières amènes de la taverne des frères. 
En plus des voix, donc, il y a aussi ces fantômes du passé, ces scènes rejouées des batailles épiques, les grands héros holographiques, qui apparaissent à Jacob régulièrement, et puis, ensuite, tous les êtres trépassés, réunis ensemble pour continuer une sorte de vie secondaire, où il est question de traîner toujours parmi les vivants, en attendant d'accéder à. À quoi ? Qu'est-ce que l'âme, qu'est-ce que la chair, qu'est-ce que le paradis et l'enfer ? Il y a aussi ce grand Rabbi, capable de manipuler les mots, les chiffres, les lettres, capables de grands sorts et figure de proue d'un mouvement de révolte. Qu'est-ce que la réalité ? Qui est Jacob ?
Je dégouttelais, l'eau ruisselant depuis la fontanelle jusque sous la voûte plantaire, peinant à m'expliquer ce phénomène, peinant à tout expliquer de ce monde-ci qui n'avait jamais été la possession du savoir, la pleine connaissance intégrée, tout au plus une fente par laquelle se faufilait le sens que le langage rendait à la conscience. Mais ces mots ne m'appartiennent pas, ils ont été usés par d'autres qui ne voyaient pas. Laissez-moi vous dire ce que sont véritablement les mots lorsqu'ils complotent entre eux pour tout obscurcir. Ils construisent entre nous tous une totalité obscure, un ambigu paravent, l'univers peut-il nous voir dès lors, peut-il nous parler, comment s'y prend-il pour délivrer un message désespérément fondamental, ce que je crois, voyez-vous, c'est que le langage nous abuse, qu'il nous carotte.
Manuel Candré nous mène en bateau, tout au long du récit, nous fait flotter entre réel et illusions, entre vie et mort, attendant un évènement, un avènement, des réponses, ou tout au mieux des questions, et tout reste volontairement flou, floué, flottant, fluctuant. En attente, comme les âmes déchues. Il y a sûrement beaucoup à analyser et décortiquer ici, ou bien l'on peut juste se laisser enivrer par les ambres d'alcool et se laisser envahir par les voix, se perdre dans les dédales de Prgl, la ville fantôme, la version purgatoire de Pragol. J'ai vraiment adoré son écriture, qui peut sembler brouillonne dans son enchaînement mais qui en réalité est aboutie comme une peinture, une litanie à la fois fade et grandiose, terrible et sans pitié, un fil de pensée ininterrompu. Un livre que je n'oublierai pas de si tôt, malgré son apparent manque d'intrigue, qui intrigue d'autant plus, qui ne délivre ses arcanes qu'au compte-goutte (encore l'eau, qui revient toujours) ainsi que dans les pages ultimes. Et pour finir avec une citation d'un livre qui, en filigrane, fait un peu écho à cette histoire-ci : « Sautez dans l’urinoir pour y chercher de l’or. Je suis vivant et vous êtes mort. Plongez dans la baignoire pour voir d’où vient le vent. Vous êtes tous morts et je suis vivant. » (Ubik, Philip K. Dick) Merci aux éditions Quidam !
Ce que je fais là, monter l'escalier sans fin du retour, je le fais en dehors de toute fable que vous avez crû lire, (vous ne pensez pas que) je l'ai cherché moi aussi le rayon qui, par sa seule présence, vous rétablit dans la cavalcade des mondes. Je l'ai cherché plus qu'aucun d'entre vous, la lumière droite qui découpe, celle d'avant la brisure des vases, le plan fin comme un cheveu qui s'étend partout, et vous ne flottez plus seul à en vomir (mais vous, c'est pleurer que vous faites), il y a une chaleur qui court entre l'univers et vous avec le visage rayonnant des aimés qui vous cernent, or, vouez-vous je n'ai rien trouvé, alors votre récit, vous pouvez vous étouffer avec.
Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11
Commentaire de l'auteur à propos de l'article

par Mrs.Krobb

Des voix - suivi de genèse du Rabbhi de Manuel Candré
Littérature canadienne francophone
Quidam, février 2019
20 euros

lundi 28 janvier 2019

"Alex Woods face à l'univers" - Gavin Extence

Les évènements s'imbriquent les uns dans les autres, et plus vous cherchez à les isoler dans un récipient, plus ils se répandent, comme l'eau d'un canal débordant de ses rives artificielles. Les choses que nous étiquetons « début » et « fin » se révèlent souvent indifférenciables. Elles forment un tout. C'est ce que symbolise la Mort dans le tarot - une fin qui est aussi un renouveau. Seules les histoires contiennent des débuts et des fins clairement jalonnés, et ils ont été sélectionnés parmi un champ de possibilités extrêmement large.
Alex Woods et l'univers, c'est une histoire de coup de foudre - depuis qu'il a reçu une météorite sur la tête. Après ça, cloîtré pendant un moment à cause de ses très fréquentes crises d'épilepsie, il se passionne pour l'univers, les planètes, les corps célestes, mais aussi pour la lecture en général. Lorsqu'il entre au collège, c'est un monde bien plus terrifiant et chaotique qui s'ouvre à lui. N'ayant comme entourage proche que sa mère cartomancienne qui tient une boutique ésotérique, la rencontre avec le vétéran M. Peterson devient vite une belle amitié, fondée sur les livres elle aussi. Et bientôt, cet homme va étrangement et grandement bouleverser sa vie.
Cela dit, je ne lisais pas uniquement des ouvrages traitant du cerveau et des météores. J'ai également lu Alice au pays des merveilles et De l'autre côté du miroir. (J'avais découvert dans mon livre sur l'épilepsie que Lewis Carroll souffrait lui aussi d'épilepsie du lobe temporal, ce qui expliquait en grande partie son étrange imagination.) Après Lewis Carroll, je me suis attaqué à d'autres romans fantastiques, pour la plupart prêtés par Sam. J'ai lu deux fois Le Hobbit, Le Seigneur des Anneaux et À la croisée des mondes - deux fois parce que je les avais tellement aimés que, juste après les avoir terminés, j'avais aussitôt eu envie de retourner au premier chapitre.
Jeune adolescent différent et handicapé donc impopulaire dans un monde qui exclut les personnes hors des normes, Alex Woods nous rappelle avec un grand désespoir les années collège - hautement traumatisantes pour beaucoup d'entre nous. Intelligent, sensible, il devient très très vite un personnage super attachant. L'épilepsie du garçon est un sujet central, et j'apprécie de voir que ce n'est pas traité de façon dramatique - en plus son neurologue est vraiment un type bien. Un autre thème très largement abordé est la mort, et notamment le suicide assisté. Pas très drôle non plus, donc, mais pas abordé non plus de façon dramatique.
Les mois suivants, j'ai appris à contrôler de mieux en mieux mon épilepsie. Le docteur Enderby m'a montré plusieurs exercices visant à stopper les crises dès l'apparition des premiers signes - c'est-à-dire dès que je percevais mon aura. Ces exercices se basaient tous sur le fait de savoir rester calme, vigilant et concentré. J'observais ma respiration. Je comptais jusqu'à cinquante. Je nommais une à une chaque planète et chaque lune principale, depuis le Soleil jusqu'à la ceinture de Kuiper. J'énumérais ensuite tous les personnages des Simpson dont j'étais capable de me souvenir. Je restais calme, concentré, chassant de mon esprit les pensées et les sentiments non désirés. C'était une expérience vraiment étrange J'ai expliqué au docteur Enderby que ça ressemblait un peu à un entraînement de Jedi, ce à quoi il a acquiescé.
Le roman rend aussi un grand hommage à l'écrivain Kurt Vonnegut, et l'on en apprendra beaucoup sur ses romans, dont un que j'avais particulièrement aimé : Le petit-déjeuner du champion. Alex Woods fonde d'ailleurs avec M. Peterson un club de lecture entièrement consacré à cet auteur, qui sera surtout vecteur de rassemblement pour ce petit groupe de personnes.
À l'instar de la plupart des romans de Kurt Vonnegut, l'intrigue avait tendance à partir un peu dans tous les sens. Je me disais qu'on aurait pu découper le livre en plusieurs morceaux et les réassembler au hasard sans pour autant réellement bouleverser l'histoire. Cela tenait au fait que chaque page - presque chaque paragraphe - formait une unité étrangement brillante et indépendante.
Ce que j'aimais particulièrement avec Le Breakfast du champion, c'était qu'à la différence de la plupart des livres il considérait que le lecteur ne savait pas grand-chose - aussi bien sur les êtres humains que sur leurs us et coutumes ou la planète sur laquelle ils vivaient. Le roman était écrit comme s'il s'adressait à quelque extraterrestre issu d'une galaxie lointaine, et par conséquent, il expliquait absolument tout, depuis les pois jusqu'aux castors - avec des détails assez excentriques, et à grand renfort de dessins et de schémas. Et plus je le lisais, plus je me rendais compte que ces choses n'étaient finalement pas si évidentes. Elles étaient même franchement bizarres.
J'ai beaucoup aimé lire ce livre, qui traite de sujets lourds, non pas de façon légère, mais comme des composantes de la vie. Le roman est bien équilibré, à la fois bienveillant et dur, qui traite surtout de personnages atypiques qui tentent de survivre dans un monde aux règles complexes. J'ai apprécié également que le personnage présente quelques traits autistiques, sans qu'il soit décrit comme tel et en tout cas qu'il ne soit pas un génie ou un être mystérieux, simplement un adolescent passionné, clairement en difficulté sociale mais qui finit par trouver de chouettes personnes avec qui échanger.

Bonus : extraits 1, 2, 3

par Mrs.Krobb

Alex Woods face à l'univers de Gavin Extence
Littérature anglaise (traduction par Nicolas Thiberbille)
10/18, janvier 2017
8,40 euros

lundi 21 janvier 2019

"Libère-toi Cyborg !" - ïan Larue

L'origine du cyborg est militaire, nationaliste, tout imprégnée de mâloscience, comme le reconnaît Haraway qui rappelle le contexte dans lequel elle l'a elle-même découvert : le célèbre article de Clynes et Kline qui, en 1960, s'interrogent sur le sexisme décomplexé de leur époque sur un éventuel dispositif « homme »-machine qui serait capable de survivre dans des conditions extraterrestres. Cet « organisme » cybernétique masculin, que les auteurs baptisent par contraction « cyborg », intéresse, outre la recherche spatiale, les militaires et les auteurs mâles sexistes de science-fiction qui s'en emparent et se jugent, non sans raison vu le contexte, en terrain conquis. Haraway rappelle l'existence de cyborgs féminines dans la culture populaire, liées soit à l'érotisme, soit aux expérimentations médicales : piètre contrepoint.
Nous sommes au tout début des années 80. Ridley Scott vient d'adapter le célèbre roman de Philip K. Dick sur grand écran avec Blade Runner. Pour celles et ceux qui ne connaissent pas, le film tourne autour des réplicants - androïdes. 1984, Donna Haraway publie le Manifeste cyborg, dont il sera question ici, et que ïan Larue, professeure de lettres, historienne de l'art, autrice de nombreux ouvrages, analyse et remet au goût du jour, tout en gardant la ligne directrice : qu'est-ce que la SF des années 70 a pu apporter au féminisme ?
La cyborg n'a pas encore eu l'honneur de rencontrer OncoMouseTM comme c'est le cas de FemaleMan©, mais elle est déjà liée au combat politique et social des minorités forcées au silence, de tou* les « subalternes » dont parle Spivak, celleux qui ne peuvent jamais placer un mot et qui ne sont de toute façon pas écouté* s'iels le font. Ces subalternes incluent les femmes qui sont, malgré leur grand nombre, une des « minorités » les plus frappantes - celle que met en évidence le féminisme « deuxième vague » qui s'est particulièrement déployé au moment de la contre-culture, dans les années 1960 et 1970. Ces subalternes incluent les personnes racisées, la seconde catégorie recoupant en partie la catégorie « femmes » - c'est tout le propos de l'intersectionnalité, de la convergence des discriminations. La question des personnes racisées fait migrer la deuxième vague de féminisme vers la troisième - portée par une réflexion sur l'étroitesse excluante du féminisme des Blanches - donc vers la théorie queer, l'intersectionnalité et le transféminisme (un féminisme pour tout le monde, porté par la réflexion trans*).
Donc, la cyborg ? Version femelle, voire non-binaire ou transgenre du Mâle-cyborg, largement vu et revu dans bien des livres et films de science-fiction, le soldat du patriarcat et des États privilégiés. ïan Larue se gausse du patriarcat et du SuperMec et fait étalage des livres cités par Haraway, écrits principalement par des femmes, qui exploraient des nouvelles façons d'aborder le futur, le genre, la sexualité, la société, le patriarcat, la spiritualité... Larue va plus loin, en imaginant que la cyborg est déjà en train de se lever et de s'insurger, de redéfinir une nouvelle vision de l'individu•e. Elle fait également honneur à toutes les femmes, oubliées de l'histoire, qui ont contribué à nous propulser vers le futur, le progrès technologiques, bref, la culture cyborg.
Abandonnez tout espoir, vous qui entrez dans le monde des filles cyborgs ! Depuis les premiers temps de l'informatique, elles assemblent, de leurs petits doigts réputés si agiles, les pièces de vos micro-processeurs après avoir manié tellement de cartes perforées que la pile en monterait peut-être d'ici jusqu'à Pluton. C'est elle, la cyborg, qui manipule en ce moment la petite centaine de vis microscopiques qui fixe votre clavier d'ordinateur portable. C'est elle qui nourrit l'homme de sa vie du moment (elle pratique une hétérosexualité sérielle, autrement dit les amants se barrent à tour de rôle en lui laissant les mômes). Elle nourrit ses enfants, les ancien•nes, tout le monde grâce à son travail dans la Silicon Valley qu'il faut appeler aujourd'hui la Chip Valley. C'est elle la cheffe de famille. Parfois, elle est terriblement jeune : dans les zones franches industrielles décrites par la journaliste canadienne Naomi Klein dans No Logo, ce sont des adolescentes qui assurent la survie de toute la famille, détail également mentionné dans le Manifeste cyborg. Tout cela n'est pas joyeux, même si quelque part le patriarcat en prend un bon coup sur le museau. Les « computer girls » qui jadis servaient de machine à calcul, d'opératrices, d'assistantes, n'ont pas aujourd'hui leurs deux mains palmées posées sur un clavier comme dans la peinture de Lynn Randolph qui représente la cyborg de Haraway.
Engagée dans un militantisme féministe inclusif, ïan Larue en appelle également à Sam Bourcier, auteur - entre autres - de Homo inc.orporated, dans un interlude en quelques pages pour célébrer le mouvement LGBTI et parler écriture inclusive. Le féminisme dont elle parle n'est donc pas le féminisme exclusif de LaFemmeBlanche. Et c'est assez chouette. Bien que si je doive noter un seul regret, c'est de n'avoir pas vu aborder plus les personnes handicapées, qui s'insèrent pourtant bien dans la lignée cyborg également.
Sont cyborgs les personnes qui travaillent à modifier leur genre, chacune dans son registre : personnes non-binaires, drag queens, drag kings, personnes transgenres ou adeptes du « body hacking » à la petite semaine (désinfectant : du whisky) que décrit Cyril Fiévet. que cette recherche de déconstruction passe souvent par le look, le vêtement, n'est pas un hasard : le vêtement, la « beauté », l'allure sont un point nodal du système social d'opposition des genres. En coiffure, la taille du « tour d'oreille » est différente selon qu'on est un homme ou une femme ! En couture, les boutons sont placés d'un côté ou de l'autre du vêtement selon le genre !
Et, bien sûr, la question de la cyborg-déesse-sorcière a toute sa place ici. La sorcière, l'indépendante, celle qui fait fuir les hommes, celle qui honore les divinités féminines, celle qui fait fi du patriarcat, celle qui délivre les femmes, celle qui soigne, connaît, comprend, décide, crée, invente, réinvente... Et la déesse, hors des normes, à la fois jeune et vieille, sage et folle, celle qui est si énorme qu'elle remplit l'Univers, celle qui n'a pas besoin de s'unifier car elle veut être tout à la fois, celle qui aime et qui fait la guerre... bref, celle qui rappelle "Thunder, perfect mind" (pour celleux qui connaissent). Un peu plus loin, d'ailleurs ïan Larue en appellera à se défaire du besoin d'unité, d'une définition unique, de la binarité, donc, de l'incitation à faire partie des standards bien normés.
La sorcière wiccane au service de la déesse, ancêtre de la cyborg ? Elle l'est sur bien des points. Comme la wiccane, la cyborg prend racine dans le peuple des femmes : femmes qui travaillent, femmes racisées, femmes « dans le circuit intégré » qui fabriquent des composants informatiques, comme l'énumère Haraway. C'est une affaire de femmes ordinaires, pas de privilégiées. La cyborg se détache, pour s'hybrider, de sa « condition naturelle » ; elle rencontre de hautes technologies avec lesquelles elle fusionne, un peu comme le Surmâle de Jarry fusionne avec la grille d'un parc (ce qui en l'occurrence est fatal tant à l'humain qu'à la grille). La jeune femme qui devient wiccane échange elle aussi une part d'elle-même avec un « autre monde », magique et puissant. Cyborg et déesse sont liées parce que, peut-être, la déesse est déjà une cyborg : un composite de meubles de bureau de secteur tertiaire et de magie, de puissance spirituelle et d'action politique, de doctrines religieuses et de romans de fantasy. Starhawk elle-même est à son image : philosophe, activiste, sorcière, autrice qui écrit aussi bien des guides pour gérer un séjour en prison après une manif que des incantations poétiques. La cyborg doit à la cheffe de file de la danse spirale son plaisir d'exister (de mener avec joie des connexions nouvelles), son insouciance hybride et son courage politique.
Je suis vraiment contente d'être tombée sur un livre comme celui-ci, que je trouve d'importance capitale, et qui soulève le problème majeur de la science-fiction qui est d'être, même encore aujourd'hui, presque 40 ans après, un genre destiné majoritairement au Mec, écrit par des Mecs, avec dedans des SuperMec. On remercie donc les autrices de SF qui ont inspiré le Manifeste Cyborg (comme Octavia Butler, Vonda McIntyre, Alice Sheldon aka James Tiptree Jr...) et celles qui ont pris la relève par la suite - et l'autrice d'avoir fourni une bibliographie de ressources importante. Je ne connaissais pas ïan Larue mais je suis bien décidée à aller faire un tour ou sept dans sa bibliographie bien fournie. Et merci encore - et encore - à la collection Sorcière des éditions Cambourakis, de fournir du contenu de qualité, inclusif et militant.
Mémento :
Inventer des contre-histoires.
Accepter l'hybridation.
Refuser d'être un tout.
Démolir la pensée binaire.
Ne pas craindre l'apocalypse.
Muter sans promesse.

Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10

par Mrs.Krobb

Libère-toi Cyborg ! - Le pouvoir transformateur de la science-fiction féministe de ïan Larue
Essai français
Cambourakis, octobre 2018
19 euros